Renouveau du militantisme et permanence de l’ancien

Sud-PTT est considéré comme faisant partie des nouvelles organisations militantes, à la fois acteur et vecteur d’un renouveau du militantisme. Les observations recueillies illustrent effectivement quelques-unes des formes du renouveau identifiées. Nous avons ici insisté sur la dimension organisationnelle de ce renouveau : l’intégration du principe d’autonomie individuelle au cœur du dispositif d’engagement, la limitation des mécanismes de délégation et la dimension anti-hiérarchique dans la conception des rapports internes à l’organisation, mais aussi dans la conception du rapport syndicat/salariés non syndiqués.

A partir du cas de Sud-PTT, on a aussi observé la complexité des formes contemporaines de l’engagement, et l’imbrication entre le nouveau et l’ancien qui les caractérise.

La réflexion développée par les militants sur les formes organisationnelles et les logiques de dépossession qu’elles sont susceptibles de produire ne sont pas nouvelles. Il s’agit là de la réactualisation de réflexions plus anciennes, produites dès les origines du mouvement ouvrier. Nous avons ainsi observé les filiations entre le projet de démocratie de Sud-PTT et le syndicalisme d’action directe, ou encore le mouvement autogestionnaire. Les nouveaux mouvements militants réinventent plus qu’ils n’inventent..

On a aussi souligné la persistance de la figure du militant, au sens classique, telle que la définit Jacques Ion, à la fois dans les formes effectives prises par l’engagement et dans les représentations. Les militants fondateurs de Sud répondent, au moins en partie, à ce modèle du militantisme classique, notamment dans le temps personnel consacré à l’engagement et dans le degré d’implication. Les acteurs principaux du renouveau du militantisme sont bien souvent des anciens du militantisme qui, s’ils peuvent développer des critiques par rapport à la figure classique du militant, par rapport à la dimension sacrificielle de l’engagement, ne continuent pas moins de s’y conformer en bien des points.

Nous avons montré l’ambiguïté du rapport à la figure du militant, une figure parfois mobilisée comme figure répulsive, mais qui reste une figure valorisée, conférant reconnaissance, grandeur et donc autorité à celui qui en présente les traits et qui sait s’engager sans compter.

Dans le cas de Sud-PTT, on retrouve aussi des traits du modèle ancien dans l’importance accordée à l’intégration des valeurs du groupe (objectivées dans la charte identitaire) par les membres de l’organisation, à la fois dans l’exigence de transmission de ces valeurs et dans le caractère d’évidence que possède chez les militants l’association entre l’adhésion syndicale et l’adhésion aux valeurs collectives.

Tous ces éléments confirment les conclusions produites par les analystes du renouveau du militantisme, à savoir l’hétérogénéité des formes contemporaines de l’engagement, les ambiguïtés, le mélange entre l’ancien et le nouveau.

Le modèle d’engagement que l’on peut reconstituer à partir des éléments contenus dans le projet de démocratie de Sud-PTT et à partir des éléments recueillis sur le fonctionnement pratique du groupement engage de fortes exigences à l’égard des individus, à la fois quant à leurs compétences et quant à leurs disponibilités. Le projet énonce une norme de participation, un devoir-être de membre actif, en lien avec une idéologie de la responsabilité individuelle. Cette exigence d’implication est renforcée par les contraintes imposées par le fonctionnement pratique du groupement, et principalement par la faiblesse des effectifs militants impliquant une surcharge des militants investis.

Le projet énonce aussi une norme d’autonomie. L’autonomie individuelle doit être garantie par le mode de fonctionnement de l’organisation, mais c’est aussi une norme de comportement imposée aux membre de l’organisation. Elle produit une injonction à avoir un « soi militant », à penser par soi-même et à prendre des initiatives, qui peut favoriser des attitudes de retrait chez les plus démunis en ressources militantes (compétences argumentatives, rhétoriques, maîtrise des enjeux, des repères déjà stabilisés, comme les prises de position passées ou les débats clos, la connaissance du terrain, etc.). On a vu que les militants du syndicat étudié ne se posent pas ou sont peu nombreux à se poser la question de la nécessité d’assurer à chacun les conditions d’exercice de son autonomie et de donner ainsi une dimension éducative à la pratique militante.

Les exigences posées par le projet et celles imposées par les contraintes qui encadrent le fonctionnement syndical dessinent un modèle d’engagement qui peut apparaître en décalage par rapport aux dispositions d’une partie des adhérents et générer des effets d’exclusion (conséquence non intentionnelle non conforme aux intentions normatives développées). Tous les militants et adhérents des nouvelles organisations militantes ne partagent pas le même refus de remise de soi, la même aspiration à la participation qui sont souvent présupposés par les modes de fonctionnement mis en place, soit parce qu’ils n’en ont pas les moyens, soit parce qu’ils n’y aspirent tout simplement pas, les deux pouvant être liés, mais le lien n’est pas nécessaire. Si certains adhérents ne veulent pas prendre directement part à la vie militante de l’organisation à laquelle ils adhèrent, ce n’est pas nécessairement parce qu’ils n’en ont pas les moyens. L’engagement dans une même organisation repose ainsi sur des motifs et des lignes de conduite plus ou moins accordées entre elles et l’engagement dans une même organisation ne signifie pas dans tous les cas un alignement des aspirations.