L'enquête de l'Institut d'orientation professionnelle

L'Institut d'orientation professionnelle« Maria Luisa Barbosa de Carvalho" (IOP) a été fondé en 1925, sous l'auspice de la Direction centrale de l'assistance de Lisbonne (Provedoria Central da Assistência de Lisboa) 594 . Faria de Vasconcelos, professeur à l'École normale supérieure de Lisbonne, réputé pour ses travaux dans le domaine de l'orientation professionnelle et de la pédagogie, en est le directeur. Dès la fin des années 1920, l'IOP tente de mettre en place à une grande échelle une politique rigoureuse d'orientation professionnelle auprès de différents établissements d'enseignement du pays. Il propose de recevoir toutes les personnes, adolescents ou adultes, qui désirent faire appel à ses services. Cette initiative s'est accompagnée d'un effort de réflexion autour des questions de la formation, du choix de la carrière professionnelle et de l'adéquation entre l'offre et la demande sur le marché de l'emploi. L'organisation de l'IOP témoigne de la diversité des centres d'intérêt de cet organisme. La direction de l'Institut se répartit en sept commissions : médicale ; physiologique ; économique et sociale ; pédagogique ; la commission de placement, de surveillance et de parrainage des apprentis ; la commission de documentation, d'information et de propagande 595 . Les bulletins de l'IOP, publiés à partir de 1928, permettent de retracer les grandes lignes de l'action de l'Institut et de la pensée qui la sous-tend 596 .

En 1926 et 1927, la commission économique et sociale, dirigée par Emílio Costa, est chargée de réaliser une série d'enquêtes sur les professions. Des employés de l'IOP se rendent dans les ateliers, dans les usines, ou dans les bureaux, pour obtenir une description la plus précise possible des principales professions. C'est cet aspect de l'activité de l'IOP qui nous intéresse plus particulièrement. Une partie des enquêtes a été publiée dans des brochures sous la forme de monographies professionnelles 597 . Mais, nous avons pu aussi avoir accès à une documentation interne à l'IOP : prospections restées inédites, rapports parfois quotidiens des enquêteurs, correspondances échangées entre les membres de l'Institut, etc. Ces documents nous renseignent très précisément sur les conditions de réalisation de ces enquêtes 598 . Avant d'examiner ce qu'ils peuvent nous apporter, il convient de comprendre les objectifs de l'IOP.

Faria de Vasconcelos a exposé à plusieurs reprises la philosophie générale qui anime l'IOP. Dans une conférence, il explique pourquoi il est nécessaire de mettre en place une bonne politique d'orientation professionnelle 599 . Selon lui, la profession est l'axe central autour duquel s'organise toute la vie d'un individu. L'exercice d'une profession remplit deux fonctions : assurer sa propre existence et travailler dans l'intérêt de la collectivité, pour le« bien commun". Or le choix de la profession est le plus souvent le fait du hasard. Les parents sont bien souvent dans l'impossibilité d'apporter des conseils, en raison de leur méconnaissance du« monde très varié et complexe du travail (…), des conditions techniques, économiques et sociales des activités professionnelles" 600 . À cette absence de stratégie dans le choix de la carrière professionnelle, Faria de Vasconcelos propose de substituer une méthode scientifique reposant sur l'examen des aptitudes physiques et mentales du candidat, mais aussi sur la prise en compte des potentialités futures des différentes professions. Pour l'IOP et son directeur, une bonne orientation professionnelle passe donc par l'examen de l'adolescent – d'où les tests psychomoteurs –, mais aussi de la profession que ce dernier souhaite exercer. C'est sur ce point qu'intervient le projet des enquêtes professionnelles.

Par cette initiative, l'IOP cherche à connaître les professions sous leurs multiples aspects techniques et économiques : les aptitudes qu'elles exigent, la nature et le fonctionnement de l'outillage et des machines, les dangers et les maladies qui sont associés à l'exercice de ces professions, les probabilités de développement futur, le marché du travail, l'importance du chômage, les filières d'apprentissages, les modes de recrutement, etc. L'objectif de ces enquêtes n'est pas de déterminer une hiérarchie entre les professions. L'IOP souhaite poser un regard le plus neutre possible sur l'espace social. Le vocabulaire a son importance. Il s'agit d'enquêter sur des« professions" et non sur des« métiers", sans a priori idéologique ou corporatiste. Un« bon métier" n'existe pas dans l'absolu. Tout dépend de la personne qui souhaite l'exercer. Cependant, les textes de l'IOP sont parcourus par la notion de« profession d'avenir". Ces professions correspondent à un besoin grandissant dans la société. Elles peuvent se trouver en situation de pénurie de main d'œuvre et doivent donc être choisies en priorité par les adolescents.

À la date du 30 septembre 1926, 57 enquêtes ont été réalisées sur 50 professions 601 . Six enquêteurs se sont réparti le travail. Emílio Costa et Manuel Subtil, professeurs à l'IOP, sont les plus actifs. Ils signent la plupart des rapports : 8 pour E. Costa et 40 pour M. Subtil. Les autres enquêteurs sont aussi salariés de l'IOP : João Fonseca et Moreira d'Almeida ont le titre de doctor, c'est-à-dire qu'ils ont conclu leurs études universitaires. Ils ne signent qu'un rapport chacun. Sur les deux derniers enquêteurs, E. Marrecas Ferreira et L. Sena Belo, nous ne savons que peu de choses. Le premier a rédigé trois rapports. Le second est l'auteur de quatre d'entre eux.

La méthode suivie a pu susciter des débats au sein de l'IOP. Un questionnaire précis a été élaboré. Il porte sur les thèmes clefs pour la connaissance des professions en vue d'une bonne orientation, c'est-à-dire sur les aptitudes nécessaires (aptitudes et qualités physiques, niveau d'instruction, position du corps, partir du corps la plus sollicitée, degrés de concentration nécessaire), le mode d'organisation du travail (travail en équipe ou individuel), les risques encourus (maladies, accidents, déformations physiques), et sur les conditions économiques ou sur le« milieu où s'exerce la profession" (salaires, horaires, avantages, conditions d'apprentissage, état du marché du travail, et aussi vie associative) 602 . L'organisation du questionnaire a parfois été critiquée. Certains enquêteurs ont proposé sa simplification, d'autres ont souligné qu'il était souhaitable de l'adapter à chaque profession 603 . Mais c'est surtout le choix du thème, de l'objet de chaque enquête et des personnes à interroger qui a posé problème. Les hésitations sur ces deux points sont pour nous une source importante d'information sur la définition des identités professionnelles et sur les personnes qui les véhiculent.

Le questionnaire de l'enquête devait être adressé à des personnes qui connaissent d'une manière ou d'une autre l'activité ou la profession. Ces personnes peuvent exercer la profession en question, être responsable d'une entreprise ou d'un atelier, professeur de l'enseignement technique, ou être dirigeant ou simple membre d'une association professionnelle ou d'un syndicat. Le choix semble un peu aléatoire et varie d'une profession à l'autre. Le réseau de connaissance de l'enquêteur joue un rôle essentiel 604 . Malheureusement, nous ignorons souvent l'identité des témoins interrogés et surtout leur fonction. Nous disposons cependant parfois de rapports intermédiaires qui font état des enquêtes en cours et où apparaît ce type d'information. C'est le cas notamment pour les professions et les secteurs d'activité qui nous intéressent plus particulièrement : électricien, serrurier, ferronnier et les professions de la métallurgie en général, chauffeur d'automobile, conducteur de tramway de la compagnie Carris.

L'objet même de l'enquête constitue un autre point d'incertitude. Emílio Costa qui coordonne le travail des différents enquêteurs le souligne à plusieurs reprises : les enquêtes visent les professions et non les« industries" 605 . Cependant les intitulés des rapports montrent les hésitations sur la définition exacte du sujet à traiter : certains se réfèrent à des professions ou à des métiers (relieur, cordonnier, charpentier), d'autres à des secteurs économiques (industries électriques, jardins et vergers) ou à des secteurs d'activité plus ou moins définis (activités féminines dans le commerce). La prise en compte des différents niveaux de spécialisation est aussi incertaine : les enquêteurs de l'IOP distinguent les cuisinières de petite maison et les cuisinières de grande maison (cozinheiras de casa pequena, cozinheiras de casa grande), mais regroupent dans une même profession/catégorie tous les« employés de bureau". Les tableaux récapitulatifs des différentes catégories professionnelles et de l'ensemble de l'enquête, dressés régulièrement, permettent de mieux comprendre où passent les démarcations d'une profession à l'autre ou d'un secteur à l'autre 606 .

Nous nous sommes donc intéressés autant à la méthode suivie et à la manière de résoudre les différentes difficultés rencontrées qu'aux résultats concrets de l'enquête de l'IOP. Ces résultats sont d'ailleurs très variables selon les professions : cela va de la brochure publiée, complétée par une série de rapports circonstanciés sur les conditions de réalisation de l'enquête, au simple rapport plus laconique ou, assez fréquemment, à une note très succincte qui récapitule les différentes professions d'un secteur d'activité donné. Le tableau 6.1. fait le point sur la nature des documents consultés au sein des archives de l'IOP-ANTT 607 .

Tableau 6.1. : Le contenu des archives IOP-ANTT Chaque rubrique correspond au titre d'un rapport ou d'une brochure.
  brochure rapport détaillé notes
brèves
boutique, commerce (armazém)     +
brodeuse +    
bureau (escritório)     +
chauffeur d'automobile   +  
chauffeur de machine à vapeur, machiniste (fogueiro, maquinista)   +  
compositeur typographe manuel + +  
conducteur de tramway   +  
cordonnier   +  
couturière (modista de vestidos) +    
graveur sur bois (entalhador) +   +
imprimeur   +  
industrie électrique   +  
jardins et vergers   +  
menuisier   +  
métallurgistes     +
monteur électricien + +  
ouvrier peintre, peintre décorateur   +  
ouvriers du bois     +
pilote de la Marine marchande   +  
profession des arts graphiques     +
relieur (encadernador)   +  
serrurier du bâtiment (serralheiro civil) + + +
serrurier mécanique (serralheiro mecânico) + + +
tailleur +    
tanneurs, mégissier (correeiros)   +  
télégraphiste   +  
typographe   +  

Les enquêtes de l'IOP conjuguent deux qualités rares, à notre connaissance, dans les sources portugaises du début du XXe siècle : d'une part, elles ne se présentent pas sous la forme de données statistiques agrégatives mais d'informations qualitatives ciblées et souvent personnalisées ; d'autres part, ces enquêtes n'émanent ni d'un mouvement politique ou syndical, ni du pouvoir central administratif. Il s'agit d'un regard qui a une prétention scientifique et qui vise avant tout à mettre en lumière une connaissance technique 608 . Ce dernier point mériterait une longue discussion. On pourrait en effet argumenter que ces enquêtes reflètent indirectement l'opinion d'une élite dirigeante, ici représentée par le personnel de l'IOP, une connaissance technique n'étant jamais entièrement neutre et à l'abri de présupposés idéologiques. Le décalage entre le domaine d'action de l'IOP – l'orientation professionnelle – et la nature des informations que nous souhaitons exploiter – la définition des professions et la formation des identités professionnelles – apporte cependant de solides garanties sur la fiabilité de cette source.

Quand les enquêteurs de l'IOP tentent de répondre à la question« qu'est-ce qu'un serralheiro ?", ils désirent connaître la nature technique de l'activité professionnelle – ce que fait le serralheiro et comment il le fait – ainsi que la situation sociale qui en résulte. L'IOP essaye de produire des définitions techniques et sociales des activités professionnelles. Les enquêtes de l'IOP décrivent des savoir-faire, des statuts plus ou moins solidement établis, des positions explicites ou implicites, et des savoirs ou des reconnaissances populaires liés à telle ou telle profession. Il s'agit en quelque sorte d'un état des lieux de processus en cours. Les difficultés confessées par le personnel de l'IOP à certains stades de l'investigation peuvent être analysées comme correspondant à des zones d'incertitude dans la définition des identités professionnelles. Dans notre confrontation avec les déclarations professionnelles recueillies dans l'état civil du quartier d'Alcântara, c'est bien ce type d'information que nous recherchons. Cette communauté d'objectifs entre les enquêteurs de l'IOP et notre propre recherche ne doit pas faire oublier que nous avons à faire à des témoignages et que ceux-ci doivent être mis en perspective et recoupés par d'autres sources.

Notes
594.

Maria Luisa Barbosa de Carvalho était la nièce d'une mécène de l'Institut.

595.

Boletim IOP, nº1.

596.

Entre avril 1928 et décembre 1938 sont publiés 26 numéros du Boletim do Intituto de Orientação profissional « Maria Luísa barbosa de Carvalho" (Boletim IOP). À la mort de Faria de Vasconcelos en 1940, une nouvelle série voit le jour. L'IOP est toujours en activité à Lisbonne.

597.

De 1933 à 1937, l'IOP publie 18 brochures. Il ne s'agit pas uniquement de monographies professionnelles. Certaines traitent du fonctionnement général de l'Institut, d'aspects particuliers de la procédure de l'orientation professionnelle (les tests psychologiques, les critères des choix des élèves, etc.).

598.

Cette documentation est rassemblée dans les archives de l'IOP déposées, pour la période allant de la fondation de l'Institut aux débuts des années cinquante, aux Archives Nationales Torre do Tombo (IOP-ANTT). Les archives de l'IOP ne se limitent pas à cette enquête. Nous n'avons examiné qu'une toute petite partie de la documentation présente. On y trouve aussi les registres d'examens d'orientation professionnelle et plusieurs centaines de dossiers d'épreuves des candidats, ainsi qu'une correspondance abondante qui montre l'importance de cette institution dans le Portugal des années trente et quarante.

599.

Faria de Vasconcelos, «A escolha da profissão", IOP-ANTT, s. d.

600.

Ibid.

601.

Une même profession peut faire l'objet de plusieurs enquêtes effectuées par différents fonctionnaires. C'est le cas en particulier des tailleurs, menuisiers, électriciens et typographes. Rapport, IOP-ANTT, s.d.

602.

E. Costa, «Inquéritos", Boletim IOP, nº1, avril 1928, pp. 67-71.

603.

Lettre E. Costa, 12-01-1926, IOP-ANTT.

604.

A priori cette série d'enquêtes devait s'intéresser à l'ensemble du Portugal. Dans les faits, il semble que ce soit surtout le contexte lisboète qui ait été pris en compte. Il est parfois fait référence à Porto, ou à une opposition entre villes et campagnes ou «grandes" et «petites" villes dans certains cas particuliers.

605.

Notamment lettre du 12-01-1926 et rapport du 30-09-1926. IOP-ANTT

606.

Le tableau contenu dans le rapport du 30-09-1926 a ici une grande importance.

607.

Entre 1933 et 1937, les monographie professionnelles de l'IOP sont publiées dans l'ordre suivant : o serralheiro civil, o compositor tipógrafo manual, o alfaiate, o montador electricista, o entalhador, a modista de vestidos, a bordadora, o serralheiro mecânico. Il semble par ailleurs qu'une partie des résultats des enquêtes de l'IOP ait été perdue. Certains rapports évoquent l'existence de fiches sur des professions. Ces fiches auraient été remises à la direction de l'Institut mais ne figurent pas dans les archives que nous avons consultées.

608.

La démarche originale de l'IOP a débouché sur un projet plus ambitieux d'histoire des professions, à travers la création d'un «musée des activités professionnelles" qui aurait eu pour objectif d'étudier «l'organisation du travail dans ses aspects les plus variés et complexes". Ce musée n'a malheureusement jamais vu le jour. Eduardo Marrecas Ferreira, «Museu das Actividades Profissionais – Evolução das Profissões – Sua Arqueologia", Boletim IOP, 1935, nº23, pp. 39-49.