2) Responsabilité et autodiscipline des journalistes

Le discours du SNJ-CGT va donc jongler avec ces fonctions et les articuler autour des objectifs qu’il s’assigne. L’objectif de la défense ‘« d’une certaine voire d’une autre conception de l’information »’ doit être envisagé de manière collective, c’est-à-dire via le syndicat. Cela dit, sa réalisation implique que le journaliste accepte de déléguer son vouloir-faire au syndicat qui le représente. ‘« La recherche de l’indispensable unité’  » incombe aussi au syndicat CGT qui rend compte, auprès de la profession, de sa détermination notamment par un discours de la séduction. Enfin les deux objectifs, de ‘« la conquête de nouveaux droits’ » et de ‘« la redéfinition des conceptions de l’exercice de la profession’ », sont très clairement ancrés dans un discours de la responsabilisation, donc dévolus aux journalistes. En effet, le SNJ-CGT n’a de cesse de témoigner des enjeux qui se trament auprès des journalistes enjoints à assumer leur devoir, leur responsabilité. Ainsi ‘« Les journalistes ont le devoir de tout dire, de se défendre face aux agressions multiples qui surgissent de toute part, du pouvoir politique comme des milieux patronaux’  » 519  ; ‘« Mais surtout le SNJ-CGT fait appel au sens de la responsabilité de la profession’ » 520  ; ‘« Face aux marchands d’infos, il appelle les journalistes à lutter pour conquérir de nouveaux droits protégeant la profession contre les dérives marchandes et contre l’information spectacle ’» 521 . Il est intéressant de souligner que le discours de la responsabilisation de la profession est largement dominant dans les articles du bulletin du SNJ-CGT. C’est d’ailleurs là une stratégie audacieuse de la part d’un syndicat qui cherche autant à séduire qu’à responsabiliser. Cette stratégie est en effet audacieuse dans la mesure où le rôle du syndicat peut s’amenuiser au fur et à mesure que la profession se responsabilise et prend elle-même en charge un certain nombre d’évolutions présentées comme souhaitables. Si l’on se penche sur les discours qui ont particulièrement trait à la déontologie et à l’éthique professionnelle, nous constatons que cette stratégie est non seulement maintenue mais renforcée puisque responsabilité rime avec autodiscipline. Dans un article intitulé ‘« Principes professionnels : ne nous laissons pas encoder’ », le SNJ-CGT souligne sa préférence pour l’autodiscipline et réitère ‘« sa méfiance’ » à l’égard des chartes car ‘« elles évitent d’aborder les problèmes de conditions de travail, de rémunérations assurant une réelle indépendance, etc. Bref tout ce qui fait la raison d’être d’une organisation syndicale (…) »’ 522 . Le SNJ-CGT soupçonne les chartes et autres codes de masquer des réalités plus graves telles que les conditions de travail, le statut ou les droits d’auteur. Cela dit, la crainte qu’il exprime implicitement est celle de voir son indépendance bradée par les questions de déontologie dont il souligne qu’elles relèvent avant tout de la responsabilité de chacun. ‘« Nous nous interrogeons en permanence sur l’éthique professionnelle »’ 523 rappelle le SNJ-CGT qui s’inquiète plus loin ‘« le respect de la déontologie est difficilement concevable sans un Conseil de l’ordre. La liberté de la presse peut-elle se concevoir avec des directeurs de conscience ? Désignés par qui ? Faisant respecter des textes élaborés par qui ? »’ 524 . Dans un autre article, il réitère ses prises de positions en soulignant ‘« qu’ils sont nombreux ceux qui souhaitent encadrer l’information sous prétexte de mieux protéger les citoyens des excès des journalistes »’ 525 . Cette inquiétude, qui pointe dans le discours syndical, devient explicite lorsque le SNJ-CGT révèle ses motivations : ‘« L’autodiscipline de la profession, l’adoption librement décidée des règles éthiques, que nous appelons principes professionnels, et leur constante observation, sont le meilleur rempart des journalistes contre la promulgation éventuelle de nouveaux textes réglementaires ou législatifs les concernant, et dont l’application, aussi respectable que puisse être leur inspiration initiale, pourrait être dangereusement élargie, au point de devenir liberticide »’ 526 . C’est la raison pour laquelle, dans la même veine, le SNJ-CGT voit dans les chartes et autres codes, qualifiés ‘« d’insignifiants et de lénifiants’ », ‘« une sorte de dogme contraignant et figé »’ ; ‘« des corsets rigides’ » ; ‘« un moule’ » ou encore ‘« une emprise abusive de la hiérarchie ’». C’est aussi à l’occasion des commentaires qu’il adresse à Jean-Marie Charon, auteur d’un rapport ministériel sur la déontologie journalistique, qu’il réaffirme son opposition ‘« à une charte octroyée par le gouvernement, le Parlement ou le patronat’  » 527 . Cette ingérence serait en effet mal perçue par le SNJ-CGT qui ne cesse de rappeler qu’en matière d’éthique professionnelle seule prévaut la responsabilité individuelle du journaliste. Or conduire la profession, dans le discours cégétiste, sur la voie de la responsabilisation relève d’une stratégie d’argumentation savamment construite où s’opposent les adversaires d’abord sociaux mais aussi et surtout discursifs. L’objectif de cette stratégie est double. Elle consiste, d’une part, à camper un contexte délétère dans lequel la profession évolue et, d’autre part, à discréditer l’adversaire présenté comme anti-destinateur. L’argumentation achevée, le SNJ-CGT s’impose comme la figure salvatrice.

Le contexte que décrit le SNJ-CGT est inquiétant voire alarmant. Selon les articles, considérés indifféremment, ‘« la profession se paupérise’ » ; ‘« la profession est sinistrée’ » ; ‘« la profession est en perdition »’ ; ‘« son libre exercice est menacé’ » et ‘« elle pourrait être appelée à sombrer dans l’indifférence générale »’. Le journaliste, quant à lui, est ‘« fragilisé’  » ; ‘« dépendants et affaiblis’ » et son statut social se ‘« détériore’  ». Enfin l’information est ‘« mutilée’ » et ‘« en danger’ », ‘« soumise à la marchandisation ’» ; ‘« de plus en plus stéréotypée’  » bref ‘« devenue un produit comme les autres’ ». Nous précisons, à l’issue de ce bref aperçu de la situation, que si le SNJ-CGT s’autorise un tel constat pour servir, nous le pensons, sa stratégie, il s’indigne que d’autres puissent le faire dans des termes beaucoup plus nuancés. Ainsi, le SNJ-CGT se dit surpris par le rapport intermédiaire de Jean-Marie Charon et explique ‘« il nous semble qu’il exagère sérieusement la baisse de la qualité de l’information »’ » 528 . Or c’est là une objection qui vient sérieusement à l’encontre des propres remarques du syndicat qui ne lésine pas sur les adjectifs dépréciatifs qui qualifient l’état de l’information en France. L’auteur du rapport intermédiaire en question, daté du 15 avril 1999, rappelait, avec la mesure qui s’impose à tout rapport ministériel, quelques-uns des ‘« faits nombreux et répétés qui ont conduit à invoquer une forme de dérive dans la pratique journalistique’  » et d’énumérer ‘« condamnation du comportement des photographes de presse et d’agences lors de la mort de la princesse de Galles, mise en cause infondée de personnalités dans la publication d’enquêtes insuffisamment étayées, information erronée sur une procédure judiciaire très sensible diffusée par l’AFP, confusion entre information et promotion dans des émissions de télévision, « bidonnages » répétés de reportages dans des magazines de télévision, diffusion d’images très violentes, telles que des exécutions sommaires lors du 20 heures, etc.’ » 529 . Au chapitre consacré au ‘« mouvement volontaire pour la réaffirmation de principes de traitement de l’information’ », Jean-Marie Charon explique que ‘« l’entrée dans la société de l’information conduit à la multiplication des canaux et supports d’information (…) l’information s’y trouve noyée dans des démarches commerciales, promotionnelles, propagandistes, sans parler de propos ayant clairement pour objet la désinformation »’ 530 . Certains de ces constats, que l’auteur a prudemment dressés autour de l’information en France, entrent en résonance avec les remarques du SNJ-CGT qui se dit, pourtant, ‘« surpris’ ». Cette anecdote que nous avons souhaité relever est loin d’être gratuite. Elle témoigne de la volonté du syndicat CGT de journalistes de déconsidérer systématiquement des réflexions qui n’iraient pas dans le sens de ses appréciations mais, bien au-delà, à entretenir son identité de syndicat radical, parfois jusqu’à l’absurde. Seul donc le SNJ-CGT s’autorise à camper un contexte délétère et profite de l’occasion pour montrer du doigt le ou les coupables qu’il faudra affronter. La lutte cégétiste s’organise en effet contre un système qui porte atteinte aux acquis de la profession. Du point de vue discursif, elle va mettre en jeu ce qu’on appelle couramment des rapports de force. Il s’agit, en effet de ‘« résister’  » et de ‘« s’opposer aux politiques patronales multiformes celles qui précarisent, qui attentent à notre dignité et à nos conditions de travail, à notre statut, à nos droits d’auteur, etc. »’ 531 . Une fois de plus le patronat représente l’anti-destinateur dont l’objectif est réduit au seul profit (vs la défense des acquis sociaux et moraux de la profession). La question est d’opposer deux programmes : celui du patronat qui vise ‘« la marchandisation de l’information’ » afin d’augmenter les gains et celui du syndicat qui cherche, d’une part, à protéger les journalistes et, de l’autre, ‘« à reconquérir l’information et la rendre au citoyen’ » 532 . La situation est ainsi résumée dans le discours du SNJ-CGT : ‘« Les intérêts des journalistes sont, aujourd’hui, fondamentalement opposés à ceux de leurs patrons, pour qui, de plus en plus, l’information est un produit comme les autres »’ 533 . Il s’agit ici de poser le journaliste destinataire comme victime ‘«des politiques patronales ’» 534  et le syndicat comme ‘« l’instance de défense et de protection de la profession’ », bref comme la figure de la résistance. Ainsi le SNJ-CGT se propose de prendre en charge la défense active des intérêts sociaux des journalistes. Cela dit, en matière d’éthique professionnelle, c’est au journaliste qu’il incombe d’agir car il en va de son devoir et de sa dignité.

Notes
519.

Témoins, n°34, 1997.

520.

Témoins, n°39, 1999.

521.

Témoins, nouvelle série, n°7, 2001.

522.

Témoins, n°38, 1998.

523.

Idem.

524.

Idem.

525.

Témoins, n°39, 1999.

526.

Document du SNJ-CGT, mars 1997.

527.

Commentaires du SNJ-CGT sur le rapport intermédiaire de Jean-Marie Charon « réflexions sur la déontologie », mai 1999.

528.

Idem.

529.

Rapport intermédiaire, Jean-Marie Charon, 1999 , p 2.

530.

Ibid., p 25.

531.

Les documents du SNJ-CGT, avril 2000.

532.

Témoins, n°28, 1995.

533.

Commentaires du SNJ-CGT sur le rapport intermédiaire de Jean-Marie Charon « réflexions sur la déontologie », mai 1999.

534.

Témoins, n°34, 1997.