Conclusion

La quête sous-jacente à la question posée ? Une émanation de la pédagogie biblique.

Le 30 Octobre 1996, à l’ouverture du séminaire de Guy AVANZINI des doctorants en Sciences de l’Éducation, pour l’année universitaire 1996 -1997, chacun fut invité à tour de rôle, à présenter par une brève intervention, l’état de sa recherche et de ses questions.

J’évoquai alors la sensation qui était la mienne, au stade de rédaction où je me trouvai, après avoir beaucoup lu et beaucoup écrit, d’être comme “au fond d’une citerne”, ne pouvant me semblait-il, au moins provisoirement, répondre aux deux exigences auxquelles la thèse se devait de tenir.

  1. Être acceptable dans le cadre où elle se déploie : les Sciences de l’Éducation.
  2. Être audible, sans qu’il y ait pour autant une sensation de trahison, par quiconque lit la Bible comme parole de Dieu.

Autrement dit la parole biblique s’affrontait aux discours sur l’éducation, dont la prétention à la plénitude, nous l’avons montré dans cette étude, est justement dénoncée comme idole par la parole qui émerge du texte biblique. Nous étions alors face au problème qui ressembait fort à une aporie incompressible.

D’un côté, le plérôme scientifique ; de l’autre, le Dieu vivant.

D’un côté, les sciences de l’homme ; de l’autre côté, le Verbe fait chair.

Nous recevions alors, en fin de séquence, un mot d’un pair, collègue, en cours de doctorat comme nous l’étions à l’époque, que nous transmettons ici avec son autorisation.

‘Antoine’ ‘Je préfère t’ écrire plutôt que d’entrer dans un débat qui a l’air de te faire souffrir.’ ‘Le fait de pouvoir entrer par une multiplicité de prismes n’est qu’une preuve de plus de l’universalité de la Bible. L’essentiel est de considérer justement qu’un discours n’est que partiel et si tu ne perds jamais cela de vue, je ne vois pas comment tu entrerais dans l’idolâtrie du discours.’ ‘Se situer dans le discours sans jamais oublier la dimension de parole, c’est peut-être arriver en bout de course à dégager un aspect de parole et émettre une nouvelle parole.’ ‘Toute autre démarche me semble justement entrer dans cette idolâtrie que tu redoutes.’

Cette lettre, si elle situait assez bien le problème en même temps que la question qui furent les nôtres tout au long de cet écrit, les évacuait, simultanément en quelque sorte, les considérant comme tout à la fois inévitables, inhérents à toute étude et donc comme a priori résolus. Certes, le caractère universel de la Bible y était évoqué, mais comment se distinguait-il, alors, dans ces propos, du caractère universel de tout autre écrit ? Or, la Bible justement donne à l’universel et au singulier une dimension autre et précisément singulière, nous l’avons montré, par ce mouvement inversé qui va du ciel à la terre, autrement dit de l’universel au singulier, pour féconder celui-ci sans l’altérer ni le réduire au particulier.Dès lors l’universel est non plus dans l’abstraction virtuelle mais au quotidien, au coeur même des gestes et des pensées, à l'interstice du dialogue qui les nourrit.

Cette lettre contribua paradoxalement à la découverte d’une évidence qui donnait son sens à notre écrit, et nous en remercions son auteur ... Il nous restait alors à pénétrer dans l’ultime recel. La parole biblique est justement celle qui pose la question des rapports entre discours et parole de façon singulière. Il ne fallait pas évacuer la question, mais au contraire s’y arrêter, car là résidait l’un des aaspects des plus singuliers de son action éducative qui réunissait tout à la fois le protocole à l’exigence de notre étude, et comme un protreptique à l’étude de l’éducation biblique.

Fallait-il donc entériner comme un fait incompressible, inéluctable et irréductible cette distinction entre parole et discours, dans ce que Maurice BLONDEL, philosophe catholique, entre d’autres auteurs chrétiens, ou juifs, dénonce, au fil de ses thèses, et que, les philosophes appellent la pensée séparée, “suffisante en ses concepts”, avec d’un côté le dieu des philosophes supposé rationnellement abordable, et, de l’autre, Dieu révélé, supposé cantonné à jamais dans l’irrationnel sinon absolu, du moins toujours subjectif et donc non communicable en dehors de la foi ?

‘On s’est tellement habitué de toutes parts à la philosophie “suffisante en ses concepts” que beaucoup restent incapables de remettre en cause le procès fondamental d’où dépend toute l’attitude, toute la méthode, toute la conclusion de la philosophie même. 2822

Ce que dit BLONDEL pour la philosophie que nous qualifierons de “séparée” vaut pour les sciences humaines dont cette conception philosophique fournit, sinon le substrat explicite, en tout cas une sorte de validation idéologique implicite. Ce que la Bible, et l’ensemble du message chrétien, mais sans doute déjà également la lecture juive du texte biblique, questionnent, est, dès lors, bien spécifique. Sans doute ne peut-on pas expliciter les raisons qui font que la détermination de la foi, pour la foi, la marche avec la foi, restent toujours une démarche singulière, comme une réponse à un appel toujours singulièrement entendu. Tant que la foi reste la foi, par définition et évidence, il ne peut en être autrement. Mais parallèlement, et cet aspect est décisif, nous pouvons signifier ce que cette question, la question posée par la foi, peut avoir de singulier et de spécifique. Nous pouvons alors donc faire rationnellement accepter cette question comme étant un élément de la pédagogie biblique, ou de la contribution biblique à l’éducation. La foi se relie alors à ce que, faute de mieux, nous pourrions appeler à partir de la Bible une métaphysique anti systémique.

Il s’agit moins alors d’entériner cette distance, maintes fois soulignée, entre le dieu des philosophes, strictement spéculé, et le Dieu biblique, purement révélé, mais de mesurer ce que la simple conscience de cette distance entre les deux approches doit déjà au message biblique. Cette conscience n’existerait pas sous cette forme, en tout cas, sans l’apport biblique, et, constitue, peut-être, l’un des aspects de son message éducationnel. Maurice BLONDEL qui consacra son oeuvre entière à ce problème, à ce dialogue, entre révélation et philosophie, révélation et mode de pensée théorique, écrivait encore.

‘Alors même (je suppose l’impossible) que, par un effort révélateur de génie, nous recouvrerions presque toute la lettre et le contenu de l’enseignement révélé, nous n’aurions rien encore, absolument rien de l’esprit chrétien, parce qu’il n’est pas de nous. Ne point l’avoir comme reçu et donné, mais comme trouvé et issu de nous, c’est ne point l’avoir du tout ; et c’est cela qui est le scandale de la raison ; c’est là très précisément qu’il faut fixer les yeux pour sonder la plaie philosophique des consciences chez ceux de nos contemporains qui se gouvernent par la pensée. 2823

Il reste que cette crucifixion de la pensée, dont parlera BLONDEL, loin d’altérer son mouvement, sa liberté foncière légitime et nécessaire, semble au contraire la libérer et lui ouvrir des horizons nouveaux. Elle réhabilite à chaque étape du questionnement la prise en compte de la réalité singulière et unifiée de l’être, selon le mystère de l’incarnation qui ne saurait se réduire, ni au pragmatisme ni au rationalisme, ni au spiritualisme ni au matérialisme. L’incarnation agit et provoque une fécondation permanente de la réalité et de sa compréhension. Cette fécondation est toujours imprévisible parce que mue comme de l’extérieur des spéculations humaines dans un mouvement incessant entre ciel et terre.

La crucifixion de la pensée, dont parlera BLONDEL, rejoint la consécration totale et absolue d’une existence décidée à épouser la Bonne Nouvelle, à prendre source, au quotidien, en elle pour en vivre et la propager. Comme l’a montré KIERKEGAARD, cette consécration est toujours à reproduire, par l’acte d’abandon absolu, qui (que ) constitue l’acte fondateur de la foi, et que Jésus, sur la croix, poussa au paroxysme. Dès lors, le conflit, entre argumentation rationnelle et foi, rejoint celui qui se cache entre argumentation rationnelle et existence. Le message biblique, spécifiquement dans sa lecture chrétienne donne la priorité à l’existence, à l’engagement de la foi, à la vie. La lecture juive semble davantage se situer du côté de la rationalisation vivante et mène simultanément argumentation et culte, réflexion et liturgie. Ce conflit inhérent entre argumentation strictement rationnelle et foi,SAINT AUGUSTIN l’exprime en ces termes, lorsqu’il s’écrie dans ses confessions.

‘...leur démontrer que je dis vrai, je ne saurai, mais ceux-là me croient, dont par la charité, les oreilles sont ouvertes. 2824

Il écrit encore par ailleurs, évoquant ces jeunes années d’errance spirituelle :

‘Je cherchais d’où vient le mal, mais je cherchais mal sans voir, au coeur de mon enquête le mal. 2825

Le mal, le mauvais, est ainsi passé de l’autre tout extérieur dans un monde païen, au choix au devant de chacun dans la culture biblique pré-chrétienne, au choix à l’intérieur de la conscience de chacun, à partir du Christ. La loi accomplie en Jésus pose la circoncision dans le coeur, comme Jérémie 2826 le prophétisait déjà. De ce point de vue, la circoncision du coeur signale le mal et le bien à l’intérieur des possibles de chaque vie où Dieu, comme un Père aimant, intervient singulièrement pour chacun. Le choix du mal ou du bien n’est plus comme à l’extérieur de soi, dans le choix posé au-devant de chacun, comme la loi biblique de Moïse avait pu l’enseigner, mais dans la conscience ressentie. Ce choix rejoint celui de la vie ou de la mort. Le mal en tout cas n’est plus lié à l‘existence de l’autre, prochain ou lointain vu comme le bouc émissaire caractéristique d’un monde “païen”. Il peut sembler bien paradoxal de définir ainsi le message chrétien et l’ensemble du message biblique, par un rapprochement progressif de la conscience du mal. La Bonne Nouvelle, cependant, vient bien de ce qu’un chemin arrache désormais l’homme à cette fatalité du mal : pour que cet arrachement soit opérant, ne faut-il pas simultanément que la conscience du mal se fasse à chaque fois plus claire ?

Il faut arracher l’homme à la fatalité de sa condition qui aboutit à la mort, pour l’inviter à la vie, la vie nouvelle : telle est la finalité de l’éducation chrétienne, telle est la finalité de l’éducation biblique. Mais faut-il encore que l’homme ait conscience du péché qui signifie moins faute au sens moral qu’un manquement de cible inhérent à sa condition naturelle. Le péché n’est donc que la traduction de la condition humaine naturelle séparée de Dieu et conclue par la mort. Cette conscience du péché est elle-même donnée par conversion par l’Esprit-Saint, comme une grâce et non comme une vertu. La séparation de l’homme d’avec Dieu, est donc réduite en Jésus le chemin qui accueille l’homme tel qu’il est dans la réalité close du monde pour lui rendre désormais libre l’accès à la réalité ouverte du royaume et qui l’envoie sans plus aucun sacrifice annoncer cette bonne nouvelle au monde.

Répondons à partir de là point par point, aux questions soulevées par les trois axes théoriques qui ont fourni les chemins de nos hypothèses, et de notre étude : justification, invariance, action.

Nous avions évoqué la justification à partir des ”mondes “ pluriels de THÉVENOT et BOLTANSKI. Nous avons rejoint le monde singulier, que le message biblique se propose de sauver par le don de Jésus-Christ. Ce monde va plus loin que simplement celui défini, par les auteurs, lorsqu’ils choisissent l’exemple de Saint AUGUSTIN, pour parler du monde de l’inspiration, car il s’agit du monde ouvert par une médiation nouvelle unissant les hommes, la médiation christique.

Alors, l’invariance, et nous empruntons ce dernier mot à la philosophie, du message christique, tel, en tout cas, que la Bible le déploie et le développe, selon la lecture chrétienne, des différentes confessions ou églises, est dans cette relation, comme cachée, comme le trésor de la parabole. En bout de compte cependant, comme à l’origine, cette invariance est une personne, et non un concept, ou un objet, cette personne est le Christ lui-même qui accomplit les écritures, par le don gratuit de sa vie, arrivant au bout de la révélation. Il permet alors l’émergence d’une espérance nouvelle, où l’homme entre dans la communion avec Dieu devenu Père. C’est à dire que l’homme accepte de recevoir gratuitement l’Esprit-Saint, l’Esprit de Dieu, la vie de Dieu, en Dieu. Alors, l’aspect éducatif de la Bible se lit davantage dans l’action, au sens blondélien du terme, que chacun peut voir, mais dont nul ne peut percer totalement le mystère. Comme une graine enfouie, le trésor caché se fait cep, il produit des fruits que chacun peut voir, que chacun peut goûter et qui sont destinés à quiconque passe et veut contempler, à quiconque a faim et veut se nourrir, à quiconque a soif et veut boire, à quiconque a froid et veut se couvrir, à quiconque est prisonnier et veut recouvrer la liberté, à quiconque est étranger et veut retrouver une terre habitée de fraternité, à quiconque est seul et veut rencontrer quelqu’un qui donne sens à sa vie.

Ainsi, action, invariance, justification sont trois concepts validés par des sciences humaines qui nous ont permis de poser notre lecture biblique en sciences humaines, à partir d’une lecture chrétienne.

Nous avons évoqué pour finir une notion de pédagogie primordiale. Certes, cette notion de pédagogie primordiale pourrait également s’employer pour d’autres textes fondateurs d’autres cultures, probablement. Nous avons essayé de montrer dans cet écrit quelques raisons pour lesquelles les résurgences éducatives inspirées de la source biblique furent et demeurent si fécondes, si nombreuses, si variées, si déterminantes dans notre histoire commune et nos histoires singulières. Nous avons essayé de montrer en quoi sans avoir fait, loin de là, le tour de la question, la Bible fonde notre culture, notre relation au monde, aux autres, à soi-même, à l’histoire, au temps, et ... à Dieu.

Cette pédagogie primordiale semble se décliner selon deux mouvements, ou deux dimensions :

  • la révélation d’une part d’un Dieu singulier différent des autres dieux, tel YHVH Dieu d’Israël, révélé à Moïse dans le buisson ardent ...
  • la présence, d’autre part de ce même Dieu dans l’univers, dans la création, dans la culture les peuples, Élohim, ce Dieu pluriel agissant au singulier.

Il s’agit donc d’un double mouvement, d’une double dimension, tout à la fois révélés d’une façon singulière et présents dans un déjà-là. La conscience parfaite de ce double mouvement tout à la fois créateur de toute chose, et révélation singulière de chaque identité de chaque vocation, ne peut-être comprise et entendue parfaitement qu’en ce que les hommes, depuis la Bible et à partir d’elle, appellent Dieu, c’est à dire un Tout Autre qu’eux mêmes. Mais ce Tout Autre s’il pose par principe son altérité avec chacun des hommes, a créé l’homme à son image et se révèle par une parole qui prend chair parmi les hommes, se fait l’époux de l’homme, donne à chacun, par le baptême, un nom, une identité nouvelle, propre et singulière, et marche parmi son peuple, son église, car il ne se laisse dire et nommer que par des voix humaines.

Si dans la Bible, par elle, à partir d’elle, l’éducation rejoint l’action de Dieu parmi les hommes, ce double mouvement, cette double dimension font partie intégrante de la singularité biblique dans le domaine de l’éducation ouvrant sur celle-ci dès lors un champ singulier. Le plus souvent chacun ne peut, ou ne veut voir qu’un seul des deux aspects des choses. D’où une contradiction irrémissible apparemment. Mais le monde et le croyant n’existent l’un et l’autre que par le fait d’un seul et même Dieu. Telle est l’affirmation biblique si difficile à tenir.

L’accent mis sur la révélation rejoint la distinction et la séparation du croyant d’avec le monde où il vit et où il est envoyé pour annoncer cet Évangile de la Bonne Nouvelle émergeant de la révélation..

L’accent mis sur la création rejoint la conformité et la solidarité du croyant avec le monde d’où il vient, d’où il a été tiré.

Nous avons essayé dans cet écrit de signaler simultanément ces deux accents en tentant d’éviter de trop altérer l’un par rapport à l’autre, voire d’aliéner l’un à l’autre.

C’est pourquoi les réponses données aux quatre questions posées initialement n’ont pas dans cet écrit donné lieu à une approche organisée de façon directe, par exemple, en suivant , pour le plan de notre étude, l’ordre de celles-ci.

Il fallait d’abord, en préliminaire, marquer quelques limites, quelques aspects qui faisaient que les questions posées à la Bible pouvaient d’une certaine façon, d’une façon certaine, dépendre déjà de la Bible et de son action éducative ...

Il fallait s’arrêter sur l’affrontement entre cette singularité biblique qui fait naître et poser la question de la foi au centre de son projet éducatif, et cette posture en sciences humaines qui par principe propose d’évacuer cette question de sa démarche, même si, implicitement, elle peut sous-tendre celle du chercheur.

À partir de la constatation du rejet historique de l’étude de la Bible en sciences de l’éducation, il fallait tenter d’expliciter cet implicite, par souci de justesse, de rigueur, d’honnêteté. Il fallait donc se poser la question de la définition biblique de l’éducation, de la visitation biblique de l’éducation, et c’est autour de cette quête que s’est construit notre plan. Nous n’avons pas voulu construire de modèle mais simplement poser un regard qui bien qu’organisé se sait forcément non exhaustif et sélectif.

Il nous fallait réduire l’acte d’éducation à une expression des plus simples mais paradoxalement aussi des plus larges quant à son rayon d’application et quant à sa conception implicite des champs et des modalités propres à l’éducation. C’est pourquoi nous avons alors décomposé l’action éducative selon trois temps qui pourraient s’appliquer à toutes les analyses en matière éducative, à tous les sujets : l’accueil ou rencontre, la médiation, la séparation. L’éducateur premier étant Dieu, l’éducateur second et l’éduqué étant l’homme. Nous avons ainsi pu aborder les rapports au langage, à la perspective, à l’enjeu que nous avons tous trois liés à la phase d’accueil, puis, les rapports à la relation, au temps, à l’enseignement ou la modification que nous avons tous trois liés à la phase de séparation. Les trois temps de l’acte d’éducation furent traités chronologiquement : accueil, médiation, envoi ou séparaton.

En effet, la Bible place le lieu de la vérité dans la Parole créatrice dès le livre de la Genèse. Dieu dit et cela est. En rapport à cette parole, les discours humains vont apparaître friables et limités dans le temps, l’espace, comme dans leurs rapports à la vérité, à la justice. Ils ne deviennent justes que lorsqu’ils se situent dans la relation juste avec Dieu. Lorsque la parole humaine rejoint et accomplit la parole divine, il s’agit de prophétie. La prophétie biblique n’est pas théorie, ni divination qui toujours procèdent de l’initiative humaine, mais une parole qui transcende la réalité présente dans laquelle elle s’inscrit pour s’ouvrir sur le sens de l’accomplissement de la volonté divine dans l’histoire. La prophétie se relie donc à l’incarnation, mouvement de Dieu vers l’homme. Elle ne dépend pas premièrement de la volonté humaine, songeons à Jonas. La prophétie part de l’initiative de Dieu, même si l’homme reste libre de répondre ou non. La foi en sa parole est la modalité de la réponse humaine recherchée par Dieu. Elle aboutit à reconnaître en la personne du Christ la parole faite chair.

La perspective éducative va s’inscrire dans le sens d’une promesse formulée par cette parole de Dieu qui ne ment pas et qui dit ce qu’elle fait et qui accomplit ce qu’elle dit. Elle va cheminer dans l’histoire. Ce cheminement est alors celui d’une alliance entre Dieu et des hommes singuliers, puis entre Dieu et un peuple. La perspective première offerte à Noé est celle d’un continuum de l’ordre naturel de la création, de la succession des jours et des nuits, des semailles et des moissons, des variations climatiques et des saisons, puis à partir d’Abraham, d’une terre et d’une postérité. Depuis l’origine mais plus clairement à partir de Moïse et de la révélation de la Torah, cette perspective se relie à la justice, à la justesse, au choix de la vie face à la mort, du bon face au mauvais. Très clairement, à partir du Christ, cette perspective devient celle du Royaume, expression d’une création nouvelle que le chrétien discerne et vit déjà par la foi. Cette perspective devient alors celle de la communion à Dieu Père, de la participation directe à sa volonté, en communion d’intention, à partir d’une loi écrite dans le coeur et qui s’accomplit dans l’amour du Père et du prochain.

Alors l’enjeu manifesté par la foi se révèle être clairement la vie ou la mort, mais aussi et surtout la participation ou non au règne d’amour. Ajoutons que de façon invariable au fil de l’histoire biblique cet enjeu se situe et se joue déjà dans l’hic et nunc au coeur l’existence entre gestes et pensées.

Christ est médiateur entre l’accueil et l’envoi. Lorsque la conscience en apparaît dans la conversion, l’accueil se fait source de louanges et de consécrations, comme en témoignent les liturgies d’ouverture des différents cultes. Jésus le Christ est le médiateur qui accueille l’homme tel qu’il est. Au coeur du coeur de l’homme, plus profond même que ses intentions formelles et que sa conscience s’opère alors la recréation. Le seul médiateur qui envoie vers la réalité d’une communion possible, est encore le Christ. La liturgie de Sainte Cène fait mémoire et réactualise la réalité de cet accueil, de cette recréation et de cette communion. Elle en rappelle l’origine pasquale. L’église est alors reliée à toute l’histoire de la révélation, à chaque histoire singulière, à un passé, à un présent, à un avenir, et toujours à l’éternité. Un esprit nouveau, un coeur nouveau sont alors annoncés et accueillis participant d’ores et déjà du Royaume à venir. Dès lors, l’envoi au coeur du monde des disciples, est comme une incarnation de l’intercession, actes et prières, participation dès aujourd’hui à la création nouvelle. L’église, corps du Christ qui appelle tout homme à lui est signe à la fois visible et invisible de cette création nouvelle. Ce signe bien que publié ouvertement est à la fois en partie reconnu, et en partie caché au fond des coeurs. La conscience parfaite de cette église échappe donc en partie aux hommes. Sa justification, pour reprendre un terme à la fois biblique et des deux sociologues français est en Christ, dans la vie que Christ donne et signifie. Une conscience traverse donc les consciences humaines et Jésus en est le médiateur annoncé. La médiation christique traverse toute médiation pédagogique d’origine humaine et à perspective évangélisatrice. La médiation christique n’est donc plus exclusivement entre le maître, l’élève et le savoir comme dans une relation pédagogique classique. De même, entre finalités, représentations, contenus, s’ouvre un passage à partir de la foi. La permanence du combat de la foi qui permet de reconnaître la médiation christique n’a rien d’un rite initiatique : la médiation visite et s’ouvre sur le monde. Car la médiation, ainsi nouvellement posée, échappe à quiconque voudrait la contenir absolument : tout à fait Dieu et tout à fait homme, elle réconcilie les deux en elle, elle affranchit l’homme de son semblable, de l’objet, et de lui même, et le rend apte à entrer en dialogue avec Dieu, qui n’est plus divinité construite ou spéculée mais Dieu vivant, représenté parfaitement en une personne, Jésus, engendré et non créé par Dieu Père, et dont l’Esprit-Saint rend témoignage. Cette médiation singulière qui est celle qui dans la Torah se fonde sur les dix paroles qui vont se décliner en commandements multiples se retrouve selon la lecture chrétienne être manifestée en une personne qui n’abolit pas mais qui accomplit la loi. Autrement dit la médiation christique ne se situe pas en rupture avec la révélation biblique mais vient en révéler le sens premier et dernier, la finalité. La loi suppose une écoute, et une mise en pratique : la foi que nous retrouvons dans la relation que les chrétiens entretiennent avec Jésus et sa parole.

L’alliance annonce un type singulier de relation qui consiste en la préservation de l’identité singulière des deux partis reliés par cette alliance. Elle n’est pas fusion de l’homme en Dieu. Elle contribue cependant à modifier l’identité de l’homme par une marque dont les changements de nom parfois, ou la circoncision, font signe dans le vieux Testament en particulier. L’alliance, pour être effectivement reçue, comprise et accomplie, doit reposer sur la foi, la confiance de l’homme en la Parole de Dieu qui l’énonce. La foi qui écoute et met en pratique est le lien commun de la relation à Dieu de tous les témoins qui traversent l’histoire biblique. La foi trouve son accomplissement dans la charité, l’amour de Dieu et du prochain, dont elle constitue dans le Nouveau Testament, la voie par excellence d’éducation. La communion est le projet final de cette relation. Dans la communion qui annonce le Royaume, chacun est appelé par son nom, trouve et garde une identité singulière mais, et nous retrouvons là le sens du baptême, est pénétré par l’Esprit de Dieu comme recréé par lui qui l’identifie comme héritier de la promesse. La promesse faite à Abraham d’un peuple nombreux s’exprime dans la perspective chrétienne dans la naissance de ce“peuple de serviteurs inutiles” qu’est l’église.

La relation au temps trouve également être d’une singularité évidente. Le temps est un élément de la création de Dieu. Il ne soumet pas Dieu mais au contraire est soumis à la volonté de Dieu qui en organise et agence la réalité. Nous pouvons parler de temps pluriels se succédant les uns aux autres et qui correspondent chacun à un moment de l’éducation de l’homme, de l’humanité par Dieu. Les temps deviennent alors instruments de l’éducation biblique. Au temps du jardin succède le temps d’après la chute, puis les temps de l’alliance, temps nohadique, temps des patriarches, temps de la loi et des prophètes, temps de l’événement christique, les différents temps de l’église, et enfin les temps a venir de l’avènement du Fils de l’homme et l’installation définitive du Royaume. L’éducation biblique se trouve ainsi inscrite de façon constante, entre promesse et mémoire, selon une espérance.

L’enseignement final rejoint et dépasse la perspective constante de l’émergence d’une réalité autre au coeur de la vie et de l’existence humaine. L’enseignement aboutit à la perspective de la création nouvelle. Ce qui émerge alors de la Bible en termes d’éducation n’est pas tant un savoir qu’une vie nouvelle. Ce qui émerge à la suite du Christ ne sont pas en effet ni des théories ni d’abord des pratiques éducatives mais des personnes, hommes et femmes singuliers comme renouvelés recréés à la lumière du Royaume de réconciliation. La dimension d’incarnation ouvre le champ à une acception singulière du sens de l’éducation elle-même et nous a inspiré une réflexion et une approche singulière.

Cette approche en dépit de sa lourdeur certaine, du handicap que constitue à première vue son originalité nous aura permis de mettre en lumière quelques éléments d’une singularité éducative s’ouvrant sur une pédagogie autre et fondatrice de pédagogies plurielles, une pédagogie qualifiée faute de mieux de primordiale.

Alors, ce préliminaire, il ne pouvait en être autrement, a fini par constituer l’originalité singulière de tout notre travail. Il fallait en effet absolument déjouer une facilité première qui pouvait tel un piège par trop inféoder notre approche de l’éducation biblique à d’autres conceptions implicites. Les quatre questions y ont été approchées et traitées mais de façon souvent indirecte, voire inorganisée diffuse et diluée. Cette dilution, cette diffusion font partie de notre approche dont elles constituent la condition d’efficience même, et les méandres de notre plan constituent les conditions même de son crédit. Nous pouvons donc cependant à présent, le temps en est venu, répondre aux quatre questions de façon synthétique et comme dans le prolongement naturel et la conclusion logique de tout notre écrit.

1/ Que dit la Bible de l’éducation et à l’éducation ? Comment la Bible pose la question de l’éducation ?

L’importance que prend l’éducation biblique dans, par, et selon la Bible s’exprime et se perçoit dès le sens même du mot générique de Torah qui signifie enseignement ou éducation, et qui désigne toute la loi donnée à Israël mais aussi l’ensemble des cinq livres fondateurs, le Pentateuque, voire, selon le sens le plus commun l’ensemble de la Bible juive.

Cet enseignement se décline donc d’abord comme une révélation allant de Dieu vers l’homme. Toute la Bible y participe. L’éducation, à partir de la révélation, se fait cependant par des bouches humaines et à partir d’ écrits humains, à partir de gestes humains, prophètes et témoins. Il s’agit donc d’un premier renversement pédagogique par rapport à une pédagogie intra-humaine. Un deuxième renversement provient du fait que ce livre nous raconte des histoires de vie et ne se perd jamais dans des spéculations conceptuelles. De plus cette éducation ne reste pas dans un livre mais invite chacun à trouver dans sa vie le sens que Dieu veut lui donner. Il s’agit d’une invitation qui suppose pour être entendue une adhésion, une conversion du coeur jamais forcée. Jésus n’agit pas autrement, il ne prend pas le pouvoir politique ou religieux, il enseigne. Il choisit l’enseignement qui passe par la conviction, l’adhésion ou le refus qui appelle la conversion du coeur plutôt que le pouvoir politique qui pourrait s’installer et dominer sans que les coeurs ne soient touchés.

Ceci suppose une prise en compte et un respect de principe pratiquement absolu de l’altérité singulière de chacun par rapport à quiconque et par rapport à Dieu, et réciproquement. Jésus en allant jusqu’à accepter la mort où le conduit l’incompréhension de son auditoire vis à vis de son enseignement, passera largement même au-delà que ce simple respect de principe. La façon dont la Bible pose la question de l’éducation est donc fortement et étroitement liée au mode d’une révélation manifestée dans et par une parole s’annonçant comme venant de Dieu adressée et donnée aux hommes comme une nourriture. Cette parole se propose d’interroger l’homme et de lui répondre, de lui donner vie et de le réunifier dans sa réalité à chaque fois singulière.

Entre gestes et pensées, au coeur de chaque vie, de chaque histoire, au fil des jours et du temps, la quête de la volonté de Dieu s’exprimera à partir de l’étude du texte et de la prière. La prière, elle-même, rejoint gestes et pensées et s’inscrit au quotidien de chaque vie. La prière non seulement se répercute dans des actes, dans une action, mais elle est elle-même action de Dieu dans le monde.

Le quotidien devient alors le lieu du combat de la sanctification, de la rencontre avec Dieu et le prochain, de l’expression de l’amour pour l’un et pour l’autre, c’est à dire de la mise à part pour Dieu, de la mise à part par Dieu, de l’expression de la parole de Dieu et de paroles humaines dans l’hic et nunc, rejoignant alors, à partir de cette rencontre, de ce combat, de cet amour, l’extra temporalité et l’éternité, selon une espérance. La question de la foi émerge dès lors naturellement.

Même si dans la Bible la foi n’est jamais déduite d’un raisonnement abstrait mais toujours exprimée dans l’action existentielle, dans l’événement de la vie, dans un quotidien, dans l’hic et nunc eux-mêmes inscrits dans une histoire, elle est par excellence le mode révélé de transmission et de réception, bref de communication, du message. Ceci ne signifie pas qu’il faille résumer la foi à un sentiment purement sensible, voire irrationnel, loin de là. Toute une construction de vie et de pensée, à la source même pratiquement de toute une métaphysique implicite, dépend de la révélation de la foi.

La foi et la parole sont d’ailleurs intimement liées, et, de façon indissociable, reliées au mode de la révélation biblique. Cette parole, pour prendre vie et sens, a besoin de trouver quelqu’un qui ait foi en elle. C’est à dire : quelqu’un qui l’écoute et qui la mette en pratique. C’est le sens même de la communion, de l’eucharistie et de l’invitation au royaume. La foi mise en lumière si elle s’appuie aussi sur une réflexion qu’elle ne renie pas suppose donc toujours une remise en cause des processus mécanisables rédigés sur le modèle mathématique tel le modèle scientifique. La foi s’inscrit forcément dès sa définition dans une temporalité et suppose une adhésion volontaire. Le modèle scientifique lui se fige dans des concepts posés. Ces rapports subtils entre le temps, l’éternité et la volonté humaine qui peut rejoindre la volonté divine qui seule règne sur toute chose sont au centre de la révélation par la Bible et en constituent non la moindre des singularités. La Bible réunit en effet des textes de périodes différentes et a rassemblé des hommes de périodes différentes, de peuples différents autour de son écriture et de sa lecture. Une même foi les rassemble et les réunit et marque alors le double mouvement singulier d’une action dans l’histoire et d’une invariance manifeste.

2/Quelle finalité donne la Bible à l’éducation ? En quoi le concept même de finalité se trouve-t-il spécifiquement questionné par la Bible ?

Nous entendons par finalité autre chose et davantage qu’un simple objectif. L’objectif est une perspective finale perçue depuis la place des acteurs mêmes de l’action éducative. L’objectif est perçu par l’acteur tandis que la finalité peut lui être en partie masquée. Les objectifs peuvent s’enchaîner les uns aux autres au fil des actes posés successivement tandis que la finalité reste unique et liée à l’action plus qu’aux actes. La finalité est selon ARISTOTE le support cohérent et logistique de la pensée et de l’action. Elle dépasse même l’objectif dernier et final en ce qu’elle vise plus loin et qu’elle introduit simultanément à la notion d’enjeu, de mise en jeu. L’objectif traduit le projet visible là où la finalité explicite les valeurs implicites qui le supportent. L’objectif et la perspective finale font donc partie de la finalité mais n’en constituent qu’une des dimensions préliminaires destinée à être approfondie dans ses tenants et aboutissants.

En matière éducative, la finalité est le support parfois implicite des objectifs éducatifs. La finalité suppose pour l’éducateur comme pour l’éduqué l’émergence d’un regard porté à partir d’une place située à l’extérieur d’eux-mêmes. La finalité suppose donc toujours un passage par un rapport à une objectivité formelle. Alors, la finalité éducative suppose tout autant un rapport au langage qu’une métaphysique, c’est à dire le déploiement singulier et tous azimuts d’une relation qui définit les rapports entretenus avec soi-même, la transcendance, les autres, et le monde.

Selon la philosophie, la finalité rejoint donc tout autant la question de l’origine que la notion de fin. La finalité rejoint aussi le cheminement qui relie l’origine et la fin. Autrement dit : la finalité rejoint la cause première et la notion de processus, de procès. Le projet biblique à l’éducation, dès lors, à partir de l’inscription d’une parole dans cette révélation, se propose de donner un sens à l’histoire des hommes, et vise à faire rejoindre par chaque vie singulière ce sens premier et dernier. Face à la notion de cause qui pourrait évoquer un déterminisme systémique, la Bible préfère évoquer une source, une volonté, une intention. Face à la notion de procès, elle préfère évoquer le chemin.

Lorsque le texte de la Bible marque de façon singulière l’origine de la finitude humaine de la mort et du péché comme étant rattachés à la condition humaine, elle pose l’homme lui-même comme le consommateur à la fois conscient et inconscient de sa rupture, de sa séparation d’avec Dieu son créateur au soir du jardin.

Le projet de l’éducation biblique, sa finalité, consistera alors à restaurer la relation entre Dieu et l’homme, à restaurer du coup la relation entre l’homme et son prochain, et la création, et de conduire celui-ci à la vie éternelle sans plus que la mort n’ait de prise de sur lui.

La finalité biblique à l’éducation est exprimée dans et par une personne, la personne du Christ, alpha et oméga, premier et dernier, premier-né d’entre les morts, premier-né de la création nouvelle, conforme en toute chose, en tous points à la volonté de Dieu Père. La personne du Christ est donc tout à la fois source, chemin et aboutissement final de l’éducation de homme et de la création, selon la révélation biblique.

Mais ce projet christique n’est pas un intégrisme qui impliquerait la disparition des identités singulières. Tout au contraire la restauration de la relation de l’homme avec Dieu passe par une recréation. Cette création nouvelle trouve sens dans la participation à l’amour gratuit, dans la communion à l’intelligence de Dieu créateur et Père. Cette participation cette invitation conduisent bien à la communion dont l’eucharistie dit la mémoire, l’actualité, l’espérance et où chacun est appelé par son nom et qui n’est donc pas une dilution fusionnelle de la personne mais bien une voie de sanctification pour sa mise en conformité avec le Christ.

Le baptême en accomplit le signe, et en exprime la parole actualisée au coeur de chaque vie. Nous comprenons à travers lui que la finalité éducative rejoint le lieu du prix de l’éducation. Ce prix est à la fois une mise en jeu, autrement dit un enjeu. Un enjeu peut se définir aussi comme ce prix qui mérite que l’on perde tout pour le posséder. Le baptême symbolise le passage de la mort à vie. Il dit que le prix à gagner est la vie. Cette vie passe par une mort, la mort du Christ sur la croix à laquelle répond la mort du chrétien à lui-même et au monde, autrement dit la mort du chrétien à tout ce qui est voué à la mort et sa vie désormais vouée à tout ce qui est destiné à vivre.

3/ Bible et le principe d’éducabilité ?... Comment la Bible valorise-t-elle l’éducation et reste-t-elle, elle-même, source d’éducations ?

Nous avons déjà dit que l’éducabilité appelée parfois aussi la modifiabilité de l’homme, autrement dit le fait que celui-ci soit susceptible de changer, de se modifier sous l’action d’une éducation, est comme de bien entendu le principe implicite de toute l’éducation biblique.

Le principe de l’éducabilité appliqué de manière stricte et sans réflexion suffisante sur ces tenants ou aboutissants sur ces contenus implicites, pourrait cependant éventuellement supposer une sorte de mécanisation et généralisation à partir d’une théorie mécanisable et généralisable selon un rapport théorie pratique. L’éducabilité absolue pourrait laisser supposer que tout serait possible à partir de l’éducation seulement. Il n’y a rien de cet ordre dans ce texte, cette histoire, ce message.

À l’instar de Jésus, Moïse , Samuel, Samson, David, Jérémie, Jean-Baptiste sont entre autres destinés, consacrés dès leur naissance, leur petite enfance à devenir des hommes de Dieu. La Bible propose donc un rapport à l’éducation qui tout en sous-entendant l’éducabilité et en en posant les principes implicites ne se résume en aucune manière à ces principes ni ne s’y réduit.

Si éducation il y a, dans la Bible, elle est, dès lors, action conjuguée de l’homme et de Dieu. Or, si la part de l’homme pourrait éventuellement par choix idéologique vouloir se réduire à une maîtrise technique, la part de Dieu reste impossible à tenir dans un rapport théorie pratique semblable à celui qui conduit à la maîtrise technique : traversant gestes et pensées, elle s’exprime par une parole.

Le projet est celui de la création nouvelle qui n’est ni tout à fait une métamorphose organique mue de l’intérieur ni du tout une fabrication de type constructiviste. La création nouvelle est oeuvre de Dieu en l’homme qui inspire et rejoint et féconde l’oeuvre de l’homme en Dieu.

Nous pouvons parler alors et nous l’avons déjà mentionné, d’une éducabilité à l’éducabilité, c’est à dire d’une sorte de condition première émergeant de la Bible pour rendre l’éducabilité en son principe, non seulement permise mais également indispensable, voire incontournable, en même temps que limitée et fécondée, fondée et encerclée par le mystère de la grâce divine. Cette condition première touche au principe même de la révélation.

Jésus mourant sur la croix pour des hommes qui ne le comprennent pas, montre que l’éducation qu’il propose accepte et assume tout à la fois la défaite provisoire bien que pourtant à première vue définitive, et le refus de comprendre. Son attitude dépasse l’élenchus pour se nourrir de compassion.“Père pardonne leur, ils ne savent pas ce qu’ils font.” Le pardon, don gratuit, refus et possibilité donnée de ne pas garder le souvenir du mal donné ou subi justement ou injustement est au centre même de la pédagogie biblique. Dieu donne gratuitement, se donne lui-même gratuitement, se fait tout à la fois nourriture en esprit, nourriture de l’esprit, don de l’esprit, esprit nouveau, et il appelle l’homme à aimer de même, comme le jour nouveau lui-même est donné gratuitement à chacun, se levant sur tous, bons et méchants, justes et injustes, amis, ennemis.

La croix s’ouvre sur la rédemption par la résurrection et l’élévation du Fils à la droite du Père, quelque jours plus tard, sous les yeux des disciples. Car Jésus comme l’ensemble du texte biblique dont il est pour les chrétiens la source et l’aboutissement propose une éducation, un enseignement qui n’a rien d’une programmation. Non seulement l’altérité y est supposée mais encore elle y est révélée de façon nouvelle. L’altérité rejoint et nourrit le projet de Dieu. Elle ne trouve son accomplissement que dans la communion en esprit et en vérité. C’est ce lien nouveau dans l’Amour gratuit qui constitue l’église. Toutefois l’église ne vit pas pour elle-même. Comme Jésus “lâchant” sa propre vie pour la donner au monde, l’église est appelée à abandonner ses propres privilèges pour ne vivre que pour annoncer au monde la Bonne Nouvelle de l’Amour de Dieu manifesté en Christ, et la vie éternelle donnée gratuitement à quiconque en accepte le don à partir de la rédemption de la croix.

Le retournement opéré à partir de la croix et du message christique place désormais l’enfant en position d’exemplarité : chacun est exhorté à avoir la foi des enfants, à leur ressembler. La foi de l’enfant est exemplaire car celui-ci recherche une communion comme source d’identié. Nous avons pu parlé alors d'un retournement pédagogique prolongeant le (double ) renversement provoqué par le fait de la révélation et de son caractère inscrit dans la vie, dans les gestes et pensées du quotidien.

4/Selon quelle mesure la Bible fournit-elle des pratiques en éducation ? Quelles pourraient être dès lors quelques unes de ces pratiques ?

À l’éducation première de Dieu répond de façon singulière l’initiative humaine. Ce que nous avons appelé pédagogie primordiale se compose donc de ces deux mouvements. La pédagogie divine et les pédagogies humaines qui s’y réfèrent. Tout se décline à partir de ce double mouvement. Il n’est pas facile toujours de distinguer la pédagogie divine et les pédagogies humaines. Telle est une spécificité biblique.

À partir d’un point de vue strictement formel nous voyons apparaître au moins trois manières de regarder l’éducation biblique. La première manière consiste à regarder le texte par lui-même et à en trier scrupuleusement ce qu’il dit en matière éducative. Cette première manière supposerait que nous nous entendions par avance sur ce que nous nommerons éducation. Elle consiste à regarder davantage du côté de l’invariance du texte, d’en tirer quelques causes, quelques réflexions, quelques conséquences. La seconde manière consiste à regarder comment la Bible est et a été lue et interprétée par les divers lecteurs, et les diverses confessions. Dans le cadre de sciences de l’éducation sans doute peut-on prendre le parti de regarder non seulement chacune de ces interprétations dans ses singularités, mais aussi et surtout ce qui peut de façon commune à chacune d’elles, fonder ce besoin de référence biblique, autrement dit, comment la Bible par elle-même suscite ce besoin de référence commune. Nous regarderions alors davantage du côté de l’action biblique dans le domaine éducatif. La troisième manière investit la façon contemporaine et actuelle de lire la Bible. Comment étudie-t-on, ou comment pourrait-on étudier la Bible aujourd’hui et que peut-on en dire en matière éducative ? Nous rejoindrions ici davantage la notion de justification biblique à l’éducation. Cette justification est le centre implicite du recueil de livres qui la compose. On pourrait enfin, conformément à l’entreprise qui fut la nôtre dans cet écrit, même si chacun tire davantage vers un point particulier, lire ensuite chacun de ces paradigmes, chacune de ces manières même si chacune incline plutôt vers l’un des trois, selon chacun des trois principes : action, justification, invariance.

Dans chacun de ces trois modes nous sommes toujours devant la même problématique de l’interprétation du texte. Nous nous sommes penchés alors dans cette thèse sur ce que les théologiens des premiers siècles de l’église distinguaient comme quatre voies d’étude toutes nécessaires pour comprendre la Bible.

La voie littérale, lisant et interprétant le texte par le texte, la voie allégorique que nous avions associée à la voie négative, la voie analogique que nous avons baptisée, voie visitante, et enfin la voie anagogique que nous avions nommée, voie priante. Ces quatre voies donnent déjà la manifestation d’une singularité éducative pratiquement évidente. Le rapport du texte biblique à l’éducation se répercute dès lors également de quatre façons au moins, selon quatre modes qui sont autant de champs pour la pratique éducative. La voie littérale rencontre l’Esprit-Saint qui rend vivante la lettre figée et morte et se rapporte aussi à la traduction en langues diverses, en toutes les langues possibles de l’Évangile et de la Bible, à l’annonce de la Bonne Nouvelle en langues vernaculaires à la catéchèse et à l’enseignement proprement dit. La voie allégorique est finalement proche du support théologique de l’enseignement biblique depuis vingt siècles au moins. Nous avons vu qu’un tel enseignement rejoint et va jusqu’à fonder en rationalité le développement des sciences, et les valeurs communes du monde depuis vingt siècles d’histoire, au moins. La voie analogique ou visitante se lit dans la réappropriation par des cultures exogènes et singulières d’un même message d’un même évangile. Réappropriation à chaque fois singulière et pourtant reliée aux autres par une communion en Esprit. La voie anagogique est exprimée dans le développement des liturgies, des fêtes, des oeuvres et congrégations qui ont émaillé l’histoire des hommes à partir de la Bible.

Ces pratiques ont certes évolué au cours des temps, inscrivant ce message dans une temporalité et rejoignant l’histoire humaine, mais elles ont voulu s’inscrire également dans la continuité d’une même référence dans une dimension complémentaire de continuum, de communion avec les témoins anciens et futurs : une dimension d’éternité concrétisée par le fait de l’alliance.

Le fondement en reste l’émergence d’une parole singulière inscrite dans le chemin d’une histoire et redisant de façon singulière et incarnée la parole de Dieu. Le support explicite en est l’Amour gratuit : la grâce manifestée dans le geste de la parole de Dieu. C’est la lecture de la Bible comme parole de Dieu qui relie entre elles ces différentes pratiques.

Les pratiques humaines du fait de cette lecture ne seront jamais réductibles à des méthodes ou à des techniques. Si méthode et technique il y a, elles ne seront finalisées que par l’approche de ce mystère, le projet de Dieu étant selon la lecture chrétienne de faire entrer l’homme dans la perspective du royaume et de le conduire à la communion en esprit avec lui. Toutes les pratiques éducatives intrinsèques, paraboles, psaumes, cantiques, fêtes, liturgies et mises en scène ne sont jamais qu’au service de la parole qui les inspire. Une technique réduite à elle-même par définition ne se proposerait que le contraire. Elle proposerait implicitement de réduire Dieu, c’est à dire le sens même de la vie pour l’homme à l’état d’objet. Le projet de la méthode n’en différerait guère. L’éducation biblique ne propose donc pas de technique pédagogique. Une technique réduit toujours l’autre, même provisoirement, à l’état l’objet ne serait-il que celui d’une théorie. L’éducation selon la Bible s’établit toujours dans une relation entre “je et tu”. Elle suppose parfois, peut-être même toujours, la défaite apparente de l’éducateur, à l’instar de Jésus qui dans sa défaite d’éducateur exprime cependant la dimension maximale de son oeuvre éducative, la victoire du don gratuit et de la vie sur la mort. La réponse de l’autre est rendue possible. L’autre est rendu à partir de là à sa relation libre et singulière avec lui-même, avec les autres et le monde, et avec Dieu. La communion proposée ne réduit pas Dieu à l’homme mais promeut l’homme en tant que fils de Dieu et cohéritier du royaume, régnant désormais avec Dieu, son Père. Le chemin vers cette communion consiste donc en une intelligence de la volonté divine. Il ne peut s’accomplir que par le don de la foi qui se nourrit elle-même de cette intelligence qui n’est ni pure abstraction, ni sentiment seulement mais manifestation de l’Esprit de Dieu au coeur de l’homme, mais conscience de la manifestation divine dans le monde, mystère de l’incarnation, et volonté d’adhésion, de rattachement, de communion en ce mystère, à cette manifestation. Cette manifestation s’exprime parfaitement dans la charité qui se rencontre dans les quatre dons gratuits de Dieu à l’homme et au monde, particulièrement manifestés dans les liturgies des églises d’Orient mais qui sont tout aussi bien le point de rassemblement unanime de toutes les confessions chrétiennes.

Le don gratuit de la création vient en premier : toute la création est oeuvre de Dieu, l’homme créé lui aussi est appelé à gouverner sur elle et peut déjà donc reconnaître son créateur en elle, même si la finitude et la mort issus du péché font encore obstacle pour un temps à une manifestation parfaite et absolue de Dieu en elle. Le don gratuit de la parole et la révélation qui l’accompagne manifestée par et dans la Bible vient en second. La parole de Dieu renseigne l’homme et l’enseigne sur la volonté de Dieu, elle lui révèle le cheminement de l’alliance et le don du Christ. Elle articule deux dimensions : elle permet l’incarnation dans une temporalité et opère la jonction avec l’éternité. Le don de la croix, ou le don gratuit de la rédemption obtenue par le fils au calvaire constitue le troisième don de Dieu. Cette rédemption signifie que la distance entre Dieu et l’homme est désormais abolie, et que la vie de Jésus engendré et non créé qui manifeste le point de communion le point de jonction de l’homme et de Dieu est désormais donnée gratuitement à quiconque par la foi en accepte l’augure. Le quatrième don est le royaume dont la transfiguration rend compte. Ce don exprime que le projet de Dieu n’est pas enfermé dans les limites d’un monde limité dans un processus naturel qui va de la vie à la mort, mais évoque dès aujourd’hui un monde autre, qui est ce même monde mais transfiguré c’est à dire exprimant sa vocation à la vie en Dieu. La cohabitation pour un temps encore des deux royaumes des deux mondes, signifie plus que toute autre chose le sens du témoignage que le chrétien est appelé à donner au monde. Il est appelé à manifesté dans la charité, selon elle, la volonté de Dieu, la présence de ce royaume, sans chercher autre chose que la conversion libre des coeurs à celui-ci, fuyant les rapports de force, à l’imitation du Christ.

Et nous comprenons alors pourquoi le livre de l’Apocalypse écrit il y a presque deux mille ans et qui pour des générations fut si difficile à lire mette autant l’accent sur ce combat des derniers temps entre le Dieu vivant, le Christ de l’agneau immolé et les forces du pouvoir de l’homme sur l’homme. Ces forces proposent une triple réduction. L’individu singulier est réduit au nombre c’est à dire à la dépendance à une généralité virtuellement construite. Le retour vital au coeur caché est réduit au culte de l’image, à la séduction de l’apparence. Enfin, l’homme créé à l’image du créateur est réduit à la bête fabriquée à l’image de la créature. Il s’agit comme d’une prémonition biblique pour dire que la science, la numérisation, l’objectivation lorsqu’elles ne reposent pas sur une conscience éclairée peuvent conduire à la barbarie. Aujourd’hui, à la sortie des drames du siècle qui s’est achèvé, ce livre peut nous paraître plus compréhensible. N’est-ce pas alors une manifestation objective de ce que la Bible appelle prophétie ? Si nous admettons selon la lecture chrétienne que la pédagogie divine trouve son projet final en Christ, une lecture rétroactive du texte permet de donner sens à certains épisodes passés et de les lire dans la projection historique. La dimension prophétique devient centrale.

La prophétie qui se manifeste par une parole inscrite tout à la fois dans une histoire, un présent et un futur, et qui rejoint alors l’éternité est au centre en effet de la pédagogie biblique. Parce qu’elle se fonde sur cette dimension prophétique, la lecture christo-centrique propre à la naissance du christianisme, prend une dimension éducative singulière qui va traverser transversalement chacune des quatre questions posées.

Le Christ donne sa vie pour le salut du monde, autrement dit pour rendre le monde et chacun à sa vocation de vie et le détourner à jamais de son cheminement naturel vers la mort. Cette lecture permet d’entendre définitivement que le projet de Dieu n’était pas la vengeance mais le pardon, le don gratuit, l’enseignement à l’amour absolu, le don de soi. Même si à certains moments de cette histoire la violence transparaît, elle n’a pas valeur définitive, elle ne serait même le plus souvent liée qu’à une lecture humaine et approximative de la Parole de Dieu..

La dimension prophétique s’exprime dans une parole, et cette parole est créatrice, elle rejoint le souffle de Dieu créateur. Et bien que le plus souvent prononcée par des bouches humaines, elle dit Dieu. Dieu se révèle par la parole. Ceci est une spécificité biblique. Cette parole se donne comme la vie gratuitement. Jésus sur la croix en accomplit le sens selon la perspective chrétienne qui fut celle que nous avons plus spécifiquement étudiée lors de notre écrit. Le processus de l’élection, élection d’Israël, et de chacun des témoins, processus singulièrement biblique suppose le mouvement inversé qui va du singulier à l’universel. Entre révélation singulière et perspective universelle la tension est permanente, pratiquement constante et rebondit sans cesse de façon renouvelée au fil de l’histoire que relate la Bible, au fil du cheminement et du renouvellement de l’alliance.

La leçon d’Israël tenait dans la révélation d’un Dieu à la fois Tout Autre, YHVH, et Tout Puissant créateur Élohim et les contemporains du Christ juifs n’osaient et depuis longtemps plus prononcer le nom de Dieu qu’ils n’ appelaient le plus souvent qu’Adonaï, Seigneur de seigneurs. Jésus l’appelait abba ce qui signifie papa. Certains y voyaient un blasphème. Et pourtant le Dieu qu’évoque Jésus, toutes ces références l’indique est bien ce Tout Autre qui se révéla à Israël. Jésus le montre comme un Dieu Tout Proche dont le projet est celui de l’Amour et qui n’a jamais agit autrement que par Amour.

Jésus restaure, instaure une relation de proximité intime entre Dieu Tout Autre et Tout Puissant et l’homme fragile faible et pécheur mais sans pour autant jamais entrer dans une relation fusionnelle. Cette lecture christo-centrique que nous venons d’évoquer n’est réductrice ni de Dieu ni de l’homme. Jésus, au Golgotha, éprouve la douleur de la séparation d’avec son Père. Comme Pierre, entre confession et reniement, comme Agar pleurant dans le désert, comme Joseph au fond d’un puits, ou Jérémie dans une citerne, comme Jonas dans le ventre du poisson, comme Job au coeur de l’épreuve, et tant d’autres témoins bilbiques, l’homme n’est peut-être jamais aussi proche de Dieu que lorsqu’il se croit abandonné par lui, et loin de lui. Alors le mouvement de Dieu va pouvoir agir d’une façon indiscutable entre gestes et pensées, renversant théories et mises en pratiques dans l’émergence d’une parole de consolation, d’une conscience nouvelle, d’une création nouvelle.

Le mouvement de réconciliation, de réhabilitation de l’identité, de résurrection, vient de Dieu, procède de Dieu et va vers l’homme. C’est pour cela que les théologiens ont parlé de grâce. Très certainement cette notion de grâce qui intègre et dépasse la notion de péché à laquelle elle se relie est typiquement biblique. Elle dit le don gratuit, le pardon, comme étant des éléments centraux..

Il n’y a pas dès lors d’éducation biblique possible en dehors du don gratuit rejoignant le don premier et dernier, total et absolu, de Dieu. La cène et l’eucharistie l’expriment. Elles se vivent à partir d’une quête née d’une promesse. Elles sont une réponse à l’invitation d’une parole donnée et offerte comme le pain et le vin. Elles disent une communion au don partagé où la conscience singulière de chacun est interpellée et renouvelée dans l’intimité d’une rencontre. La perspective ainsi que la réalité manifestée en sont bien la communion parfaite dans l’Amour gratuit où chacun est appelé par son nom.

Le nom exprime l’identité de chacun. La Bible se propose toujours de rejoindre l’homme, chacun, dans son identité singulière allant jusqu’à donner une identité nouvelle et glorieuse à celui qui aurait perdu la sienne. C’est aussi sans doute parce qu’elle pose la question de l’identité au centre de son action éducative, et que cette identité relie chacun aux temps et au monde perçus comme créations de Dieu, aux autres perçus comme frères et soeurs, et à lui-même perçu comme créature et fils de Dieu et à Dieu lui-même perçu comme Père, que l’éducation biblique est si fondatrice en matière éducative.

Cette identité pour être singulièrement révélée à partir d’une élection singulière n’en est donc pas pour autant coupée des autres, du monde, ou de Dieu. La mise à part que suppose l’élection conduit en bout de course à la communion en Dieu de tous les hommes et de la création.

Dans cette communion, au delà des temps et des espaces sur lesquels Dieu règne, l’homme est invité au règne avec Dieu : là est le royaume.

Tout ceci souligne et confirme encore que l’universel bien que ce terme ne soit pas biblique et fasse partie du vocabulaire de ce que nous nommions une raison excise, nous pourrions dire alors aussi le communicable à tous, (certes parfois mais pas toujours généralisable), et le singulier, sont toujours reliés l’un à l’autre de façon originale. L’universel (ou communicable) s’exprime dans le singulier, à partir d’une rencontre singulière, et, à partir toujours d’une interpellation personnelle et singulière.

Il nous reste pour finir à soulever la question délicate de savoir si notre écrit avait sa place en Sciences de l’Éducation. Rappelons les deux racines latines du mot éducation : éducere (faire sortir) et son dérivatif éducare (faire le prix).

La Bible est bien un livre d’où sortent des réalités éducatives, et qui donne un prix singulier à chacune d’entre elles mais surtout à chaque vie. Nous avons vu sortir d’elle, un homme, une femme, des hommes et des femmes, un peuple et des peuples nombreux ; nous avons vu, à partir d’elle, et l’invitation au royaume c’est à dire au règne avec Dieu de tous les hommes le concrétise, que le prix donné à la moindre des existences humaines est celui du Christ, le prix de Dieu lui-même.

Il s’agit d’abord d’une pédagogie de la Bonne Nouvelle, selon le sens étymologique d’évangile.

Mais ajoutons que cette pédagogie se distingue diamétralement du dressage ou de la programmation. Elle ne peut exister que pour et par l’émergence d’altérités singulières. Bibliquement, tel en tout cas que le message de cette heureuse annonce s’articule avec l’écriture ancienne, on ne naît pas chrétien, on ne peut que le devenir. Il s’agirait alors non seulement d’une éducation singulière mais aussi d’une conception singulière de l’éducation. La Bible s’ouvre sur le monde et la vie, et viendrait signifier que tout de ce que nous disons, faisons et vivons, se relie d’une manière ou d’une autre à une dimension éducationnelle consciente ou inconsciente, bonne ou mauvaise, mais toujours incontournable.

La question posée ne laisse personne indifférent et force, implicitement ou explicitement, et en quelque sorte, chacun, sinon à se prononcer, du moins à prendre en compte la nouvelle donne.

Même si nous ne l’avons ici qu’effleurée, nous avons cru montrer l’existence incontestable d’une autre pédagogie. Cette autre pédagogie ouvre un champ nouveau au mot éducation. Nous pourrions même parler d’une pédagogie autre, souvent nourricière et fondatrice de nos pédagogies anciennes ou contemporaines, voire futures, multiples et plurielles. Apparaissent alors comme autant de visages, les reflets de la fraternité humaine comme un héritage et un don de Dieu Père, accomplis par le Fils.

S’ouvrent ainsi à partir de ce champ nouveau, l’espace et le temps, le monde, comme autant de cadeaux offerts auxquels la destinée humaine n’est résolument plus soumise mais sur lesquels elle est appelée à dominer et agir. Il s’agirait dès lors également d’une pédagogie primordiale révélatrice et créatrice d’identités, traversant les langages dans l’expression d’une parole de vie, pour la vie, par et pour la liberté, par et pour la vie éternelle, accueillie et présente dès l’aujourd’hui, ici et maintenant.

Il s’agirait aussi d’une pédagogie inscrite dans l’histoire commune qu’elle ne cesse de traverser, à laquelle elle ne cesse de se référer, qu’elle ne cesse de bouleverser à partir du prix nouveau concernant chaque personne mais accueilli toujours à partir d’une parole, un geste. Son accueil est toujours le fait de personnes singulières rejoignant ainsi une communauté d’église. Cette parole s’exprime alors dans l’aujourd’hui, ici et maintenant, dans l’écriture de l’histoire dont elle ne cesse de rejoindre, répercuter et redire le sens, au quotidien de témoignages, de rencontres singulières.

Il s’agirait enfin d’une pédagogie résolument non réductible à un quelconque modèle théorique ; d’une pédagogie à la fois incarnée et intelligente se déclinant à partir d’une conception singulière de l’amour et de la justice. Amour et justice y sont en effet profondément et intimement liés et s’y rejoignent et s’y fécondent dans ces expressions toutes bibliques que sont la grâce et le pardon.

Notes
2822.

BLONDEL Maurice “Le problème de la philosophie catholique” Bloud &Gay Paris 1932 (8° édition ); (page 56 ).

2823.

BLONDEL Maurice “Le problème de la philosophie catholique” Bloud &Gay Paris 1932 (8° édition ); (page 33 ).

2824.

AUGUSTIN (Saint) “Les confessions” traduction de Louis De MONDADON, Éd. Pierre Horay Paris 1947 ;

(page 259) ; ( Livre X “Examen de conscience” ).

2825.

Ibidem à la page 169 Livre VII “La lumière qui se lève “

2826.

Jérémie XXXI v. 33