Métayage et petite exploitation

Cette diversité des situations rend assez vain le débat sur l'efficacité économique du métayage. La précarité des baux, le partage des fruits, ne poussent certes pas les métayers à l'investissement à long terme. "Le métayer n'étant pas intéressé à l'amélioration du sol, jette tous ses engrais sur la terre arable qui lui donne des produits immédiats, au lieu de créer des prairies artificielles qui seraient pour l'exploitation à venir d'un puissant secours"960, regrette un notable en 1866. Les visites de domaines effectuées trente ans plus tard par le jury départemental d'agriculture donnent lieu à des observations convergentes : "le métayer, vivant presque toujours difficilement sur la propriété, incité d'ailleurs par l'appât d'un gain immédiat, a trop tendance à négliger ses cultures pour faire des charrois pour le compte d'un voisin ou d'un industriel quelconque"961. Cette inertie des métayers reste longtemps un leitmotiv du discours des propriétaires soucieux d'innovation : "l'on se trouve fréquemment en face de métayers ignorants, routiniers, travaillant peu ou mal et apportant une certaine malice à exécuter les ordres du propriétaire de façon à faire échouer des expériences […]"962.

C'est pourtant à un véritable éloge du métayage que se livre le professeur d'agriculture départemental en 1937 : "les résultats obtenus par la réunion du travail et du capital sont ordinairement très satisfaisants car les propriétaires vivent au milieu de leur terre. De plus, les métayers basques se succèdent de père en fils sur une même exploitation et ils possèdent au plus haut point l'amour du sol natal"963. La stabilité vantée des métayers basques est certes une conquête récente, et le plaidoyer, prononcé dans un contexte de mise en cause du métayage964, fortement empreint d'idéologie agrarienne. Il n'est pourtant pas sans fondements : l'archaïsme social peut fort bien se conjuguer avec le dynamisme agricole et, comme dans la Sarthe des années 1820-1870, le rentier se faire entrepreneur965. Pour le propriétaire présent sur ses terres, la petite exploitation en métayage apparaît comme une alternative économique rationnelle à la grande exploitation en faire-valoir direct et au salariat. Les comptes d'Errecartia attestent en effet que le faire-valoir direct est très onéreux, surtout en pays d'élevage où il nécessite l'emploi d'une main d'œuvre permanente qu'il faut non seulement loger et nourrir, mais payer966. Le métayer, lui, ne demande pas de salaire et coûte moins cher qu'un domestique : il vit largement en autosubsistance, et apporte à l'exploitation un travail familial gratuit967. Délivré de la précarité, il contribue aux changements agricoles de la fin du siècle.

Pour le propriétaire-exploitant par ailleurs, le métayage est un complément durable ou une alternative momentanée au faire-valoir direct. Lorsque le groupe familial se réduit ou se défait, c'est un élément de souplesse : leurs fils partis pour l'Amérique, Bertrand Elissetche en 1885 comme Jean Daguerre en 1856 installent pour quelques années des métayers à Larteguia et Etcheverria. Le migrant temporaire d'Hiriburua, l'héritier de Chetabebaïta qui n'a pas pris la succession, y trouvent une solution d'attente968. Au noyau de métairies permanentes liées à la grande et moyenne propriété, bourgeoise ou paysanne, s'ajoute ainsi un volant d'exploitations qui connaissent des alternances de faire-valoir direct et indirect969. Entre 1851 et 1911, une exploitation sur quatre seulement échappe au métayage, dont la persistance participe de la pérennité et de la vitalité de la petite exploitation rurale.

Notes
960.

Louis SERS, L'enquête agricole dans le département des Basses-Pyrénées en 1866, ouvrage cité.

961.

Arch. dép. Pyrénées Atlantiques 1-J-1269 : concours des domaines de 1898. Arrondissement de Mauléon. Rapport du jury des récompenses.

962.

Félix LABROUCHE, Etudes agricoles, Pau, Garet, 1889, article du 25 décembre 1888.

963.

Arch. Musée national des ATP : enquête sur l'ancienne agriculture (1937).

964.

Le mouvement syndical des métayers est à son apogée dans les années 1930, et la Chambre du Front populaire adopte une loi améliorant la situation des fermiers et des métayers. Mais cette loi se heurte à l'opposition d'un Sénat toujours dominé par les notables ruraux. Voir notamment Gérard BELLOIN, Renaud Jean, le tribun des paysans, ouvrage cité pp. 232-237.

965.

Gilles POSTEL-VINAY, "Pour une apologie du rentier ou : que font les propriétaires fonciers ?", Le mouvement social, n° 115, avril-juin 1981, pp. 27-50.

966.

Voir les comptes de tutelle d'Errecartia (chapitre 3).

967.

C'est ce qu'analysent certains notables lors de l'enquête de 1866, quand la main d'œuvre salariée se raréfie et devient plus coûteuse. "Les divers essais de culture faits par les propriétaires au moyen de valets n'ont pas réussi. Les frais de main d'œuvre, gages de domestiques, etc. absorbent alors plus de la moitié du produit du domaine" (Ministère de l'Agriculture, du Commerce et des Travaux publics, Enquête agricole. Deuxième série. Enquêtes départementales. 17e circonscription, Paris, Imprimerie Impériale, 1868. Réponse au questionnaire par M. F.Labrouche). "Le métayer, travaillant pour son compte, se contente d'une vie très sobre. Devient-il domestique à gages, sans travailler plus, il coûte deux ou trois fois autant, et ne donne même pas tout le temps qu'il consacrait aux travaux quand il était simple métayer" (Louis SERS, L'enquête agricole dans le département des Basses-Pyrénées en 1866, ouvrage cité).

968.

Voir Hiriburua (chapitre 5), Chetabebaïta (chapitre 4).

969.

Voir en annexe : les métairies d'Ascain et Hélette. Tableau 15 : la part du faire-valoir indirect.