Dans le domaine de la science politique, les études sur le vote sont abondantes. C’est un objet classique de la discipline. La plupart de ces études portent sur l’utilisation du vote pour la désignation des représentants du peuple et confondent la procédure avec l’exercice du suffrage universel. Or elle a un champ d’application bien plus vaste. Les usages du vote dépassent les frontières de la sphère politique institutionnelle et ses usages vont au-delà de la désignation des titulaires de l’autorité politique. Olivier Ihl, dans son ouvrage de synthèse intitulé Le vote et publié en 1996, s’il donne une définition large de la procédure et s’il évoque la « banalisation » de l’usage du vote 295 , ne traite en fin de compte que de l’élection politique (IHL 1996). Le Dictionnaire du vote publié en 2001 sous la direction de Pascal Perrineau et Dominique Reynié est remarquable du fait de son caractère imposant et de la richesse des informations qu’il contient, mais aussi du traitement extensif proposé de l’objet vote. Ainsi, par exemple une notice, rédigée par Daniel-Louis Seiler, est consacrée aux élections internes aux partis politiques et une autre, rédigée par René Mouriaux, aux syndicats, ouvrant ainsi les horizons de l’analyse du vote (PERRINEAU & REYNIE 2001, p. 726-727 & p. 888-891).
Quelques études ont ouvert la voie à une analyse des usages du vote dans d’autres espaces sociaux que la sphère du pouvoir. Des travaux ont été conduits sur les usages du vote dans les institutions religieuses. Guy Michelat et Julien Potel se sont intéressés à une élection de représentantes dans une congrégation religieuse féminine et Jacques Palard à l’élection, par les fidèles, de représentants à l’assemblée synodale du diocèse de Bordeaux (MICHELAT & POTEL 1995 ; PALARD 1993). Jean-Yves Mérindol a travaillé sur les élections universitaires en France (MERINDOL 1991). Plusieurs des travaux réalisés par le CERAT de Grenoble sur le syndicalisme portent sur les scrutins professionnels (voir par exemple les travaux réalisés par Dominique Andolfatto : ANDOLFATTO 1988, 1992). Frédéric Lebaron s’est intéressé aux votes professionnels, ces « votes invisibles » (LEBARON 2001) 296 .
Les études du vote sont aussi dominées par les approches privilégiant l’analyse des résultats chiffrés produits par celui-ci et l’analyse des comportements électoraux. Ce sont alors les mécanismes du choix électoral qui intéressent les chercheurs plus que le processus électoral lui-même. Olivier Ihl situe dans les années 1940 « le moment où l’étude des comportements et des attitudes socio-politiques s’est imposé comme la voie d’accès privilégiée à l’intelligence du phénomène électoral » (IHL 1996, p. 114-115).
Une rupture avec la sociologie électorale semble s’opérer au début des années 1990. Cette rupture se situe dans la posture de recherche adoptée : un basculement s’opère entre une approche en termes d’analyse de résultats électoraux chiffrés à une approche en termes de pratiques électorales concrètes. Ce basculement en induit un autre sur le plan des méthodes d’investigation mises en œuvre : enquêtes quantitatives, sondages et statistiques laissent place à des enquêtes qualitatives et à l’observation directe. L’analyse du contenu du vote laisse place à une analyse des manières de faire le vote, des modalités concrètes de l’accomplissement du geste électoral. Il y a toutefois un élément de permanence : les élections politiques restent le terrain privilégié de ces études (voir notamment Revue française de science politique 1993 & Politix 1993).
L’étude du vote produite ici se situe dans cette perspective en se développant à partir de l’observation directe des pratiques concrètes de vote, mais rompt avec celle-ci en sortant le vote du bureau de vote pour l’observer dans les réunions internes à l’organisation syndicale.
Des travaux récents consacrés à l’analyse du fonctionnement interne des organisations militantes et notamment des partis politiques s’intéressent aux pratiques de vote en leur sein, dans le cadre d’une analyse plus générale des processus de démocratisation interne (voir notamment : sur le parti conservateur britannique, FAUCHER 2003 ; sur le RPR et l’UDF en France, HAEGEL, PUTZ & SAUGER 2003 ; sur le RPR, DOLEZ & LAURENT 2000). Ces études prennent en compte les pratiques de vote, principalement celles associées à la désignation des dirigeants. L’étude livrée ici prend en compte toutes les pratiques de vote, qu’elles concernent ou pas la désignation de personnes.
« L’élection envahit l’ensemble des institutions sociales : on vote pour désigner un maire, un président de conseil d’administration, un délégué de classe, un représentant des caisses de sécurité sociale ou des organismes de HLM, on vote pour adopter un projet de loi, acquitter un accusé, ratifier un traité. Même les entreprises recourent au référendum, de nos jours, lorsqu’il s’agit de faire accepter un plan de restructuration refusé par les syndicats (exemple de la société Air France en avril 1994 » (IHL 1996, p. 16). Il nous semble d’une part que le constat de généralité des pratiques de vote pouvait encore être étendu à d’autres collectivités, au delà des « institutions sociales », et d’autres part que le constat de « banalisation » ou d’ « extension » des pratiques de vote doit être manié avec prudence, ces pratiques et leur caractère généralisé semblant plutôt anciens.
Dans l’introduction de son article, il écrit : « Les votes profanes qui rythment la vie des institutions comme les syndicats, les caisses de Sécurité sociale et, plus largement, les divers conseils et commissions ‘professionnels’ sont relativement délaissés par les travaux d’histoire et de science politique. Ceux-ci entérinent pour une part la sacralisation du vote ‘politique’, implicitement considéré comme le seul digne de ce nom » (p. 68).