Du terrain : quelle banlieue ?

L'espace urbain est central dans l'histoire reconstruite plus haut. Il est non seulement l'écrin de l'investigation historienne, le lieu par excellence de l'intervention édilitaire et de son éclat festif, tout comme le quotidien des habitants. Or, le choix d'un terrain banlieusard ne laisse rien au hasard et cette histoire des édiles en banlieue parisienne se doit d'une réflexion sur le monde urbain qui la compose. Car la ville n'est pas que morphologie du bâti ou traces du réseau viaire : la population qui habite ces lieux est, elle aussi, urbaine.

La banlieue est une périphérie : certes, mais encore faut-il retrouver les éléments de cette périphérie dans le quotidien des habitants. Périphérie urbaine parce qu'en retrait des réseaux de communication, la banlieue sud-ouest est aussi un espace ignoré par l'industrialisation lourde que connaît la banlieue nord-est à la même période. Deux mondes y coexistent : un paysage rural qui occupe encore une partie de la population, et un paysage urbain qui s'étend progressivement, à la faveur des opérations spéculatives de lotissements populaires. Marge des faubourgs, la banlieue sud-ouest est un territoire en construction entre 1860 et 1914.

Périphérie physique aux limites physiques accentuées par la présence des murailles des fortifications, la banlieue sud-ouest est aussi un territoire au peuplement dynamique. Comme d'autres communes enserrant Paris – mais aussi comme Paris elle-même –, la population banlieusarde est une population de migrants. Le territoire étudié se situe en banlieue, mais est composé d'une mosaïque de peuplements qui en font sa diversité. Le peuplement banlieusard semble pourtant obéir à des logiques de mobilité résidentielle où l'un des schémas, le passage obligatoire par Paris, ressort comme étant majoritaire. Si près de 40 % des habitants de cette partie de la banlieue sont provinciaux, ceux-ci ont dans l'ensemble connu un parcours résidentiel complexe, passant par la capitale. Espace de desserrement de Paris, la banlieue sud-ouest apparaît comme le point d'arrivée d'itinéraires associant migration professionnelles et résidentielle pour de nombreux Parisiens, y compris d'adoption. On retrouve ici les mobilités décrites par Alain Faure pour les Parisiens du 19e arrondissement 1765 , ou, toutes choses égales par ailleurs, les mobilités résidentielles analysées par Maurizio Gribaudi pour Turin au début du XXe siècle 1766 . La longue distance, la rupture sont une réalité, mais bien souvent les individus effectuent plusieurs déménagements dans leur vie, pour rejoindre au final une banlieue qui apparaît encore comme un mieux comparé aux logements exigus des arrondissements de la capitale. Pour les habitants comme pour les édiles, peu d'ancrage local : à la mobilité de la population répond en quelque sorte un recrutement édilitaire urbain marqué lui aussi par la diversité et par l'importance du passage par Paris.

Ce monde de la banlieue est ainsi peuplé d'hommes et de femmes qui ont, pour la plupart, une expérience urbaine, et pas n'importe laquelle : celle de la grande ville. Dès lors, comment s'étonner que le modèle de construction et d'appropriation de l'espace qui transparaît tant dans les délibérations des conseils municipaux que dans les ( rares ) pétitions d'habitants retrouvées soit celui de l'urbanité moderne ? La ville que construisent les édiles, la ville qu'habitent les banlieusards se transforme à l'image de Paris, accentuant son caractère de ville inachevée. La banlieue est bien une ville, non pas parce que le bâti recouvre l'ensemble de son territoire, mais parce qu'elle est, en majorité, habitée et vécue au quotidien par des urbains.

Notes
1765.

Faure Alain, "Les racines de la mobilité populaire à Paris au XIXe siècle" in Benoit-Guilbot O. (dir.), Changer de région, de métier, changer de quartier, Nanterre, Recherches pluridisciplinaires de l'Université Paris X, 1982, pp. 103-119 ; Faure Alain, "Nous travaillons 10 heures par jour, plus le chemin. Les déplacements de travail chez les ouvriers parisiens, 1880-1914" in Topalov C., Magri S. (dir). Villes ouvrières, 1850-1950, L'Harmattan, 1990, pp. 93-107.

1766.

Gribaudi M., Itinéraires ouvriers. Espaces et groupes sociaux à Turin au début du XXe siècle, EHESS, 1987.