Une capacité critique inégalement distribuée

Les analyses produites par Daniel Gaxie sur le champ politique sont particulièrement éclairantes et pointent certains des mécanismes à l’œuvre dans l’espace plus restreint que constitue l’espace formé par l’organisation syndicale. Il a pointé notamment la distribution inégale de la capacité critique, liée à une distribution inégale de la compétence politique, et l’exclusion du travail critique des catégories les plus dominées  : « pour se prononcer sur la prise en charge politique des intérêts sociaux, il faut sans doute être en mesure d’adopter soi-même la posture qu’elle suppose. Ainsi, la possibilité de citer des problèmes importants qui auraient été négligés au cours d’une campagne électorale (ou d’une mandature) suppose la capacité de porter un jugement sur la campagne électorale à la fois ésotérique (puisqu’il faut être suffisamment dans le jeu et initié au jeu pour porter le jugement d’ensemble impliqué par la question) et exotérique (puisqu’il est demandé de sortir du jeu pour indiquer les problèmes ignorés par les candidats). Une telle capacité critique est statistiquement associée à un niveau élevé d’information et de compétence subjective pour tout ce qui touche à la politique. Elle est plus fréquente chez les hommes et à mesure que s’élève le niveau culturel et social. Ceux qui sont personnellement confrontés aux situations les plus difficiles (par exemple parce qu’ils sont privés de ressources) et dont la situation particulière a le moins de chances d’être prise en charge politiquement, sont proportionnellement les moins nombreux à dénoncer (et à pouvoir dénoncer) les limites du travail de représentation. » (GAXIE 2000, 150-151). Il poursuit son analyse en pointant les variations des modalités de la délégation, son caractère plus ou moins retenu, en fonction du sentiment de légitimité à intervenir dans les affaires politiques : « les modalités de la délégation varient en fonction du degré auquel les représentés s’estiment en droit et en mesure d’opérer un contrôle sur les [représentants]. Plus le sentiment d’être autorisé à intervenir dans les questions politiques s’élève (avec l’instruction ou le rang social ou du fait d’une position dominante dans la division du travail entre les sexes ou les générations), plus les agents opposent leur propre compétence et leur propre jugement à ceux des représentants. […] Plus leur position sociale s’élève, plus les représentés indiquent ce qu’il conviendrait de faire en diagnostiquant l’étiologie des difficultés présentes ou en avançant des propositions d’action, qui consistent, souvent, en une rationalisation de leurs intérêts pratiques. Les plus démunis sont par contre condamnés aux objections partielles, au doute, à l’appréciation des résultats à l’aune de leur situation personnelle ou au silence. La délégation retenue des premiers s’oppose à l’abandon des seconds qui tentent de s’en remettre en pratique à leurs représentants, même si certains d’entre eux peuvent exprimer en parole, une hostilité apparemment radicale à leur égard. » (GAXIE 2000, p. 151-152).

L’exercice d’une parole critique peut être envisagé comme une forme particulière de l’investissement syndical et en cela peut être analysé à partir des logiques de l’investissement identifiées dans le premier chapitre. L’adoption d’une posture critique par rapport à l’activité des responsables syndicaux est liée à des conditions de possibilité. Elle demande un niveau de disponibilité minimale pour s’informer, un niveau de connaissance minimal permettant de maîtriser l’information et de produire un jugement critique à partir de celle-ci (il faut être « initié au jeu » selon les termes employés par Daniel Gaxie). Elle demande enfin un sentiment de légitimité pour produire la critique publiquement. Les personnes effectivement disposées pour se mettre en posture critique sont peu nombreuses dans le syndicat étudié.

Dans le syndicat étudié, l’exercice d’une parole critique adressée aux membres du BS est le plus souvent le fait de militants qui ont un niveau d’investissement important ou qui ont eu un niveau d’investissement important. Quand elle est exercée par un simple adhérent, elle n’est pas portée dans les instances collectives, ce qui en limite la portée. Elle est exercée de loin, par la voie d’un courrier le plus souvent. N’étant pas portée dans les instances collectives, elle ne peut pas se rallier des soutiens et acquérir une dimension collective susceptible de lui donner plus de poids et de produire des effets.

Jean pointe dans un entretien ce qu’il identifie comme un problème dans le fonctionnement interne du syndicat, à savoir l’inexistence d’un contre-pouvoir à l’équipe départementale, du fait du faible nombre de personnes susceptibles de produire de la critique :

Le faible nombre de militants de terrain, c’est-à-dire de militants effectivement investis, donc informés et disposant d’une maîtrise minimale des problèmes syndicaux, mais ne disposant pas de responsabilités internes et pouvant alors exercer un contre-pouvoir constitue effectivement une condition peu favorable à l’exercice de la critique interne.