Regard-direction, regard-lien, manière de voir

Qu’est-ce qu’un regard ? On ne saurait évidemment faire un sort essentialiste à cette question, et encore moins en quelques lignes. Mais, sur un plan plus formel, il est intéressant d’en revenir à l’évolution sémantique du verbe regarder, dont regard est le déverbal, parce qu’elle permet de synthétiser les caractères fondamentaux attachés à la notion. Cette évolution sémantique offre en effet de rappeler que le regard signifie d’abord une orientation déterminée de la vue, pour une mise en relation du regardé avec le regardant : regarder, c’est d’abord « diriger sa vue sur (qqn, qqch). » 706 Le regard n’est pas en premier chef une manière de voir : il est une manière d’orienter ses yeux (« diriger sa vue »). « Que serait la vision sans aucun mouvement des yeux […] ? », demandait Maurice Merleau-Ponty 707 . Elle ne serait qu’un mode d’appréhension inerte, qui aurait perdu sa capacité d’aller (ou non) à la rencontre du monde et des autres par une direction intentionnelle du regard. Elle ne serait que réception passive et non une activité portée par un sujet. Mais parce que les yeux s’accompagnent de mouvement, le regard est d’abord direction du regard. Le regard est regard-direction. Entre deux visages, prendre en considération la dimension et la possibilité d’un « entre deux regards », cela veut donc d’abord dire s’intéresser à la direction des deux regards, l’un par rapport à l’autre.

Parce qu’il cherche à voir quelque chose, le regard est le plus souvent une visée (« sur (qqn, qqch) »). Le regardé peut bien ne rien savoir du regard qui est porté sur lui, il n’en demeure pas moins harponné par la flèche invisible que lui lance le regardant. En ce sens, le regard trace un rail invisible et intangible, voire un rail d’invisible au cœur même du visible. Un tel rail invisible tisse un lien entre l’instance regardante et l’instance regardée : dans le voir, avant même la formation d’une image dans la rétine de l’œil qui voit, c’est l’enjeu d’une mise en relation qui a lieu. Une telle mise en relation est d’autant plus décisive que, en tant que lien, elle ignore la distance physique entre instance regardante et instance regardée, distance physique qu’elle n’abolit pourtant pas. Parce que la distance physique n’est pas résorbée par le regard mais uniquement transgressée, cette distance physique ne fait que donner plus d’importance au lien que tisse le regard parce que, lorsque cette distance est importante, lui seul permet un rapprochement entre regardant et regardé. C’est bien la raison pour laquelle Maurice Merleau-Ponty, dans L’Œil et l’esprit, pouvait se trouver en mesure d’insister sur ce qu’on aurait peut-être tendance à considérer trop facilement pour une évidence : « le voyant ne s’approprie pas ce qu’il voit : il l’approche seulement par le regard […]. » 708 Prendre en considération la dimension de l’« entre deux regards » qui apparaît au sein des « entre deux visages », c’est donc aussi prendre en considération le regard en tant que regard-lien. Mais parce qu’« entre deux visages » ce sont deux regards qui ont cours, c’est la possibilité d’une rencontre et d’un entrecroisement de deux regards-liens qu’il faut envisager.

Le regard est, enfin, une manière de voir. Regarder n’est pas une activité neutre, mais emporte avec lui l’état d’esprit, pour ne pas dire l’état d’âme du regardant. Le regard peut alors moins voir que donner à voir à un autre regard, en se faisant fondamentalement expression. Comme le dit Georg Simmel :

‘« Le regard par lequel nous cherchons à percevoir autrui est lui-même expressif. Par le regard qui dévoile, nous nous dévoilons nous-mêmes. […] L’œil ne peut pas prendre sans donner en même temps. » 709

En ce sens, le regard parle autant qu’il voit. Bien entendu, comme le souligne fermement Frédéric Berthet, « il n’y a pas de sémantique du regard » et l’erreur serait de croire pouvoir faire un sort au sens d’un regard :

‘« L’ancienne rhétorique du XVIIe et XVIIIe siècle, les traités de Conrart, de l’abbé Bretteville, du père Dinouart souffraient d’hypersémie sur ce chapitre : grande débauche d’adjectifs, surqualification qui restitue à l’objet considéré sa part de fascination, signifiance à ce point pléthorique que peut-être elle en vient à s’annuler d’elle-même ; par saturation sémantique, le regard file dans le sens jusqu’à l’irrepérable. » 710

Mais en rappelant ici la dimension expressive du regard, il ne s’agit pas de se fourvoyer dans la voie d’une contribution à une illusoire sémantique du regard. Il s’agit seulement de venir désigner le regard comme le site d’un sens possible qui, quand il entre en interaction avec un autre visage et un autre regard, est bien souvent un sens adressé. Par conséquent, entre deux regards, on ne saurait négliger la dimension expressive des regards.

Notes
706.

Alain Rey, Le Robert, Dictionnaire historique de la langue française, op. cit., p. 3141.

707.

Maurice Merleau-Ponty, L’Œil et l’esprit (1964), Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 1995, p. 17.

708.

Op. cit., p. 18.

709.

Georg Simmel, cité dans : Isaac Joseph, Erving Goffman et la microsociologie, op. cit., p. 23.

710.

Frédéric Berthet, « Éléments de conversations » in Communications n° 30, 1979, p. 142.