Conclusion

Au départ, il y a la banlieue, "noire et glauque" pour certains, havre de paix et de bon air pour d'autres, espace aux limites imprécises qui focalise le rejet ou l'indifférence. Derrière ce singulier, j'ai voulu trouver un pluriel, faire sortir de l'anonymat ces hommes et ces femmes qui y vivent quotidiennement, et surtout ces édiles trop souvent cachés derrière des images à l'emporte pièce. Ce travail voulait prolonger la réflexion entamée au début des années 1980 par Maurice Agulhon sur les "petites élites", et j'espérais trouver, dans les archives locales, des morceaux de vie, des bribes d'informations qui permettent à l'historien de reconstituer le savoir d'une vie de premier magistrat 1758 .

Peine perdue. Elites locales, les maires de la banlieue sud-ouest se sont avérés être des élites moyennes aux contours fugaces que les archives publiques peinent à délimiter. Certes, les attributs de leur vie publique peuvent être partiellement connus. Mais, faute d'archives privées, leur vie quotidienne ne nous parvient que par bribes, lors des moments forts de celle-ci, mariages et décès le plus souvent. La surprise vient de cet antagonisme entre l'image rêvée ou caricaturée du maire, ce premier personnage d'une commune, et son effacement dans les archives. Est-ce la banlieue qui dissout ainsi ces édiles dans un anonymat et un désintérêt communicatifs ? Derrière la boutade, il faut lire toute la complexité mais aussi la richesse d'un questionnement sur un espace urbain jusqu'ici peu attractif pour les chercheurs. Les maires dont j'ai tenté de montrer le rôle dans ce travail quittent certes en partie l'anonymat, mais ils ne deviennent le cœur d'une histoire que parce qu'ils sont un groupe, et aucun n'aura le destin national d'un Herriot ou d'un Laval qui appelle la biographie.

De fait, trois grandes thématiques parcourent ce travail. Les élites tout d'abord : en prenant soin de définir ceux dont j'ai essayé de dresser un portrait, certaines conclusions permettent peut-être de fournir des pistes pour le renouvellement de l'histoire édilitaire, auquel les périodes anciennes ont en partie déjà contribué 1759 . La banlieue ensuite : la protohistoire de cet espace informel est encore à faire 1760 , et j'espère y avoir en partie contribué. Enfin, il me semble pertinent de revenir sur le changement de regard permettant de passer des édiles à la ville construite par eux. Ville réparée, fabriquée, espaces des pratiques urbaines édilitaires, mais aussi ville imaginée telle qu'elle peut être entrevue grâce au discours sur elle. L'historien n'est rien face aux archives, rappelle Arlette Farge : il s'agit pour lui de redonner du sens aux représentations en cherchant la logique des faits et des moments dont les archives ne donnent que des bribes 1761 .

Notes
1758.

Farge, A. le goût de l'archive. Seuil, 1989. Farge, A. La vie fragile. Violence, pouvoirs et solidarités à Paris au XVIII e siècle. Hachette, 1986. Topalov, C. (dir.) Laboratoires du nouveau siècle. La nébuleuse réformatrice et ses réseaux en France, 1880-1914. Ehess, 1999.

1759.

Monnet, Pierre, Villes d'Allemagne au Moyen Age, Paris, Picard, 2004.

1760.

Introduction d’A. Faure, Les premiers banlieusards, Créaphis, 1991 ; Olivier Faron, "la banlieue avant la banlieue. Milan et sa périphérie urbaine dans la première moitié du XIXe siècle", Histoire, Economie et Sociétés, juillet–septembre 1996, pp. 381-404. Je rappellerai pour mémoire le programme du séminaire de travail "Paris–banlieue. Pour une histoire croisée de Paris et des banlieues contemporaines", créé en 2003 par le Centre d'Histoire Sociale du XXe siècle, université Paris-1 et dirigé par Annie Fourcaut.

1761.

Farge, A, Le goût de l'archive, Seuil, 1989, pp. 118-122.