Une nièce pour héritière397

Elle choisit alors pour héritière sa nièce Marie Urgorry, que l'on marie à l'âge de seize ans.Par son contrat de mariage, la jeune fille reçoit en donation les sept hectares de Lekheroa, son mobilier et son pauvre outillage (une charrette, un joug, et un ustensile à dépiquer le froment), le tout estimé à moins de 3 000 francs. De son oncle maternel Pierre Salaberry, tisserand toujours célibataire, elle reçoit également le petit bien de trois hectares, dont le revenu est estimé à 85 francs. En contrepartie, le jeune ménage s'engage à assurer les vieux jours des deux donateurs, qu'il devra accueillir à Lekheroa et "nourrir tant en santé qu'en maladie"398.

Pour les deux jeunes époux, issus de familles de propriétaires mais exclus de la succession, ce mariage et la donation qui l'accompagne apparaissent comme une deuxième chance. Les parents de Marie Urgorry, dépourvus de tous biens, n'ont laissé d'autres traces que celles des pauvres gens : une naissance, un mariage en 1825, un décès inscrits aux registres de l'Etat civil. Sans doute ont-ils trouvé un temps une métairie à louer, mais bientôt sa mère Catherine Salaberry connaît le sort commun aux veuves sans propriété : recensée comme fileuse en 1851, elle partage des logements précaires avec son fils charpentier, puis avec ses deux filles célibataires, journalière et couturière399. Quant à son époux Pierre Elgart, ses parents lui ont préféré en 1841 leur fille cadette pour leur succéder à la tête du petit domaine voisin de Carricartia400.

L'accès à la propriété n'est pourtant que le début d'un long combat, au terme duquel Lekheroa devient enfin une exploitation viable. Marie Salaberry en effet n'a pas pu acheter les droits de ses cohéritiers, et la propriété est restée indivise depuis la mort de sa mère en 1831. Les modestes dédommagements prévus par le contrat de mariage de sa nièce devaient être compensés par le tout aussi modeste apport de Pierre Elgart : 1 000 francs en numéraire, "provenant soit de ses économies soit de ses père et mère".

Or la mésentente familiale ne tarde pas à s'installer après le décès de Marie Salaberry en 1847. Le 24 juin 1849, l'oncle célibataire quitte la maison et fait appel au juge de paix pour recevoir son dû : les 135 francs promis par le contrat de mariage, et surtout une pension viagère de 105 francs par an401. Puis il obtient du tribunal d'instance l'autorisation de vendre trois parcelles acquises entre 1832 et 1847, qui ne faisaient pas explicitement partie de sa donation402. L'autre oncle, fermier à Hélette, fait monter les enchères et obtient à son tour un versement de 1 100 francs, au lieu des 400 francs prévus par le contrat403.

Amputée d'une lande et surtout d'un grand pré, l'exploitation doit en outre s'endetter : Pierre Elgart et Marie Urgorry empruntent 700 francs en 1847, 600 francs en 1851, 500 francs encore en 1854404. Ils quittent Lekheroa, louée à des métayers : pendant quelques années, Pierre Elgart se fait sandalier dans le quartier des artisans de Hélette, puis fermier chez un grand propriétaire405.

Les multiples conflits qui jalonnent ces quelques années de la vie du jeune ménage témoignent de l'âpreté de sa lutte pour la survie de l'exploitation. En juillet 1853, pour une raison inconnue, Pierre Elgart poursuit devant le tribunal d'instance son propriétaire Jean Lamarque, condamné à lui verser 417 francs406. Trois mois plus tard surgit un nouveau différend avec le même Lamarque, qui refuse de lui rendre une selle et une bride407. En 1855 encore, un conflit l'oppose à sa soeur héritière, à propos du prix d'une vache achetée quinze ans plus tôt408.

Notes
397.

Voir en annexe : Lekheroa, circulation familiale des terres (9).

398.

Arch. dép. Pyrénées Atlantiques III-E 8940 : contrat de mariage du 23 mai 1846.

399.

Arch. com. Hélette : listes nominatives de recensement (1851 et 1856).

400.

Arch. dép. Pyrénées Atlantiques 269-Q-1 à 46 : mutation par décès du 13 mars 1866. Arch. com. Hélette : matrices cadastrales et listes nominatives de recensement.

401.

Arch. dép. Pyrénées Atlantiques III-E 8881 : quittance du 20 octobre 1849.

402.

Arch. dép. Pyrénées Atlantiques III-E 8882 et 8883 : ventes des 1er janvier 1852 et 11 février 1854.

403.

Arch. dép. Pyrénées Atlantiques III-E 8883 : quittance du 22 mars 1854.

404.

Arch. dép. Pyrénées Atlantiques III-E 8882 et 8883 : obligations des 2 juin 1851 et 2 février 1854. III-E 18044 : quittance du 18 décembre 1880.

405.

Arch. com. Hélette : listes nominatives de recensement (1851 et 1856).

406.

Arch. dép. Pyrénées Atlantiques 3-U-5/225 : jugement du 23 juillet 1853. III-E 8883 : quittance du 14 décembre 1854.

407.

Arch. dép. Pyrénées Atlantiques 4-U-12/19 : affaire du 27 octobre 1853.

408.

Arch. dép. Pyrénées Atlantiques 4 U 12/20 : affaire du 24 mai 1855.