Du geste confiant au geste confié

C’est dans le geste, nous pourrions dire dans l’action, au sens large, et blondèlien du terme, ou encore dans l’existence, au sens de KIERKEGAARD, c’est enfin dans la vie, comme saura l’exprimer Gabriel MARCEL, que se joue désormais l’essentiel. La conceptualisation, autrement dit, la construction cohérente des concepts, ne donne pas la clé principale, ni des comportements humains, ni de leur intelligence la plus profonde qui ne s’exprime que dans le geste de l’action.

Un exemple peut l’illustrer, lorsque nous songeons, aux décalages culturels et conceptuels entre les différentes époques et les différents milieux qui traversent le récit biblique de l’Ancien Testament, jusqu’au Christ, depuis les premiers ébrouements de l’église jusqu’au lecteur contemporain. Ce décalage n’empêche nullement la communion d’esprit, l’enseignement qui prend chair dans le coeur et la vie d’un lecteur, du croyant, de l’église, des communautés chrétiennes. Allégrement traversés et renversés, ces décalages sont alors relégués au rang de simples contingences.

Il ne faut pas cependant confondre ce que nous appelons geste de l’action, ou action, avec l’activité humaine. L’activité relève d’une détermination personnelle ou collective, choisie ou imposée ; l’action, en amont, en aval, est intégrée à la condition humaine. Si on peut toujours refuser une activité, rien dans le fait d’exister ne permet de réchapper à l’action, autrement dit, au fait du geste.

Toute pensée est partie intégrante de ce geste dans lequel elle s’inscrit. Aucune pensée n’existe en dehors de la subjectivité, et de l’incarnation de celui qui l’exprime. Ce qui est recherché donc, à partir de l’adhésion première qui s’appelle la foi, telle spécialement que Jésus la souligne au fil des évangiles, est la communion d’esprit avec Dieu, et, réciproquement, à partir de cette communion d’esprit qui est aussi forcément, à travers le geste et la prière, quête de communion dans l’action, un renouvellement permanent de cette adhésion initiale qui s’appelle la foi. C’est dans l’eucharistie, qui est premièrement une commémoration gestuelle en esprit, et en vérité, et non une réflexion strictement spéculative et théologique, que s’exprime concrètement ce que nous venons de réfléchir. C’est bien cette invitation à la table du Seigneur, prémices (et prémisse) du royaume, qui fait le lien d’une part, entre l’ancienne et la nouvelle alliance, la sortie d’Égypte, et le repas du soir de la Cène, l’église primitive, l’église d’aujourd’hui et celle de demain, l’église visible et l’église invisible, et d’autre part, la vie et la mort, la réalité terrestre et la réalité du royaume.

‘Il leur dit : J’ai désiré vivement manger cette Pâque avec vous, avant de souffrir ; car je vous le dis, je ne la mangerai plus, jusqu’à ce qu’elle soit accomplie dans le royaume de Dieu. 2278

Du baptême, à l’eucharisite, au calendrier liturgique, à toutes les liturgies (ce mot étant entendu dans son acception la plus large, d’oeuvre commune des communautés ecclésiales), nous retrouvons cette prééminence du geste et de l’action sur la spéculation strictement intellectuelle que l’Esprit de Dieu, l’Esprit-Saint, donné gratuitement et gracieusement aux hommes, englobe et féconde.

‘“Vous serez saints pour moi, car je suis saint, moi, l’Éternel : je vous ai séparés des peuples afin que vous soyez à moi” 2279

Il reste que cette confiance exprimée qui produit, en quelque sorte, la sanctification qui elle-même ranime la foi, et qui signifie donc le sentiment de l’appartenance au Seigneur, au peuple de Dieu, ne renverse et ne dépasse pas seulement, en s’inscrivant dans un autre enjeu, plus vital et incarné, toute confiance strictement intellectuelle d’une pensée “suffisante en ses concepts”.

Cette confiance exprimée, ce chemin entre geste confiant et geste confié, déplace également la sphère du religieux, et du sacrifice, du temple, sanctuaire de pierre, au corps de l’homme, de chair, d’esprit et de sang. Le corps de chacun, même si l’enjeu de la foi reste spirituel, c’est à dire qu’il ne se résout pas dans la satisfaction des pulsions charnelles, mais dans la visitation de l’Esprit-Saint dans le corps, source d’une nouvelle naissance, transformant, créant nouvellement, les désirs mêmes du corps, est le centre désormais de la relation que chacun entretient par le Christ avec tous les autres, et particulièrement avec ceux avec qui il compose l’ekklésia, et qui partagent avec lui, la même foi.

Le temple d’Hérode commencé en 19 ou 20 avant Jésus-Christ, était en construction encore lorsque Jésus traversait les terres de Galilée, il ne fut terminé qu’entre 62 et 64 après Jésus-Christ, un voile séparait le lieu Très Saint, 2280 du lieu Saint, un autre, le lieu Saint du reste de la construction 2281 .

À la mort du Christ le voile se déchire, Xavier LÉON-DUFOUR écrit en commentaire, judicieusement “ La déchirure du voile du Temple signifie le libre accès de chacun au sanctuaire céleste. 2282

Mais cette déchirure du voile associée à la mort du Christ, peut signifier, en prolongement, aussi encore autre chose, inscrite dans l’annonce des évangiles et du Nouveau Testament : ce n’est pas le Temple d’Hérode qui est le sanctuaire, mais désormais, ce sont les hommes qui composent l’église qui sont la construction vivante, les pierres vivantes s’approchant de Jésus 2283 , la pierre d’angle rejetée des bâtisseurs 2284 , mais pierre vivante, donnant la vie, tout autant qu’elle soutient l’édifice.

Pierre vivante
(...)
Cette image est familière aux apôtres qui l’emploient souvent (Romains IX 33 ; Éphésiens II 20 ; Actes IV 14).
Vivante pierre : expression paradoxale et hardie qui ajoute à l’image traditionnelle, celle du ressuscité. Le Christ n’est pas seulement une pierre statique tenant tout l’édifice, mais encore une vivante vie qui l’anime.
“comme des pierres vivantes, édifiez-vous pour former une maison spirituelle.” (I Pierre II 5 )
À partir de la Pierre vivante, la métaphore se poursuit. Ce sont des “bébés nouveau-nés” (artigenetblos brephos), par quoi il ne faut pas entendre des infantiles, comme le fait remarquer Calvin, mais des hommes venant de passer par la “nouvelle naissance” et qu’au chapitre précédent Pierre dit “saints” (verset 15), rachetés (verset 18), régénérés (verset 23). Bien vivants donc, groupés autour de la Pierre vivante pour former un édifice vivant. 2285

Le temple de Dieu est tout à la fois le corps 2286 de chacun et la construction spirituelle commune qui signifie l’église. 2287 Le fait que la pierre angulaire soit la pierre rejetée, oblige le chrétien à ne pas se “conformer “ au monde présent 2288 , à accueillir sans cesse, celui qui est exclu, car en l’accueillant, il accueille le Christ lui-même 2289 .

Notes
2278.

Luc XXII 15 à 16

2279.

Lévitique XX 26

2280.

FLAVIUS JOSÈPHE “La Guerre des Juifs” V 5 5 ; cité par : NOUVEAU DICTIONNAIRE BIBLIQUE éditions Emmaüs 1806 ; Saint-Légier sur Vevey Suisse ; 3° édition revue de 1975 ; (page 739); au mot “temple “.

2281.

Xavier LÉON-DUFOUR parle d’un premier voile séparant le lieu Saint du reste de la construction en référence à Hébreux III 9.

DICTIONNAIRE du Nouveau Testament” Xavier LÉON-DUFOUR Seuil Paris 1975 ; au mot “voile du temple” ; (page 549).

Pour Xavier LÉON-DUFOUR, ce fut le premier voile qui se déchira. Pour le NOUVEAU DICTIONNAIRE BIBLIQUE d’inspiration protestante, ce fut le second. On voit bien derrière cette divergence poindre implicitement, sinon une polémique, du moins une divergence, entre la conception du ministère de prêtrise, en tant que sacrificateur de la Nouvelle Alliance, théologie catholique, puisqu’il reste un voile réservé au sacrificateur, et la conception protestante d’un peuple de Dieu, peuple de sacrificateurs.

2282.

In ibidem 1975 ; au mot “voile du temple” ; (page 549)

2283.

BUTTE Antoinette. “ L’offrande “ éd. Oberlin Strasbourg Paris 1965 ; (pp 57 à 69).

Il s’agit d’un très bon commentaire de I Pierre II 4 à 5 qui met l’accent sur la vocation sacrificielle de l’église, pour une régénération de son propre corps, pour le salut du monde.

2284.

Antoinette BUTTE préfère l’expression tête d’angle “kephale gonias “ (Matthieu XXI 42 ; Marc XII 10 ; Luc XX 17; Actes IV 11) ; ou encore sommet de l’angle “acro gonias “ (Éphésiens II 20) ; gonia est apparenté à genou (gonu) ; et renforce l’idée dune articulation ; en hébreu ”eben pinab “ (psaume CXVIII 22 ; Ésaïe XXVIII 16 ).

In ibidem ; (à la page 58).

2285.

In ibidem ; (à la page 59).

2286.

I Corinthiens III 16 à 18. I Corinthiens VI 16 à 19 ; II Corinthiens VI 16

2287.

Actes IV 11 à 12 ; Éphésiens II 20 à 22 ; I Pierre II

2288.

Romains XII 2 ; I Pierre I 14

2289.

Matthieu XXV 40 ; Marc IX 40 ; Jean XIII 20

Dans l’Ancien Testament on peut lire : Proverbes XIX 17