La distribution inégale de la parole semble être le produit de mécanismes d’autocensure bien plus que celui des contraintes que le dispositif délibératif fait peser sur les prises de parole, un dispositif qui apparaît peu contraignant. Les inégalités ne résultent pas de filtres mis en place par le dispositif de parole mais constituent un effet d’une situation d’asymétrie de ressources militantes.
Ces mécanismes d’autocensure sont liés à une inégale distribution de la capacité à produire une parole publique. Ils sont aussi liés à un sentiment d’incompétence à intervenir, au sentiment de ne pas être en position, du fait de son faible investissement syndical et/ou de la faiblesse de son niveau de connaissance, de produire une parole autorisée et susceptible d’intéresser 272 .
Voici une scène à laquelle nous avons assisté dans le cadre du déroulement d’un congrès (congrès n°3). Alors qu’une discussion est engagée sur le thème du fonctionnement de l’organisation, Félix s’adresse en aparté à une toute nouvelle adhérente, qui n’a jusque-là pas pris la parole, et fait partie de sa section : « les nouveaux, il faut que vous parliez » dit-il. La nouvelle adhérente, manifestant une légère panique, répond : « pour dire quoi ? », indiquant par là son sentiment de ne rien avoir à dire de susceptible d’alimenter la discussion en cours.
Sur la question de l’autocensure, l’analyse est limitée par le matériau empirique disponible. Nous avons peu interrogé ces participants silencieux pour les faire parler de leur silence. Prenant en compte le fait qu’évoquer directement leur silence pouvait être vécu comme une mise en cause, quand nous sommes allée effectivement à leur rencontre, c’est pour leur demander : « alors, qu’est-ce que vous avez pensé des discussions ? », en espérant les faire glisser sur leur non-participation à celles-ci. Les réponses reçues étaient souvent évasives, du type : « c’était intéressant », indiquant une envie de ne pas en dire plus, de n’avoir rien à dire de plus. Le sentiment d’incompétence se manifeste ainsi dans le rapport au chercheur, dont on suppose qu’il est en attente d’éléments d’information sur le syndicalisme que l’on ne sera pas en capacité de lui fournir, ou en tout cas que d’autres seront plus aptes à lui fournir. Il se manifeste dans des attitudes de fuite devant les sollicitations pour un commentaire, un regard sur lls choses.
« La propension à prendre la parole, même de la manière la plus rudimentaire […] est strictement proportionnée au sentiment d’avoir le droit à la parole, d’avoir droit au chapitre, d’avoir autorité et crédit pour entrer légitimement dans la discussion politique » (BOURDIEU 1977, p. 64).