Discours, représentations et pratiques

Une définition large des politiques urbaines

La ville produit un nombre impressionnant de documents. C'est pour assurer la gestion locale des municipalités urbaines que le besoin s'est fait sentir d'une croissance de son administration 37 . Comme toute administration, ces multiples services, qui tendent à grandir au fur et à mesure de la croissance démographique, sont prolixes en documents multiples. Il n'y a pas de corpus strictement défini, et lorsque l'on regarde de près les thèses d'histoire urbaine, on s'aperçoit de ce foisonnement. Or, ce dernier, s'il permet au chercheur de donner sa propre cohérence intellectuelle à un ensemble de documents d'archives, peut aussi être source de dispersion. C'est l'un des problèmes majeurs que j'ai rencontré sur le sujet, dont pourtant la proximité géographique semblait à première vue éviter l'extension des fonds d'archives à explorer.

L'émiettement des fonds d'archives et des sources utilisés n'a donc pu être évité, mais, compte tenu de l'objectif premier du sujet de thèse, une source a retenu tout particulièrement mon attention. Classiquement, les pratiques urbaines des élites, la mise en place des actions politiques locales dans la construction de la ville sont appréhendées par les délibérations des conseils municipaux. De plus, la bonne conservation de ces archives permet de construire un corpus homogène, qui traduit autant les moments d'intense activité locale que les silences, les atermoiements ou l'absence de décisions – ce que ne traduisent pas, par exemple, les fonds consacrés à l'administration communale de la Préfecture de la Seine ou du Ministère de l'Intérieur, qui ne possèdent pas cette continuité temporelle. Le corpus principal a donc été constitué par le dépouillement des délibérations dans les communes choisies. Ce dépouillement systématique me semble le seul outil possible pour pouvoir tenter d'évaluer la part des questions relevant strictement de la construction matérielle de la ville par rapport, par exemple, aux décisions de simple police. Contrairement à une vision très administrative des pouvoirs municipaux, qui insiste sur le contrôle par l'Etat et semble rendre impossible toute innovation politique de la part des municipalités, la complexité et l'étendue thématique des pouvoirs municipaux a rapidement émergé de ce dépouillement. Certes, les attributions du maire sont extrêmement contrôlées par la loi. Mais elles touchent des domaines variés : protection de la petite enfance, assistance aux indigents, instruction publique, entretien des bâtiments de la commune, entretien de la voirie, arrêté de police municipal contre différentes formes de déviances (contre les mendiants, contre les vendeurs à la sauvette le long des cimetières, contre la vitesse excessive des charrettes en ville, contre les chiens errants…). L'ouvrage d'Alain Corbin consacré à la mesure du temps 38 permet de voir que le domaine de la chose publique municipale s'étend de manière très large, y compris aux fixations des règles de sonnerie des cloches des églises et à l'arbitrage entre le temps sacré et le temps laïc. Les délibérations rendent compte de l'ampleur des décisions prises et de leur diversité. Il restait donc à trouver une méthode d'exploitation de ce corpus très riche. Je n'ai donc pas cherché à repérer uniquement ce qui concernerait la politique urbaine, limitée à la voirie et éventuellement aux opérations de lotissement, mais bien à évaluer l'importance de ces maires bâtisseurs dans la gestion quotidienne de leur commune.

Notes
37.

Cohen, W. B., Urban Government and the rise of the French City, St Martin's Press, 1998.

38.

Alain Corbin, les cloches de la terre. Aubier 1992.