Mandatement et confiance

Le mandatement se révèle peu compatible avec la logique de confiance qui est une des logiques actives dans le syndicat étudié. Dans une logique de confiance, le représenté se fie à son représentant pour prendre des positions qui soient conformes à ses vues et intérêts. Dans une situation de confiance, le mandatement est inutile. Il peut même entre vécu comme un affront par le représentant, comme une preuve du fait qu’il ne dispose pas de la confiance du représenté.

Dans le syndicat étudié, la perception de l’inutilité du mandatement dans le cadre d’un rapport de confiance semble jouer dans l’effectivité relative de celui-ci. La confiance dispose à une délégation sans contrôle. Il est à cet égard significatif d’observer la réaction des militants quand ils sont interrogés sur la pratique de la délégation de vote dans les AG et congrès.

Voici par exemple l’exemple d’Annick, qui est élue au bureau et assure un jour de permanence par semaine au local départemental :

Les observations réalisées indiquent que tous les militants ne s’en remettent pas ainsi à leur représentant, à la personne à laquelle ils délèguent leur pouvoir. Les militants les plus investis dans la vie de l’organisation accompagnent le plus souvent leur délégation de vote d’une lettre (faisant parfois plusieurs pages), livrant différentes indications sur les questions qui seront discutées et dans certains cas indiquant explicitement leur position sur ces questions. Le refus de s’en remettre n’indique pas nécessairement l’absence de confiance dans le représentant, mais sans doute plus le fait d’avoir des choses à dire (comme l’indique Florence, elle ne donne pas de consigne de vote à son représentant, parce qu’elle n’a « pas eu le temps de préparer vraiment », et qu’elle n’est donc de toute façon pas en mesure de donner des consignes). Pierre Bourdieu a établi un lien entre les comportements de remise de soi (ce qu’il appelle le « rapport de fides implicita ») et les ressources des personnes ; plus une personne étant démunie socialement, plus elle est disposée à s’en remettre à des représentants : « plus une catégorie sociale est démunie […] plus elle est à l’égard de son parti […] à l’état de remise de soi absolue » (BOURDIEU 1984a, p. 247-248). L’analyse peut ainsi être transposée : plus les personnes sont démunies en ressources militantes (principalement ici, le niveau d’information et la maîtrise des dossiers, éléments essentiels pour être en mesure de se faire une opinion a priori, en dehors de toute discussion collective), et plus elles auront alors tendance à s’en remettre à leur représentant pour produire une opinion à leur place.