La sanction des ruptures avec le principe de collégialité

Dans les réunions de bureau, plusieurs cas de sanction de militants pour rupture avec l’exigence de collégialité ont été observés. C’est par exemple le cas de Félix, membre du bureau, qui se trouve mis en cause dans une réunion de bureau pour avoir envoyé un courrier à la direction de son établissement en signant « pour le BS » sans avoir au préalable fait valider son initiative par celui-ci (BS n°36). Il s’agit d’un courrier relatif aux pressions exercées sur les personnels du secteur commercial, rédigé sur un ton menaçant, avertissant la direction d’une possible médiatisation de l’affaire. Le problème est soulevé par Francis qui explique qu’il a reçu un appel téléphonique de la part de la chef de l’établissement de Félix, demandant des explications sur ce courrier et qu’il s’est trouvé désemparé devant elle, n’ayant pas eu connaissance de cette initiative. Félix tente de se défendre en expliquant qu’il a montré, avant de l’envoyer, le courrier à trois militantes qui se trouvaient à ce moment-là au local et elles n’ont rien trouvé à y redire, que par ailleurs il a glissé un exemplaire de cette lettre dans les casiers de chacun des permanents. Jacques lui indique que s’il s’agit d’une action qui engage l’ensemble du syndicat, la consultation informelle de quelques militants est insuffisante. La discussion est finalement assez rapidement close et ne donne pas lieu à l’apparition des tensions entre participants : Félix reconnaît son erreur (« j’admets qu’il n’y a pas eu assez de débat » dit-il) et les autres reconnaissent qu’il n’y a pas lieu de s’y arrêter trop longuement étant donné que, s’ils en critiquent les modalités de réalisation, ils sont en revanche plutôt en accord avec l’initiative et le contenu de la lettre.

Félix se trouve à plusieurs reprises mis en cause pour avoir pris des initiatives individuelles du type de celle rapportée ici engageant d’ailleurs parfois des échanges plus tendus. Toutes les initiatives individuelles ne donnent pas lieu à des dénonciations de ce type dans le cadre d’une réunion de BS. Certaines passent tout d’abord inaperçues et d’autres sont le fait de militants jouissant auprès des autres d’une confiance suffisante pour les amener à « fermer les yeux » sur d’éventuels écarts au principe de collégialité. Encore une fois, ce sont les anciens qui bénéficient du privilège de pouvoir s’accorder des écarts (d’une ampleur limitée) aux règles, et notamment à celle de collégialité, et de donc de pouvoir prendre des initiatives individuelles, au nom du syndicat, sans pour cela s’exposer à la sanction critique du groupe.

Par ailleurs, les initiatives individuelles qui engagent peu ou pas le groupe peuvent échapper à l’exigence de collégialité. Par exemple, Anne a pris seule l’initiative de réaliser un questionnaire qu’elle a envoyé à l’ensemble des adhérents du syndicat, afin de trouver des volontaires pour prendre en charge des tâches syndicales mais aussi pour évaluer leur degré de satisfaction par rapport au fonctionnement syndical. Elle explique dans le cadre d’un entretien les raisons pour lesquelles elle n’a pas consulté les autres membres du BS avant d’envoyer le questionnaire : « je l’ai envoyé tout de suite parce que si je l’avais présenté au BS, il y aurait toujours eu un truc qui n’allait pas… Je n’ai pas signé BS par contre. C’est vrai qu’au BS, on est freiné par des débats… Après on est plus démocrate aussi, mais bon… Donc j’ai fait ça toute seule, sans avis aucun ». Personne ne contestera cette initiative, d’une part parce qu’elle avait pris soin de ne pas engager l’ensemble du bureau dans celle-ci, mais aussi parce qu’il s’agit d’une initiative qui n’a qu’une portée interne et dont les conséquences sont très limitées.

C’est par exemple aussi le cas de celle du choix du local syndical. Viviane a été désignée pour prendre en charge la recherche d’un nouveau local syndical. Lors d’une réunion de BS, elle livre ses interrogations sur la procédure à suivre pour faire le choix et elle demande à qui elle doit soumettre chaque proposition qu’elle juge intéressante (BS n°17). Pour Jacques, qui reconnaît qu’en général les décisions doivent être prises collectivement, celle-ci échappe à cette exigence : « si on trouve un local intéressant, il faut le prendre. On ne va pas réunir un congrès extraordinaire à chaque fois qu’il faut prendre une décision ».

L’exigence de collégialité implique de ne pas parler au nom du collectif sans que cette parole ait été collectivement produite, de ne pas attribuer des actions au nom du collectif alors qu’elles sont en réalité le fait d’individus. D’une manière générale, les militants se montrent soucieux du respect de cette exigence de collégialité et de discussion préalable des initiatives engageant le collectif.