Pour repenser la réintermédiation des BU, un renouvellement de l’analyse du modèle de la bibliothèque s’impose par le biais de l’élargissement de son modèle économique et par voie de conséquence, par une reconsidération de ses services (Chapitre IV). La collection reste une priorité identitaire des bibliothèques, mais elle est davantage subordonnée à la vision du service et donc aux publics qui la consultent. Devenue hybride, la collection se prête à ce projet. L’intégration des ressources électroniques aux fonds des bibliothèques s’accélère et devient une nécessité pour repenser sa gamme de services. La bibliothèque va pouvoir disposer d’une nouvelle offre, qu’elle propose à distance. Après avoir fait la preuve de leur savoir-faire bibliothéconomique, les bibliothèques font l’apprentissage d’un positionnement économique. Ainsi, associées à la constitution de collections, les bibliothèques s’orientent clairement vers une offre de services d’accès, capable de véhiculer des avantages compétitifs.
L’analyse a montré que la construction de la bibliothèque virtuelle (représentée par le stade n°4 de la figure 18) est une entreprise empirique et non homogène. La bibliothèque virtuelle se construit au gré des opportunités, des moyens techniques et financiers, de la motivation et de la clairvoyance des personnels, de la pression des usagers, et enfin des ressources électroniques intégrées dans ses fonds. Chaque bibliothèque invente (ou pas) sa bibliothèque virtuelle, met en place ses propres services.
Un nouveau modèle de bibliothèque émerge donc. Il intègre des conditions de réalisation de services qui sollicitent différemment les usagers ; ce nouveau modèle de la bibliothèque réalise, de ce fait, différentes servuctions capables d’évoluer pour faire face aux dispositifs renouvelés de la communication scientifique.
A un niveau plus macroscopique, ce constat se vérifie lorsque l’on prend le facteur du domaine représenté par la section. Le chapitre V de ce document met justement en évidence le processus commun de la réintermédiation des BU françaises. Ce chapitre a voulu mettre en exergue le fait que ce processus s’achemine à un rythme différent, selon les domaines représentés par les sections.
En effet, la double analyse qualitative (entretiens) et quantitative (évolution des activités des services de PEB par section) a montré des différences entre les sections abordées (Santé, Sciences et Techniques - STM, Droit Sciences Economiques Gestion - DSEG, Lettres Sciences Humaines et Sociales - LSHS). Notamment, que l’évolution nationale des activités des services de PEB ne reflète que l’évolution des sections STM. Ce constat conforte les données observées avec la figure 10 (Chapitre II) relative à la concentration des flux dans le réseau ; il montre bien que les évolutions qui ont touché le modèle de publication des articles scientifiques est d’un impact significatif sur le réseau universitaire français, constitué à 80 % de fourniture de reproductions d’articles publiés. Ceci explique également que nous nous sommes davantage axée dans ce travail sur l’analyse des activités de FDD.
Ainsi, un clivage s’est particulièrement précisé entre les sections STM et les sections LSHS. Tandis que les premières voient le nombre de leurs transactions de FDD chuter et leur offre de services se réorienter, les sections LSHS voient leurs activités continuer à évoluer au même rythme, sans influence majeure du numérique sur leur offre de services. Les sections DSEG, pour leur part, voient leurs activités augmenter et se situer entre les sections LSHS et STM. Les sections DSEG se situent donc entre une continuité des activités des premières et un enrichissement de l’offre de service – due au numérique - des dernières.
Il est donc possible de donner une gradation du processus de réintermédiation des BU françaises par l’analyse de leurs sections. Ainsi, à chaque stade, une offre qui correspond à celle d’une section donnée, vient se positionner dans un cheminement vers la bibliothèque virtuelle, vers laquelle elle tend.
Les plus avancées vers la réalisation de la bibliothèque virtuelle sont les sections STM. Les plus en retard sont les sections LSHS. Les sections DSEG se situent entre les deux. Nous avons donc considéré (Chapitre VI) que chaque section est représentative d’un stade du processus commun de la réintermédiation des bibliothèques.
Les sections STM sont celles qui se positionnent au plus proche du stade n°4 (figure 23) et donc de la réalisation de la notion de bibliothèque virtuelle. Les sections DSEG représentent le stade n°3 (figure 23) et la notion de bibliothèque électronique avec une acculturation croissante au numérique. Enfin, les sections LSHS se situent entre les stades n°1 et n°2 (figure 23).
Dans ce processus de réintermédiation, les services de PEB jouent, selon les sections, un rôle de service primaire ou secondaire. Plus les BU s’approchent de la notion de bibliothèque virtuelle, plus les services s’intègrent à une gamme de services primaires. En prenant l’exemple des sections STM, les services de PEB s’organisent autour des services de références qui proposent de la consultation. En revanche, plus les BU s’éloignent du modèle de la bibliothèque virtuelle, plus les services de PEB s’intègreront à une gamme de services secondaires, déterminante du fonctionnement économique traditionnel de la bibliothèque.
Autour de la notion fondatrice de ‘« collection ’», les bibliothèques vont proposer leurs fonds propres, une possibilité ‘« restreinte ’» de FDD, des fonds numérisés et une littérature grise qui progressivement bascule sur le Web. Le savoir-faire pour l’organisation thématique de ce nouveau type de ressources fait valoir aux bibliothèques leur rôle de médiatrices scientifiques. Elles proposent des offres de contenus mais aussi du sens, de la cohérence. Pour cela, le savoir-faire des bibliothèques doit impérativement s’étoffer d’un savoir-faire technique indispensable pour une gestion pérenne des ressources numériques.
La mise en place d’entrées communes aux contenus de l’offre et la proposition de ressources extérieures par l’intermédiaire de liens stables (intégration interne et externe) 416 , vont désigner les compétences de la bibliothèque de manière visible et accessible. Les sites Web des BU, autrefois simples vitrines, devenant de véritables portails d’informations spécialisées, véhiculeront cette ‘« néo-bibliothéconomie ’». Le Web, utilisé par les acteurs privés comme véhicule de leur stratégie commerciale, devient essentiel pour la réintermédiation des bibliothèques. Comme l’explique Ghislaine Chartron, il permet à une organisation, y compris une bibliothèque, de ‘« maîtriser un mode d’édition et de diffusion international ’» 417 .
Or, un rôle éditorial pour les BU se profile. Il s’ordonne autour de la publication institutionnelle des universités (figure 18, stade 3 et 4). La question de la propriété intellectuelle, au cœur de l’imbrication de l’économie privée et du financement public, est un élément crucial pour un tel modèle éditorial et pour la légitimité d’un tel rôle. Saisi par les bibliothèques, ce rôle éditorial leur permet de renforcer leur réintermédiation et d’aller plus loin dans leur positionnement d’acteur économique.
Par ailleurs, lorsque l’on mesure l’ampleur et l’importance qu’ont pris d’autres formes éditoriales, telles que les archives ouvertes, pour certaines communautés de recherche, le risque de désintermédiation des bibliothèques persiste et ne vient plus de la sphère marchande, mais de celle des communautés des chercheurs.
Nous serions tentées de croire que dans le monde académique, les chercheurs ne pourront pas à long terme faire front à leur travail de recherche et à celui d’organisation de dispositifs d’information. Les relayeurs de ces mouvements libres invitent, fréquemment et bruyamment les bibliothèques à rejoindre activement le militantisme des communautés de chercheurs engagés.
Bibliothèques fournisseuses, bibliothèques éditrices puis bibliothèques gestionnaires techniques et intellectuelles des fonds libres ? Un partenariat avec les chercheurs serait une démarche à déployer largement. Le savoir-faire des bibliothèques peut aider à proposer des services tarifés afin de financer leur mobilisation autour de ces dispositifs. Plus conscientes des enjeux de leur positionnement et de leurs initiatives, à la fois économiques et éthiques, les bibliothèques prennent peu à peu conscience de leur transformation et aussi des rôles qu’il leur appartiendrait de tenir dans une redistribution des cartes qui ne s’est pas encore achevée.
- Chartron, Ghislaine. – Les chercheurs et la documentation numérique : nouveaux services et usages. – Paris :Editions du cercle de la librairie, 2002. – 268 p.
- Idem, p.53.