Veblen [1914, p. 4n.] reproche à William James d’avoir mal appréhendé « la différence entre le tropisme et l’instinct » dans ses Principles of Psychology. Il est vrai que son exposé sur la nature du comportement instinctif, en particulier quant à son caractère téléologique ou non, est quelque peu confus. James [1908, p. 521] introduit son chapitre consacré à l’instinct, dans les termes suivants : « Définition de l’instinct. – On entend généralement par instinct une activité qui réalise des fins sans les prévoir , grâce à une coordination d’actes qui n’est pas le résultat de l’éducation » [souligné par nous]. Cependant, il amende progressivement cette définition, au point de la vider largement de son contenu lorsqu’il en vient à affirmer : « il en est évidemment ainsi chez tous les animaux doués de mémoire : il n’y a de véritablement aveugle chez eux que le premier acte instinctif ; le second déjà comporte la prévision de ses résultats futurs, pour autant qu’il comporte le souvenir de ses résultats passés » [James, 1908, p. 527]. La critique de Veblen n’est donc pas infondée. Pour autant, il serait faux d’affirmer que sa propre conception de l’instinct est toujours bien assurée. À cet égard, nombre de ses ambiguïtés trouvent, selon Tilman [1996, pp. 84-88], leur origine dans les difficultés de Jacques Loeb à opérer une distinction claire entre le réflexe, le tropisme et l’instinct. Ainsi, dans The Mechanistic Conception of Life, Loeb affirme qu’« il n’y a pas de ligne de démarcation nette entre les réflexes et les instincts. [...] Les auteurs préfèrent parler de réflexes dans les cas où seule est concernée la réaction isolée de parties ou d’organes d’un animal à des stimuli extérieurs ; ils parlent d’instincts lorsque la réaction de l’animal dans son ensemble est impliquée (comme dans le cas des tropismes) » [Loeb, cité par Tilman, 1996, p. 85]. Il est intéressant de rapprocher cette citation de Loeb de la remarque suivante de Veblen [1914, p. 5] : « dans le comportement animal, par exemple, comme dans l’action humaine, lorsqu’elle est si impulsive, directe et immédiate qu’elle mérite d’être classée avec celui-ci, il est souvent assez compliqué d’établir une frontière entre l’activité qui relève du tropisme et l’instinct » 385 . Aussi Veblen [1914, p. 29] désigne-t-il des penchants tels que la faim, la colère ou les pulsions sexuelles par une tournure absconse et difficilement traduisible, à savoir « half-tropismatic, half-instinctive impulses ».
« In animal behaviour, for instance, as well as in such direct and immediate impulsive human action as is fairly to be classed with animal behaviour, it is often a matter of some perplexity to draw a line between tropismatic activity and instinct ».