a) Présentation de l’enquête et définition des objectifs

L’objectif de cette enquête était double. Il s’agissait, d’une part, de comprendre la motivation des entreprises de presse et de l’audiovisuel, privées ou publiques, à rédiger leur propre document en matière de déontologie ou d’éthique professionnelle. Michel Falise, directeur du centre d’éthique contemporaine des facultés de Lille encourage cette démarche en mentionnant ‘« l’ambiguïté dans les motivations à instituer une éthique parce qu’elle est parfois revendiquée pour l’image de marque, la crédibilité »’ 44 .

Nous avons, d’autre part, sollicité l’envoi de ces documents (charte, codes de déontologie, pacte) afin de les distinguer les uns des autres et de comprendre, in fine, la particularité qu’établissait de fait, chaque entreprise de presse à l’égard des questions d’éthique professionnelle. Il nous est apparu clair que les documents déjà existants (Charte du SNJ et Charte de Munich) n’obtenaient sinon aucune reconnaissance du moins aucune légitimité auprès des employeurs, qui n’y font raremment ou jamais référence. Il devenait donc intéressant de dégager le positionnement respectif des différentes chartes d’entreprise par rapport à celui des chartes du SNJ et de Munich, lesquelles feront l’objet d’une analyse comparative. Cette recherche visait notamment à expliquer comment le discours éthique ou déontologique arbitre des jeux de pouvoir 45 , d’une part, au sein de la profession et, de l’autre, au sein de l’entreprise médiatique, comme lieu de conflits. Le rejet quasi systématique de La Charte du SNJ ou de Munich par les employeurs traduit et reproduit, selon nous, la division sociale (employeurs vs employés), le lien de subordination qu’il implique (voir ici les questions soulevées par la sociologie des groupes professionnels) et sa résolution idéologique. H Simonian-Gineste explique ce refus en précisant que ‘« les patrons de presse sont opposés, dans leur majorité, à la démarche déontologique, celle-ci étant facteur d’indépendance de leurs personnels ’» 46 . Le SNJ, quant à lui, qualifie ce refus ‘« d’inexpliqué’ » et note que ‘«depuis une vingtaine d’années, à la faveur des renégociations de la convention collective nationale, les syndicats de journalistes ont milité en faveur de l’introduction de la Charte dans la convention, à tout le moins en guise de préambule. Les fédérations patronales s’y sont toujours opposées, sans exprimer les raisons de leur refus »’ 47 . Comme le souligne avec insistance Sophie Robert, ancienne présidente de la FNPS, qui concluait le 12ème Congrès national de la presse française en octobre 1991 : ‘« les éditeurs font l’inventaire de leurs devoirs, ce qui suppose « un véritable travail de fourmis » au sein de leurs entreprises. Mais ils ne laissent pas à d’autres le soin d’établir la déontologie de leur profession. Ce sont eux qui parlent de responsabilités à tous les niveaux de l’entreprise de presse, ce sont eux qui réaffirment la finalité de leurs entreprises, ce sont eux qui élaborent, avec leurs journalistes, de véritables chartes rédactionnelles, ce sont eux qui s’interrogent sur les conséquences engendrées par l’arrivée des nouvelles technologies’ » 48 . Cette phrase résume, selon nous, l’ensemble des contradictions qui sous-tendent le discours éthique et déontologique des entreprises de presse. Ce sont « les ‘« éditeurs’ » (récurrence de l’expression ‘« ce sont eux »’) qui verrouillent le discours éthique car ‘« ils ne laissent pas à d’autres le soin d’établir la déontologie de leur profession »’ 49 (souligné par nous). Ce verrouillage s’opère en effet au sein de l’entreprise de presse puisque selon l’enquête de la FNPF, à la question ‘« qui est en charge, au sein du titre, des moyens qui lui sont propres pour la mise en œuvre de la déontologie ?’ », les réponses désignent à 62 % le directeur de la publication 50 . Or comme le rappelait Christian Delporte ‘« rarement fruits d’un processus démocratique, la plupart de « ces codes » sont rédigés et imposés par l’équipe de direction’ » 51 . Cela dit, Sophie Robert admet implicitement que ‘« la’ » profession existe puisqu’elle pointe « sa » déontologie mais, d’une part, rappelle que « ce sont eux » -les éditeurs- auxquels incombe la responsabilité d’élaborer la déontologie et, d’autre part, souligne que c’est au sein de l’entreprise de presse que celle-ci s’établit. Une référence commune à la profession en matière de déontologie n’est pas ici envisagée. Seule l’élaboration ‘« de véritables chartes rédactionnelles »’ (souligné par nous) est envisagée puis parfois conçue en partenariat avec les journalistes. Or, au regard des quelques résultats dégagés de notre enquête, il semblerait qu’il y ait une confusion voire une indétermination très largement entretenue (volontairement ou involontairement) entre la Charte qui rend compte d’une déontologie et d’une éthique au sein de l’entreprise de presse et celle qui établit des orientations en matière de forme rédactionnelle.

La durée de notre enquête s’est étalée sur plusieurs mois car elle a nécessité de multiples relances téléphoniques, écrites et faxées. Seules 24 réponses nous sont parvenues sur la soixantaine de questionnaires envoyée. La plupart d’entre elles ont évincé le questionnaire dont l’objectif principal était de récolter des informations relatives aux motivations à la création d’une charte 52 .

Les réponses, qui feront l’objet d’une analyse minutieuse, esquissent une double stratégie commune aux entreprises de presse : une stratégie de protection et une stratégie d’adaptation. Elles rendent compte, déjà, d’une certaine homogénéité des approches en matière de déontologie journalistique. Outre les quelques questionnaires qui nous ont été retournés 53 nous avons recueilli les chartes suivantes :

Nom du journal
(ou de la chaîne de télévision)
Document
Le Dauphiné Libéré La charte du correspondant local de presse
La Nouvelle République Guide de la rédaction
Sud Ouest Guide de la rédaction
L’Union Les fondamentaux de la locale
Le Courrier Picard La ligne éditoriale
DNA Traitement des faits-divers et de la justice aux DNA
La République du Centre Faits divers/justice. Document de synthèse
L’Express Charte sur l’identité et l’indépendance
Libération Principes du pacte d’indépendance
Télégramme de Brest Quid de la rédaction
FranceTélévisions Charte de l’antenne de FranceTélévisions
Arte Les infos sur Arte
La Croix Ce qui nous guide
L’Est Républicain Le traitement du fait-divers
Ouest-France Le fait-divers à Ouest-France

Notes
44.

Falise M., « L’émergence de la demande éthique », Journalisme et éthique, in Cahiers du journalisme, n°1, publication du centre de recherche de l’ESJ Lille, 1996, p 25.

45.

Ici, entre syndicats de journalistes et employeurs.

46.

Simonian Gineste S. cité par Moret-Bailly J., Essai sur les déontologies en droit positif, Thèse de droit, mention droit privé,Université Jean Monnet, Saint Etienne, novembre 1996, p130.

47.

« Livre Blanc », Publication du SNJ, 1993, p 69.

48.

Robert S., « Droits et devoirs de l’Information », Conclusions de la deuxième séance, in Actes du 12 e Congrès national de la presse française, FNPF, p 35. Sophie Robert était, à l’époque du congrès, la présidente de fédération nationale de la presse d’Information spécialisée.

49.

Robert S., idem.

50.

Enquête « Contentieux et déontologie », in Médiaspouvoirs, n°4, nouvelle série, 3e trimestre 1998, p 120.

51.

Delporte C., « Journalistes français et morale professionnelle », in La question médiatique (sous la dir. de Fabrice d’Almeida), Paris, Seli Arslan, 1997, p 35.

52.

Voir Annexes.

53.

Voir Annexes.