Le sens et les armes du combat

Le combat pour la bénédiction est bien au centre de ce cheminement de l’alliance, par lequel Dieu, progressivement, en prenant l’homme dans son intégralité, va manifester son projet de plus en plus précisément. Le combat suppose, de prime abord, la prise en compte en effet de tout l’homme, qui n’hésite pas à se mesurer à Dieu, à l’éprouver, à le retenir, toute une nuit, pour finalement, le libérant au lever du jour, être conduit à la conscience qu’il ne peut rien hors de la grâce qui lui est accordée.

‘Il lui dit : Laisse-moi aller car l’aurore se lève. Et Jacob répondit : Je ne te laisserai point aller que tu ne m’aies béni. Il lui dit : Quel est ton nom ? II répondit Jacob. Il dit encore : Ton nom ne sera plus Jacob, mais tu seras appelé Israël ; car tu as lutté avec Dieu et avec des hommes, et tu as été vainqueur. 1638

Jacob changea de nom et fut nommé par Dieu, de façon plus officielle, comme par confirmation des paroles de l’énigmatique combattant de la nuit, Israël, dans cet autre lieu que, lui-même, Jacob, baptisa du nom de Bethel, ce qui signifie maison de Dieu, dans ce même lieu également, où, au principe de son escapade chaldéenne, au pays de Laban, il eut, lors d’un premier passage, le songe prophétique de l’échelle, reliant terre et ciel sur laquelle Dieu se tenait, et par laquelle des anges montaient et descendaient. Jacob avait alors posé une sorte de condition à son allégeance à Dieu :

‘Si Dieu est avec moi et me garde en la route où je vais, s’il me donne du pain à manger et des habits pour me vêtir, si je reviens sains et sauf chez mon père, alors Yahvé sera mon Dieu, et cette pierre que j’ai dressée comme une stèle sera une maison de Dieu, et de tout ce que tu me donneras je paierai fidèlement la dîme. 1639

Nous sommes loin apparemment de la foi d’Abraham, son grand-père, qui était allé jusqu’à offrir sans condition Isaac son fils unique en sacrifice avant que la main de Dieu ne l’interrompe. 1640

Remarquons que, non seulement Jacob ne manifeste pas la foi inconditionnelle de Noé, ou d’Abraham, mais encore, que le fait de dresser une stèle, comme une note de “La Bible de Jérusalem” l’indique, était une pratique courante en Canaan, que, postérieurement, la loi de Moïse et les prophètes condamneront.

L’épisode du changement “officiel” du nom de Jacob se situe donc quelques temps après l’issue du combat, avec cet étranger de la nuit, combat dont il ne semble sortir lui-même, ni vainqueur, ni vaincu, physiquement, en tout cas, mais avec une bénédiction conquise de haute lutte, et comme un homme blessé à jamais, et meurtri, et boiteux. De ce combat, il sort donc un homme physiquement et moralement transformé, meurtri, blessé, mais béni.

La bénédiction de Dieu, la quête de bénédiction divine, restent au centre de la révélation biblique. Le combat de Jacob 1641 , combat d’Israël, qui rejoint le sens du nom, de l’élection et de la mission d’Israël 1642 , se poursuit, donc, avec pour place centrale, le coeur et le corps de chacun : mystère de l’incarnation. L’objectif, finalement parfaitement révélé en Jésus-Christ, en est la création nouvelle. Ce combat, enfin, fut livré la veille de sa rencontre avec son frère. Ce changement “officiel et définitif “de nom se situe également donc, peu de temps après l’épisode de sa réconciliation inattendue et spectaculaire avec Ésaü. 1643

Comme s’il fallait cette réconciliation tardive et inattendue, entre deux frères du même sang pour donner toute son amplitude au projet divin. Le cheminement de l’alliance ne pouvait poursuivre sans doute son envol, en en restant à l’apologie de la ruse face à la faiblesse. Il lui fallait redevenir ce qu’elle était depuis Abraham et même Noé, c’est à dire, à la fois le fruit et la source, d’un cheminement par la foi. Car à chaque étape de ce cheminement de l’alliance qui ne cessera, en se poursuivant, de s’approfondir, la prise en compte de l’humanité pécheresse ne cessera de se faire plus grande, pour que l’accent final et initial soit manifesté dans une grâce parfaite, pour une rédemption.

Il reste que c’est à partir de ce combat, à partir de cette réconciliation de l’usurpateur et rusé, Jacob, 1644 avec son jumeau aîné, Ésaü à qui semblait pourtant revenir de droit la bénédiction, à partir aussi précisément de cette bénédiction, que se déploiera le cheminement de l’histoire de l’alliance, histoire du peuple d’IsraëI qui aboutit à la venue du Christ. Il résulte, en bout de chemin, une création nouvelle, dont le baptême est signe. Un homme nouveau peut naître alors. Il est possible, dans tous les sens, de le comparer au colosse aux pieds de fer et d’argile dont il est l’antithèse parfaite. Saint Paul, dans l’épître aux Éphésiens dresse, ainsi un portrait de ce combattant.

‘Car nous n’avons pas à lutter contre la chair et le sang, mais contre les dominations, contre les autorités, contre les princes de ce monde de ténèbres, contre les esprits méchants dans les lieux célestes. C’est pourquoi, prenez toutes les armes de Dieu, afin de pouvoir résister dans le mauvais jour et tenir ferme après avoir tout surmonté. Tenez donc ferme : ayez à vos reins la vérité pour ceinture ; revêtez la cuirasse de la justice ; mettez pour chaussure, à vos pieds, le zèle que donne l’Évangile de paix ; prenez par-dessus tout cela le bouclier de la foi, avec lequel vous pourrez éteindre les traits enflammés du malin ; prenez aussi le casque du salut et l’épée de l’Esprit qui est la parole de Dieu. Faîtes en tout temps toutes sortes de prières et de supplications. Veillez à cela avec une entière persévérance, et priez pour tous les saints. 1645

La rupture opérée par les armes de Dieu que Paul décrit par six métaphores successives,en rapport avec les puissances de ce monde que symboliseraient bibliquement Babel ou le colosse aux pieds de fer et d’argile, est donc, pour Saint Paul, au moins sextuple.

-(Ayez à vos reins ) La vérité pour ceinture 1646 suppose effectivement qu’il existe non seulement “une” vérité pouvant ceindre l’homme et dont l’homme peut se ceindre mais “la” vérité. “La” vérité, contrairement à “une” vérité, n’est donc pas liée aux circonstances, ni même à la faculté d’adaptation aux conjonctures, ni aux aléas du discours, elle ne suit pas le mouvement dialectique de l’histoire, elle se revêt comme une ceinture. “La” vérité évangélique, nous l’avons dit, n’est, ni dans le concept de l’homme, ni dans la construction psychique et intellectuelle qui en émanerait, mais dans une personne, la personne du Christ, elle s’associe ainsi à la grâce, au don gratuit de Dieu, à l’incarnation parfaite de son verbe, de sa parole, traversant la vie des hommes. 1647

‘Et la Parole a été faite chair, et elle a habité parmi nous, pleine de grâce et de vérité; (...) La grâce et la vérité sont venus par Jésus Christ (...) 1648

Mais, et c’est un premier point à souligner, la vérité peut ceindre l’homme, c’est à dire l’accompagner en tous lieux ou mieux encore lui donner une stature, c’est à dire un statut qui ne soit pas comme une statue de pierre construite de mains d’hommes, mais une force personnelle, une identité incorruptible posée comme un vêtement sur lui, qui n’émane donc pas de lui, mais qui le revêt et le protège.

Mais encore, en deuxième lieu, comme réciproquement, l’homme peut ceindre la vérité, c’est à dire qu’il peut la choisir, et pour centre de sa vie, et pour centrer sa vie. Alors, ce choix ne tient pas à ce que d’autres hommes lui imposeraient, à ce que d’autres hommes choisiraient autour de lui. Ce choix qui rejoint celui de l’obéissance, et conduit à la communion d’église avec Dieu et ceux qui font ce même choix qui est proprement défini et singulièrement définitif.

Enfin, comme une troisième remarque, ajoutons que la ceinture protège les reins 1649 qui, spécialement dans la Bible sont à la fois le lieu central, 1650 d’où émergent la fécondité et la vigueur, 1651 la force du maintien, et la profondeur de l’existence du don de la vie, et de la bénédiction d’Israël de génération en génération 1652 . Le psalmiste l’écrivait déjà : Dieu “ sonde le coeur et les reins “ 1653

-(revêtez ) La cuirasse de la justice voit se joindre deux thèmes pratiquement antinomiques. En effet, la quête de la justice, la pratique de la justice, l’amour de la justice, toujours selon l’acception biblique, spécialement néo-testamentaire, conduisent plus souvent à la persécution qu’aux honneurs. Alors comment la justice peut-elle devenir une cuirasse ? Nous voyons bien que Paul parle d’un combat intérieur, d’une disposition intérieure à la justice.

Le combat intérieur de l’homme n’a que faire des apparences trompeuses. La cuirasse de la justice rejoint l’attitude de cette pauvre veuve que Jésus vit déposant anonymement son humble offrande dans le tronc du temple.

‘Jésus s’étant assis vis-à-vis du tronc, regardait comment la foule y mettait de l’argent. Plusieurs riches mettaient beaucoup. Il vint une pauvre veuve, et elle y mit deux petites pièces, faisant un quart de sou. ’ ‘Alors Jésus ayant appelé ses disciples, leur dit : “Je vous le dis en vérité cette pauvre veuve a donné plus qu’aucun de ceux qui ont mis dans le tronc; car tous ont mis leur superflu, mais elle a mis de son nécessaire, tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle avait pour vivre. “ 1654

Cette attitude s’oppose à celle que Jésus décrypte et dénonce chez les scribes et les pharisiens, se distinguant par leurs habits, leur large phylactère, et les franges à leurs vêtements, 1655 faisant pour l’apparence de grandes prières, aimant les titres et les honneurs, les premières places aux festins et aux synagogues, prenant les apparences de la piété, ou encore, s’arrogeant le droit de ”tordre 1656 les préceptes de la loi en évoquant le devoir à la charité, à des fins de stricte “visibilité “et “respectabilité “ religieuse ; tous ceux qui disent et ne font pas, qui étant assis à la chaire de Moïse doivent être écoutés, certes, mais qui, liant de lourds fardeaux sur la conscience des hommes, empêchent et voilent pour beaucoup l’accès du salut, auquel d’ailleurs ils n’ont pas part puisqu’ils n’y aspirent pas. Jésus n’a pas de mots trop durs pour eux :

‘(...) Malheur à vous scribes et pharisiens hypocrites! parce que vous ressemblez à des sépulcres blanchis, qui paraissent beaux au dehors, et qui,, au dedans sont pleins d’ossements de morts et de toute espèce d’impuretés. ( ... ) 1657

Que la justice soit l’armure cachée du coeur ne veut pas dire qu’elle ne s’exprime pas concrètement. Elle n’est pas la pure compassion bouddhique qui ne s’exprimerait, elle, essentiellement que par le détachement, la contemplation, la méditation, afin de mieux comprendre le sens de la souffrance d’autrui. Elle se matérialise dans l’action réparatrice, re-créatrice. Par son action de grâce se situant du côté de l’amour du Père, en communion avec lui, Jésus fait se multiplier les pains pour la foule qui a faim, guérit les malades et les infirmes, ressuscite même les morts, comme la fille de Jaïrus et son ami Lazare, et critique simultanément ceux qui vont offrir leur sacrifice à Dieu, croyant, du coup, s’être acquittés ainsi du devoir de justice devant leur frère, ou leur père et leur mère. 1658

La phrase qu’il adresse aux pharisiens qui se scandalisent de voir ses disciples arracher des épis de blé, contrairement à ce que prescrivait la loi 1659 : “Le sabbat est pour l’homme et non l’homme pour le sabbat, de sorte que le Fils de l’homme est maître même du sabbat. ” 1660 peut être entendue en ce sens.La parabole du bon samaritain, 1661 qui met en scène un “métèque”, qui comme tous les habitants de la Samarie avait une réputation d’idolâtrie, un lévite et un pharisien, supposés exemplaires dans leurs rapports avec la Torah, pour donner la part belle à l’étranger qui seul manifestera concrètement une compassion, et une aide concrètement bienveillante, bienfaisante et libératrice, pour le blessé du bord du chemin, est également un enseignement, on ne peut plus, exhaustif, sur ce point.

3°-(mettez ) Pour chaussure aux pieds, le zèle que donne l’Évangile de paix montre au moins deux nouvelles curieuses contradictions:

En premier lieu, ce combattant tire son dynamisme et son zèle ... des chaussures de ses pieds. Nouvelle différence flagrante avec ce colosse qui fut abattu à partir de ses pieds. Nous retrouvons un thème central de toute l’histoire biblique. Le thème du fondement qu’illustrent si bien les paraboles de Jésus du cep et des sarments 1662 et de la maison construite sur le roc. 1663

En second lieu, la raison de ce combat, est l’annonce de la paix. Il s’agit d’un combat pour la paix, la paix du Christ, pax Christi, dont nous verrons qu’elle ne se confond pas avec la fameuse pax Romana. La paix du Christ est la paix du coeur, elle n’est pas la sécurité civique de l’ordre politique. 1664

4°-(prenez par-dessus tout cela ) Le bouclier de la foi, avec lequel l’homme pourra éteindre les traits enflammés du malin évoque une autre surprise. On pourrait en effet supposer que la foi toute à l’extérieur des attaques enflammées du diviseur ou l’adversaire de Dieu à l’encontre du chrétien, soit statique, figée, immobile, stoïque, comme fixée sur elle-même une fois pour toute. Il n’en est rien.

La foi, pour Paul, n’est pas seulement une confiance, un repos, elle est aussi donc un bouclier, ou une armure de protection, mobile à volonté, pour suivre les mouvements de l’adversaire pour repousser ses assauts. La foi se remet en mouvement donc à chaque instant. De son, bon ou mauvais, emplacement dépendent les évolutions du combat. La foi se rejoue, en fait, dans l’hic et nunc. Face à un univers hostile, elle oppose la réalité du royaume. Elle est l’expression d’une confiance inconditionnelle qui est la seule parade face au doute, la persécution ou au mépris. La foi est la réponse de Dieu. La foi n’est, pour Paul, qu’un fruit de la grâce et don de l’amour pour l’amour. 1665

5°-(prenez aussi) Le casque du salut est l’évocation de la gloire : la gloire du chrétien, c’est le salut, offert en Christ. Le colosse, aux pieds de fer et d’argile, avait une couronne d’or, symbole, dans cette image, à la fois de l’objet de la création placé au sommet de la vénération humaine en place du Dieu créateur : culte du pouvoir de la puissance humaine et de l’avoir se substituant au culte rendu au seul Dieu vivant que, seul entre tous, l’ensemble de la Bible agrée.

Le casque se porte sur la tête, lieu à la fois de l’intelligence du raisonnement et du visage où se reconnaît l’identité personnelle humaine de chacun. Le salut porté sur la tête est donc une protection dans ce combat, une garde de cette identité, de ce visage, de cette personne singulière de chacun.

Si une pierre, lancée “par aucune main” avait touché le colosse aux pieds pour l’abattre, c’est bien à la tête, qu’à la première pierre, David, simple berger, armé d’un seul bâton, d’une simple fronde et de cinq pierres, toucha le philistin Goliath, géant armé jusqu’aux dents, qui s’écroula. 1666

En comparaison avec le colosse aux pieds de fer et d’argile, le symbole bascule, ce n’est plus seulement le fondement qui est fragile dans la construction technicienne mais aussi le lieu de la pensée et de l’identité. Les philistins étaient fort remarquables en effet par la technicité de leurs inventions, la puissance de leur armée. 1667 Les paroles de Goliath narguant David 1668 à l’orée du combat sont significatives d’un mépris pour la rusticité technicienne du peuple d’’Israël.

Mais là ne réside pas la force d’Israël, la force d’Israël, et c’est son message dans l’histoire biblique, est d’être porteur d’une présence et d’une réalité autre au coeur des réalités de ce monde. Israël ne tire pas sa force de lui-même, mais d’un Dieu qui exclut tous les autres, pour inviter en bout de route tous les hommes à le reconnaître, jusqu’au salut qui, dans la lecture chrétienne, est offert, en bout d’histoire, à chacun .

L’évangile l’affirme, la Bible toute entière le fonde, la gloire à rechercher n’est pas terrestre. Les messagers du Royaume que sont les premiers chrétiens : les messagers de la parole de Dieu que furent les prophètes de l’Ancien Testament, meurent le plus souvent en martyrs. Comme nous l’avons déjà souligné, il reste que cette défaite apparente, ces persécutions, certes non recherchées, ne sont pas des sujets de lamentation mais d’édification mutuelle et d’approfondissement personnel, de méditation, voire même de retour à l’action de grâce de la louange vers laquelle tout prend source et aboutit. La neuvième et dernière béatitude souvent curieusement omise, dans l’évangile de Matthieu en récapitulant en quelque sorte les huit autres, l’exprime clairement.

‘Heureux serez-vous, lorsqu’on vous outragera, qu’on vous persécutera et qu’on dira faussement de vous toute sorte de mal à cause de moi. Réjouissez-vous et soyez dans l’allégresse, parce que votre récompense sera grande dans les cieux, car c’est ainsi qu’on a persécuté les prophètes qui furent avant vous. 1669

La grâce du salut passe par la croix. Le temps de carême institué par l’église pour les quarante jours précédant la fête de Pâque et de la résurrection, rappelant les quarante années de traversée du désert à la sortie d’Égypte, l’exprime et veut en faire mémoire.

Le salut ne peut être revêtu comme casque qu’en reconnaissance de la grâce et du don du créateur, don de la rédemption obtenue en Christ, par sa mort et sa résurrection. Il s’oppose à tout culte rendu à la visibilité de la puissance humaine qui reviendrait à un culte que la créature se rendrait à elle-même, pour elle-même. Il n‘y aurait, dans une telle perspective, pas de transcendance autre que conquise de haute lutte, à force de labeur et d’abnégation collective, à l’image de Babel. En face, il ne resterait que la cupidité, le culte ou la vénération de l’argent et de l’or, culte des mérites apparents et de la puissance terrestre. Mais une grâce est offerte, elle est plus qu’un symbole, elle est la manifestation même de l’amour de Dieu. La grâce s’oppose autant au culte de la force qu’à la vénération des mérites ou des avoirs de l’homme.

Songeons encore à la couronne d’épines 1670 qui fut la seule que porta jamais le Christ, sur cette terre, et qu’il porta même, comme malgré lui, au moment justement de la croix et de sa mort qui, dans la perspective chrétienne, allait ouvrir les portes du salut aux hommes.

Un prêtre racontait, commentant cette image, lors d’une homélie, nous semble-t-il nous souvenir, d’un temps de carême, que, dans le royaume, on ne demandera pas à l’homme de montrer ses médailles, mais ses blessures.

6°- (et ) L’épée de l’Esprit qui est la parole de Dieu n’évoque, bien sûr, en aucun cas, dans l’esprit de Paul, une quelconque relation avec une épée de fer telle que celle que Jésus fit ranger à Pierre qui l’avait sortie de son fourreau pour le défendre lors de son arrestation. 1671 À ce propos, Matthieu rend compte que Jésus s’était écrié alors, rappelant indirectement un passage du livre de la Genèse : Remets ton épée à sa place, car tous ceux qui prendront l’épée périront par l’épée. Penses-tu que je ne puisse invoquer mon Père, qui à l’instant me donnerait plus de douze légions d’ange ? (...) 1672

Déjà, dans l’ancienne alliance, l’épée n’était pas pour le peuple d’Israël seulement une figure de puissance humaine mais, depuis le renvoi d’Adam et Ève du jardin d’Éden, symbole de la parole de Dieu agitée par des chérubins, à l’orient du jardin, 1673 et gardant l’accès de l’arbre de vie. Lorsqu’elle est décrite à double tranchant, spécialement par Paul ou l’Apocalypse de Jean, dans la nouvelle alliance, mais aussi par le prophète Ésaïe, elle exprime encore davantage la faculté divine à traverser et transpercer toute la réalité humaine, jusqu’aux retranchements les plus reculés, les jointures les plus enfouies, secrètes et profondes, du coeur et des intentions de chacun 1674 .

De toute façon, dès l’ancienne alliance, et c’est déjà sans doute la grande spécificité d’Israël, par rapport aux peuples environnants l’épée de la parole de Dieu pourtant toute extérieure agit par l’intérieur de l’homme qui adhère en elle et ne se manifeste pas par la puissance extérieure militaire ou autre. La présence de Dieu regarde et travaille par le coeur, l’intériorité cachée, mais lorsqu’elle rencontre la foi d’Israël, elle choisit librement de manifester ouvertement sa puissance invincible afin de servir de témoignage pour Israël, mais aussi pour les peuples environnants.

  • La mer rouge, à l’entrée dans le désert 1675 précédant les quarante années d’exode, après s’être ouverte et avoir laissé passer le peuple hébreu désarmé et en fuite, recouvrit les armées de pharaon composées de six cents chars d’élite renforcés encore par d’autres chars et des cavaliers.
  • À l’arrivée dans la terre promise, quarante ans plus tard, à Jéricho, la première victoire fut offerte au peuple d’Israël, à partir de l’écroulement brutal des murailles est un miracle du même ordre. 1676 L’ouverture des portes du pays de Canaan au peuple hébreu, s’opère ainsi donc miraculeusement sans qu’aucune arme ne soit utilisée.
  • De même avant d’entreprendre de lutter avec Goliath et de l’abattre, David s’écriera :
‘Tu marches contre moi avec l’épée, la lance et le javelot; et moi je marche contre toi au nom de l’Éternel des armées, du Dieu de l’armée d’Israël que tu as insultée. ’ ‘Aujourd’hui l’Éternel te livrera entre mes mains, je t’abattrai et je te couperai la tête ; (...) ’ ‘Et toute la terre saura que l’Éternel a un Dieu. Et toute cette multitude saura que ce n’est ni par l’épée, ni par la lance que l’Éternel sauve. Car la victoire appartient à l’Éternel. Et il vous livre entre nos mains. 1677

Le combat dont parle Paul est cependant tout intérieur : il est de l’ordre du témoignage tout pacifique. C’est le combat d’un homme tout donné par amour à la suite du don du Christ sur la croix donnant accès au salut, derrière lequel et par lequel, avec lequel et pour lequel, tout chrétien est désormais invité à marcher. L’épée qui était agitée par des chérubins et qui gardait l’entrée du jardin d’éden est désormais à portée de main de celui qui veut s’en saisir, la manipuler, la porter, mais ce seront désormais les sentiments de Dieu lui-même qui pénétreront ses sentiments : il sera appelé à aimer de l’amour dont lui-même est aimé, à entrer, nous y revenons sans cesse, mais là est bien la spécificité de la nouvelle alliance, dans la communion en Christ avec Dieu et le corps du Christ sur la terre et dans le ciel qu’est l’église.

Paul évoque les combats spirituels, en opposition aux combats contre la chair et sang, combats intérieurs, les puissances célestes, les esprits mauvais, les princes et les autorités d’un monde de ténèbres. Nous trouvons sans doute là, la vocation chrétienne qui poursuit la vocation d’Israël, dans l’Ancien Testament, mais sans s’y confondre, sans s’y fondre, en l’accomplissant dans un sens profond. Tout se passe comme si, d’étape en étape, d’approfondissement en approfondissement, le projet de Dieu avait fini, en Christ, par rencontrer, non seulement la foi de l’homme, son obéissance, mais le coeur et les intentions les plus cachées et reculées de son esprit, son esprit même pour le féconder, le transformer, le recréer. Il est là sans doute le mystère de la Pentecôte. L’homme a accès au salut, c’est à dire à la réparation complète du divorce opéré depuis Adam et qu’on appelle le péché, en recevant gratuitement et en abondance la baptême de l’Esprit-Saint.

Dès lors, la vie du chrétien est un combat au coeur du mystère même de l’incarnation du Christ qu’il porte en lui, duquel pour lequel et par lequel, il vit.

Il devient tout naturel, dès lors, d’ajouter l’exhortation de Paul à la prière comme une septième arme appelant au combat tout intérieur du chrétien, où tous les événements de l’Ancien Testament prennent alors la dimension des combats intérieurs sans que pour cela leur incarnation historique soit mise en cause, mais au contraire comme authentifiée, confirmée par cette dimension approfondie de leur compréhension intérieure à partir du combat intérieur de la prière. Tel est l’en tout cas l’enjeu permanent du Nouveau Testament et des textes canoniques qui le composent : ne pas abroger mais accomplir pour mieux comprendre alors le sens de l’alliance et de son long cheminement au long du récit biblique et de l’histoire d’Israël qui non seulement dans cette perspective conduisaient au Christ, mais n’ont cessé d’être inspirés et interrogés par lui.

7°-Faîtes en tout temps toutes sortes de prières et de supplications. Veillez à cela avec une entière persévérance, et priez pour tous les saints.

La prière du “combattant de la foi”, la prière du baptisé, qui a revêtu le Christ, 1678 ne se cantonne et ne se limite pas dans l’espace et le temps : le temple de Dieu, dira Paul, est le corps de l’homme, c’est à dire aussi tout l’homme lui-même, 1679 et l’invitation à la prière est permanente. Elle exprime toute la tension qu’exprime aussi fort bien l’évangile de Jean, d’être dans le monde, sans être du monde, 1680 porteur du Royaume de Jésus qui a vaincu le monde.

‘Je vous ai dit ces choses afin que vous ayez confiance en moi. Vous aurez des tribulations dans le monde; mais prenez courage, j’ai vaincu le monde. 1681

Elle exprime la circoncision invisible du coeur, la prière constante pour les saints, c’est à dire non pas les parfaits, mais ceux qui, comme lui, sont mis à part et participent du même combat et qui constituent l’église.

Ces armes du combat qu’il faut revêtir sont dès lors celle de la nouvelle créature qui participe d’ores et déjà de la vie du royaume et de la création nouvelle. 1682

Notes
1638.

Genèse XXXII 26 à 28

1639.

Genèse XXVIII 20 (Bible de Jérusalem ).

1640.

Genèse XXII 1 à 18 (op. cit.)

1641.

Rappel de l’étymologie la plus couramment admise pour Jacob dans l’étymologie populaire : “Celui qui prend par le talon, qui supplante.” Ou encore “Dieu protège” ou “Dieu garde “ (L’éthiopien akaba signifie garder) .

1642.

Rappel de l’étymologie la plus couramment admise pour Israël : ”Car tu as combattu (sarita ) avec Elohim comme avec les hommes.

1643.

Références de ce qui précède :

- Le songe de l’échelle à Bethel : Genèse XXVIII 10 à 22

- Le combat de Jacob : Genèse XXXII 24 à 32

- La réconciliation avec Ésaü : Genèse XXXIII 1 à 15

-Le changement de nom à Bethel : Genèse XXXV 1 à 15

1644.

Genèse XXVII

1645.

Éphésiens VI 10 à 17 ; en écho aux paroles de Jésus en Luc XII 35 : “Que vos reins soient ceints et vos lampes allumées. “

1646.

DICTIONNAIRE du Nouveau Testament” Xavier LÉON-DUFOUR Seuil Paris 1975 ; (569 pages).

Xavier LÉON-DUFOUR explique que la ceinture était une large étoffe, parfois richement décorée. ( Apocalypse I 13 ; Apocalypse XV 6 ). Elle était ordinairement destinée à retrousser les pans de la tunique pour faciliter la marche et le travail. Elle pouvait contenir la bourse. Jésus en envoyant les disciples prêcher aux brebis perdues de la maison d’Israël, leur dit : “Ne prenez ni or, ni argent, ni monnaie dans vos ceintures “ (Matthieu X 9 )

1647.

Jean I 14 à 18

1648.

Jean I 14 (... ) 17 ; Jean XIV 6

1649.

Nous ne distinguerons pas ici les deux mots grecs utilisés dans le Nouveau Testament tels que les distingue Xavier LÉON-DUFOUR (Op. Cit. ) :

-nephroï (les régions secrètes où se forment les desseins cachés et s’allument les passions violentes)

- osphys (la région lombaire )

1650.

Psaume CXXXIX 13 “C’est toi qui as formé mes reins, qui m’as tissé dans le sein de ma mère.”

1651.

Job XL 1 à 20 ; la réponse de l’Éternel à Job.

1652.

L’Éternel s’adresse ainsi à Jacob juste après lui avoir annoncé qu’il s’appellerait désormais Israël. Dieu lui dit : “Je suis le Dieu Tout puissant. Sois fécond, et multiplie; une nation et une multitude de nations sortiront de toi, et des rois sortiront de tes reins.” ; Genèse XXXV 11

1653.

Psaume VII 10 ; (Jérémie XVII 10 ; Jérémie XX 12 ; Jean II 25 ; Apocalypse II 23 ).

1654.

Marc XII 41 à 44

1655.

Matthieu VI 1 à 5 ; Matthieu VI 16 ; Matthieu XXIII ; Marc XII 38 à 40 . Luc XI 39 à 52.

1656.

Ésaïe XXIX 13 ; Ézéchiel XXXIII 31 ; Marc VII 6 à 16.

1657.

Matthieu XXIII 27

On peut lire tout le chapitre vingt-trois de cet évangile.

1658.

Matthieu XII 6 à 8 ; Marc II 25 à 27 ; Marc VII 11 ; Luc VI 1 à 5

1659.

En fait, l’arrachement des épis ou même leur consommation, comme c’est le cas dans le récit de Matthieu pouvait être considérée dans la casuistique juive, comme une moisson et donc comme un travail. “Tu travailleras six jours, mais le septième jour tu chômeras ; même en période de labours ou de moissons, tu chômeras.” Exode XXXIV 21 ; (voir la note de la TOB).

La loi permettait, par ailleurs, de cueillir des épis avec la main dans le champ de son prochain, mais interdisait d’y passer la faucille. (Deutéronome XXIII 25). Le reproche des pharisiens, dès lors, porte sur une réelle complexité destinée à faire problème. La réponse de Jésus clôt le débat en subordonnant le sabbat et la loi au Fils de l’homme.

1660.

Marc II 27 à 28

1661.

Luc X 25 à 37 (op. cit.)

1662.

Jean XV 1 à 7

Voir aussi Matthieu XV 13 à14 :”Toute plante qui ne sera pas plantée par mon Père céleste sera déracinée (...)

1663.

Matthieu VII 24 à 26

1664.

La paix du Christ, “pax christi”, face à la paix du monde, “pax romana”, tel est un thème central, sans doute des quatre évangiles mais plus spécialement, de l’évangile de Jean et spécialement des chapitres XV, XV, et XVII

1665.

I Corinthiens XIII 13 ; Colossiens II 5 à 7

1666.

I Samuel XVII 14 à 51

1667.

Les philistins fortement armés possédaient le secret de la fonte des armes en fer qu’ils tenaient probablement des hittites.

1668.

I Samuel XVII 42 à 44

1669.

Matthieu V 11 à 12 ; voir Luc VI 22 à 23

1670.

Matthieu XXVII 26 à 31; Marc XV 17

1671.

Matthieu XXVI 50 à 56 ; Jean XVIII 10 à 11

1672.

Matthieu XXVI 52 à 53.

Le passage de la Genèse “ si quelqu’un verse la sang de l’homme par l’homme son sang sera versé ” est en Genèse IX 6

1673.

Genèse III 24

1674.

Ésaïe XLIX 2 ; Hébreux IV 12 à 13 ; Apocalypse I 16 ; Apocalypse II 12

1675.

Exode XIV

1676.

Josué VI

1677.

I Samuel XVII 45 à 47

1678.

Romains XIII 14 ; Galates III 27

1679.

I Corinthiens III 16 et 17 ; I Corinthiens VI 19 ; II Corinthiens VI 16

1680.

Jean XV 12 à Jean XVII 26

1681.

Jean XVI 33

1682.

Éphésiens IV 24 ; Colossiens III 10