Un émetteur autorisé

La recevabilité de la critique, particulièrement quand elle porte sur le fonctionnement interne de l’organisation, est en lien avec la position autorisée ou non qui est reconnue à la personne qui l’émet. La position autorisée est liée au degré d’investissement militant de la personne qui la produit et à sa position dans l’organisation. L’engagement militant présente des vertus protectrices contre la critique. Il confère aux personnes une grandeur qui leur vaut le respect de ceux qui ne sont pas engagés ou moins engagés, une grandeur qui vient en quelque sorte voiler les faux-pas, les erreurs éventuelles, qui aide à « fermer les yeux », à taire la critique ou à en limiter la portée.

La recevabilité de la parole contestataire émise parce celui qui n’est pas ou peu investi dans la vie syndicale à l’encontre de celui qui l’est plus se trouve parfois mise en cause. Lors d’un entretien, Jacques revient sur les critiques dont il a fait l’objet à la suite de sa demande pour être détaché à plein temps, majoritairement refusée (AG n°1). Plusieurs personnes ont dénoncé sa démarche comme une volonté de « prendre le pouvoir » :

Il opère ici une disqualification des critiques formulées à son égard en mettant en cause la position non autorisée des personnes qui les ont émises. Cette position non autorisée est liée à leur faible niveau d’engagement, à leur incapacité à donner de leur temps personnel, et non pas simplement de leur temps professionnel, pour leur engagement syndical, et donc leur état de « petits » sur une échelle de grandeur graduée en fonction du niveau d’engagement, surtout de plus petit que lui.

Le différentiel de l’intensité de l’investissement entre celui qui émet la critique et celui qui en est l’objet peut servir de point d’appui pour une disqualification de la critique. Elle peut aussi produire des phénomènes d’autocensure. Il arrive ainsi que des personnes ne s’autorisent à produire une critique à l’encontre de militants qui sont plus investis qu’eux-mêmes dans l’organisation.

Paul, dans le cadre d’un entretien, revient sur les motifs de son refus de valider la candidature de Jacques pour un poste de permanent détaché à plein temps. Dans sa réponse, des réticences apparaissent par rapport au fait de porter une critique contre un militant dont il estime le niveau d’investissement supérieur au sien :

Des éléments confirment une idée déjà avancée, celle de l’engagement comme forme de grandeur active dans le milieu étudié, l’engagement est une norme à partir de laquelle les comportements sont évalués et elle fournit une protection contre la critique émise par des plus petits, des moins investis.