Note connexe numéro dix-sept. Les “kaïros” du récit biblique Extraits de :Antoine CABALLÉ op. cit. ; 1994 Pages 96 à 113

Survol rapide de quelques grands kaïros de l’histoire biblique.

L’histoire biblique est donc avant tout l’histoire d’Israël, avant de devenir, dans le Nouveau Testament, le récit de la vie du Christ, les débuts de la première église. Avant de situer rapidement les grandes péripéties de cette histoire, telles qu’elles sont relatées tout au long du texte biblique, nous évoquerons selon le même texte le récit qui précède l’histoire d’Israël.

Une remarque s’impose : il y aurait deux façons de lire l’histoire que raconte le texte biblique. La première serait de faire confiance au texte en ce qu’il dit non seulement une vérité spirituelle mais qu’il est complètement vérifiable historiquement. C’est ainsi que tout un courant, particulièrement dans le courant évangéliste, ou même les adventistes du septième jour, les témoins de Jéhovah ou le judaïsme lui-même lisent avec des interprétations s’appuyant sur les généalogies décrites par le texte, la chronologie historique. Ainsi le calendrier hébraïque commence à la création d’Adam qu’elle situe entre 3670 et 3671 avant Jésus Christ. Toute l’histoire biblique s’inscrirait donc dans cette histoire effective.

En simplifiant, deux approches se complètent. La première relie l’histoire aux découvertes scientifiques externes, la seconde les interprète à partir du texte biblique.

Nous n’avons ni les moyens, ni ne voyons vraiment l’intérêt dans une telle étude d’entrer dans le débat, voire d’alimenter la polémique.

Nous relierons les événements à l’histoire événementielle lorsque celle-ci est unanimement reconnue. Lorsqu’il existe des querelles d’école, nous éviterons de relier le texte à des événements historiques concrets à moins que le texte explicitement ne nous y invite, et cela concerne tout particulièrement, mais pas seulement, les onze premiers chapitre du livre de la Genèse.

Nous éviterons ainsi le débat, livre historique, ou mythe, partant du fait qu’aucune des deux définitions ne nous convient et ne répond à la perspective que se donne le texte biblique lui-même vis à vis de lui-même.

À l’évidence en effet celui-ci n’est ni mythique au sens grec, c’est à dire figuratif et symbolique, ni historique au sens scientifique du terme en tout cas de celui d’une étude telle qu’en donne la science contemporaine.

Le texte biblique est une parole dans une histoire, voire dans l’histoire qu’il contribue à écrire, et le judaïsme comme le christianisme en sont des illustrations historiques objectives vivantes incontestables. Ce qui importe donc est bien davantage d’entrer dans ce que dit et a dit cette parole dans cette histoire, pour tenter de percer ce mystère : en quoi, et comment cette parole a-t-elle éduqué ou éduque-t-elle encore ? L’herméneutique que dégage avec humour, Alphonse MAILLOT théologien et pasteur réformé rejoindrait donc la nôtre.

“Je voudrais rappeler brièvement que mon a priori herméneutique (qui en vaut bien un autre) est qu’un texte était écrit pour ... parler, et non pour devenir un site archéologique pour taupes consciencieuses (mais non concernées). Ce n’est pas par souci pastoral que j’ai découvert que la parole ... parlait, et donc parle ; c’est dans la parole elle-même. Elle répète :”Qui dis-tu que je suis ? Et non pas simplement : “Que penses-tu que j’aie dit ?”

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Et non seulement je suis un exégète incapable mais volontairement un agnostique en herméneutique. Je ne veux pas comprendre comment je comprends car je ne peux pas. Comme on peut le voir ma science est courte,très courte, et bien entendu je n’enrichirai guère mes lecteurs. Je n’espère pas d’ailleurs les rendre plus croyants ou plus savants mais seulement moins contraints par leur lectures.

Cela ne sert pas à grand chose les livres d’exégèse biblique, mais n’aideraient-ils qu’à découvrir cela que leur vrai service deviendrai évident : celui d’aider des lecteurs à plus de liberté pour que justement il n’y ait plus ce paternalisme exégétique, où les plus libérés des lecteurs ne faisaient que ressasser, rabâcher ce qu’avaient dit les maîtres. Jésus le savait bien quand il dénonçait avec quelle vigueur, les scribes (des exégètes gardiens du texte) en particulier qui se faisaient appeler “Maître” Docteur” ou ...”Père” (Matthieu chapitre 22 verset 2 et suivants) 3175

En effet, l’invariance du texte et de la lecture à travers l’histoire est bien l’acte par lequel l’éducation biblique s’est constituée. Il ne s’agit pas de nier l’histoire mais d’y entrer selon le paradigme qu’en donne la parole biblique elle-même. Il est un mystère que nous avons évoqué. Ce mystère, que nous pouvons traduire par “rupture d’existence” fait que nombreux se relient au texte biblique pour justifier une foi ... ou pour la contredire, de toute façon ce mystère est essentiel. Ce mystère est au coeur de notre étude et nourrit notre questionnement.

Vouloir le percer est sans doute téméraire, mais on ne peut l’approcher et le questionner sans en premier lieu en reconnaître et respecter au moins l’existence.

De la création à l’alliance première.

Dès le Pentateuque, le livre de la Genèse, s’ouvre par le récit de la création du monde et de l’homme et de la femme en sept jours.“Il n’est pas bon que l’homme soit seul “(verset 18 du chapitre 2) : apparaissent l’homme et la femme, (ish et isha).

Une phrase conclut ces deux premiers chapitres et semble introduire le chapitre suivant.

“L’homme et la femme étaient tous deux nus mais ils n’en avaient pas honte. “

Dieu parle à l’homme mâle et femelle,l’adam, et l’institue sur la terre dont celui-ci devient le législateur.

L’homme et la femme désobéissent au seul interdit que Dieu leur avait formulé, ils mangent, répondant à la tentation du serpent, du fruit de l’arbre de “ la connaissance du bien et du mal” et c’est le récit de la chute, plutôt de la séparation, désormais Dieu cherche l’homme. (Genèse chapitre 3). Dieu nomme Adam nom propre (sans l’article), seulement après la chute (au verset 17),Adam nomme alors ÈVE (Havva qui signifie, vivant ou qui s’éveille à la vie). L’homme et la femme sont chassés du jardin que Dieu avait fait pour eux.

Avec l’épisode de Caïn et Abel apparaît le premier meurtre du sang d’Abel (hebel ou habel en hébreux, signifie souffle ou fragilité), frère du meurtrier Caïn, meurtre suscité par la jalousie de Caïn vis vis de son frère Abel devant les offrandes duquel, le regard de Dieu s’était tourné, en se détournant des siennes. “La voix du sang de ton frère crie du sol vers moi” (au chapitre 4, le verset 10). “Quand tu cultiveras le sol il ne te donnera plus sa force,tu seras vagabond et errant sur la terre.” (verset 12).Cette violence n’ira, nous révèle le texte, de génération en génération, qu’en se perpétuant et se développant. Le texte, nous dit encore, chose extraordinaire, que Dieu se repentit, dès lors, d’avoir fait l’homme sur la terre et il fut affligé dans son coeur (chapitre 6 verset 6 -TOB) .

Noé (dont le nom signifie repos ) est un descendant de Seth qui était lui-même fils de Adam et Ève. Seth fut en effet conçu après la mort de Abel (Genèse chapitre 4 verset 25). On commença à partir de la naissance de Enosh fils de Seth, nous dit le texte, à invoquer Dieu sous le nom de YHVH (seigneur).

Noé trouva grâce aux yeux de Dieu : averti du déluge, nous l’avons dit, il va construire une arche sur l’ordre de Dieu. “ C’est ce que fit Noé ; il exécuta tout ce que Dieu lui avait ordonné.” chapitre 6 verset 22 (expression est plusieurs fois répétée).

Noé va donc sauver dans son arche toute sa maison et la création animale en y mettant suivant l’ordre de Dieu, par couples chaque espèce animale, création entièrement par ailleurs ensevelie. Lorsque le déluge se termine Dieu s’adresse à Noé en ses termes.

“Tant que la terre subsistera les semailles et la moisson, froid et chaleur, été et hiver jour et nuit ne cesseront jamais.” ( chapitre 8 verset 22).

Dieu fait donc alliance avec Noé. Le commentaire de la TOB traduit et surtout résume en ces termes. La perversité humaine ne troublera pas la permanence de l’ordre de la nature qui est dès lors un don de Dieu. 3176

“L’arc dans la nue “ ou l’arc-en-ciel est le signe de l’alliance que Dieu établit avec Noé. (chapitre 9 verset 12).

Cette première alliance est donc celle qui ne demande en retour à l’homme aucun acte de foi, elle est le signe de l’ordre premier des choses sur lequel repose l’existence et la condition des hommes.

La création après Noé, autrement dit, n’est plus tout à fait celle qui fut avant lui, Dieu a scellé la première alliance , il a fait une promesse, a formulé un engagement qui le lie d’une certaine manière à l’histoire de l’homme et de l’humanité.

De l’arc en ciel à la tour de Babel.

De Noé et de sa descendance naissent ce que la TOB nomme la table des peuples” qui légitime à partir de cette postérité le concept ou l’idée de nation. (chapitre 10).

L’épisode de la tour de Babel va suivre. Genèse au chapitre 11, versets 1 à 11.

Babel est le même nom à l’origine que Babylone (Babi lani porte des dieux) le livre de la Genèse au verset 9 le rapproche d’un autre mot d’origine hébraïque ( bâlal, confondre, troubler, brouiller).

Les hommes parlaient, nous dit-on, la même langue. Les hommes décidèrent de fabriquer une ville et une tour dont le sommet toucherait le ciel, faisons-nous un nom afin de ne plus être dispersés sur la surface de la terre. Ce qui advint fut exactement l’inverse. “ c’est là que le Seigneur brouilla les langues de toute la terre et c’est là que le Seigneur dispersa les hommes sur toute la terre.” (verset 11).

Marie BALMARY explique dans son livre “Le sacrifice interdit” 3177 , combien s’opposent à partir d’ici deux contraires, la tour et l’arc-en-ciel.

Nous avons nous même indiqué dans notre mémoire précédent : “Autodidactie ? Une question singulière posée à la modernité” 3178 que cette opposition pouvait être les supports de deux conceptions de l’universel : l’universel construit (Babel), l’universel accueilli (Noé).

Abraham et les patriarches, naissance du peuple de l’alliance, la lente révélation d’un projet par le cheminement de l’accomplissement d’une promesse.

Nous entrons, à partir du récit d’Abram (Genèse 12) qui devint Abraham, car ainsi Dieu le nomme, dans le temps historique de l’alliance que Dieu passe avec un peuple. Le texte commence ainsi :

“ Le Seigneur dit à Abram : “Pars de ton pays, de ta famille et de la maison de ton père vers le pays que je te ferai voir.

Je ferai de toi une grande nation et je te bénirai.

Je rendrai grand ton nom.

Sois en bénédiction.

Je bénirai ceux qui te béniront, qui te bafouera, je le maudirai ; en toi seront bénies toutes les familles de la terre.” (Genèse verset 12 TOB)

Rappelons que le temps d’Abraham est situé généralement aux environs de deux mille ans avant notre ère.

Dès le départ, l’alliance faite entre Dieu et Abraham mêle deux notions apparemment séparées : la postérité, c’est à dire la notion de tribu, de descendance suivant le sang, notion de famille , voire de peuple particulier d’une part, et toutes les nations de la terre, c’est à dire une certaine approche déjà d’une universalité, d’autre part.

Elle suppose au départ un arrachement une obéissance à un ordre transmis par une “parole” toute extérieure, qui devient souveraine.

Tout se passe comme si d’une simple affaire de famille, le cheminement d’une histoire conduisait Israël (autre nom de Jacob, petit fils d’Abraham qui donna son nom au peuple et dont les douze fils sont les pères des douze tribus d’Israël), à une lente révélation d’une vocation universelle, par la rencontre avec un Dieu qui se distingue des autres divinités, par sa jalousie et n’accepte de culte que vis à vis de lui seul, en se distinguant du culte des idoles, ou autres dieux qui ne sont que des constructions des hommes, idoles de pierre, ou tout autre amour même familial, qui serait placé avant lui.

Ce qui caractérise cette alliance transmise donc de père en fils et ce qui prolonge celle que Dieu passa avec Noé, est le fait que Dieu désormais agit avec l’homme et s’insurge dans son histoire. La circoncision en est le signe. L’obéissance absolue ne supprime pas le dialogue mais au contraire semble l’ouvrir, songeons à l’intercession d’Abraham pour Sodome Genèse chapitre 18 les versets 20 à 33 et la marche par la foi, les conditions de l’accomplissement.

Une promesse en est le moteur, en quelque sorte, mais cette promesse tarde à s’accomplir ou en tout cas, dès le commencement, tout se passe comme à l’envers, des problèmes se posent en route. (Saraï, femme d’Abram, qui devint Sara n’est enceinte que sur le tard, des péripéties contraires vont s’opposer à l’installation en terre promise).

Cette alliance met en jeu trois partenaires l’homme, Dieu et une terre, en cela elle rejoint et prolonge celle de Noé qui concernait les hommes Dieu et la création.

Cependant tandis que la promesse que Dieu fit a Noé est simultanément accomplie à partir des mots qu’il prononce, celle qu’il fait à Abraham reste encore à accomplir, car elle ne s’accomplit de par sa définition même que dans un développement d’une histoire qui n’est pas terminée.

Quelques caractéristiques de la révélation de Dieu à Abraham,Isaac, Jacob, Joseph et les patriarches, apparaissent.

-Il est le dieu d’une alliance dont la circoncision est le signe.

-Cette alliance se renouvelle par le sacrifice et la marche par la foi.

-Dieu se révèle par une voie parfois surnaturelle, songeons aux songes de Joseph, mais il s’insurge dans le naturel concret des vies.

- Enfin, Dieu a un projet pour l’homme, dont une promesse semble être l’expression, mais les voies de Dieu ne sont pas des voies courantes, elles diffèrent de celles que l’homme a l’habitude de prendre et de reconnaître, Dieu est vraiment Tout Autre. Ainsi si tout met plus de temps à venir que la promesse entendue ne le laissait supposer, ceci n’est pas dû à une faiblesse de Dieu, mais à un choix qu’il fait. Le temps deviendra l’instrument par lequel Dieu enseignera l’homme.

Notons encore que Dieu peut même changer le mal en bien. Le complot de ses frères pour tuer Joseph,(Genèse 37), conduira Joseph en Égypte auprès de pharaon et finalement à leur venir en aide au moment de la famine lorsqu’ils vinrent en Égypte pour trouver de la nourriture.

“ Joseph leur dit : Soyez sans crainte; car suis-je à la place de Dieu ? Vous aviez médité de me faire du mal: Dieu l’a changé en bien, pour accomplir ce qui arrive aujourd’hui pour sauver la vie à un peuple nombreux. Soyez donc sans crainte je vous entretiendrai vous et vos enfants. Et il les consola en parlant à leur coeur.”

Et le livre de la Genèse se conclut par l’installation en Égypte des enfants de Jacob : commencera le temps de l’exode et de l’esclavage.

De l’obéissance à l’ intelligence par la révélation de la loi.

Commence alors la longue histoire d’Israël où se mêlent naturel et surnaturel, parole humaine et parole divine, dans la louange, les contritions, les révoltes et les retrouvailles, les victoires et les défaites de la vie d’un peuple, dont les psaumes sont à la fois chant de louange et la prière, dont la loi révélée est la colonne vertébrale, où enfin, la faiblesse de l’homme est le lieu de l’élection et le moyen nécessaire pour que s’exprime avec la force de l’Éternel le projet tout autre de l’accomplissement en lui de la volonté divine selon une promesse.

Dès lors, le message biblique est une invitation, par le moyen d’une révélation lente mais sûre au travers d’une histoire, à une intelligence de la volonté divine, à la lente révélation d’un projet dont l’homme est partie prenante, à la fois, l’objet et le sujet, pourrait-on dire, en tout cas l’interlocuteur par excellence.

Très schématiquement nous distinguons quelques grandes étapes :

La vie en Égypte, l’exil et l’esclavage.

Le retour de l’exode situé par les historiens entre le XV° et le XIII° siècle, (sous la conduite de Moïse) et quarante années dans le désert, l’expérience de la manne et du veau d’or.

Les tables de la loi sont données à Moïse et le peuple construit l’arche de l’alliance selon les préceptes de l’Éternel.

La conquête de la terre promise, le pays de Canaan, sous la conduite de Josué dont l’épisode de la prise de Jéricho constitue l’ouverture. (Livre de Josué chapitres deux, et six).

La période des juges (shoffetim), (1200-1030) marque le début d’une vie nationale d’Israël nation parmi les nations.

Les juges étaient des sages chargés d’instruire et de légiférer sur les questions civiles suivant la loi révélée, les sacrificateurs de la descendance de Aron enseignaient la loi, procédaient aux sacrifices et consultaient l’Éternel pour le peuple au moyen de l’Urim et du Thummim (lumières et perfections),sur les questions cruciales pour la nation, les scribes, souvent de la tribu des lévites, étaient des écrivains publics, ils étaient également chargés de garder l’écriture des textes sacrés, comme fonctionnaires ils servirent lors de la construction du Temple.

La promesse précisée, le temps des prophètes.

Continuons notre cheminement par événements successifs.

Les royautés de Saul, David, Salomon (1030 à 950) ou l’apogée d’Israël avec la construction du premier Temple.

Le premier livre de Samuel (chapitre huit) montre bien que la monarchie s’installe en Israël à la demande des anciens qui se font le porte-parole du peuple qui souhaitait un roi pour imiter les puissantes nations voisines, et ainsi être en mesure d’écraser leurs ennemis.

Le schisme en 933, partition d’Israël en deux royaumes rivaux :

-le royaume d’Israël, ou royaume du Nord (capitale Samarie),jusqu’à la chute par l’invasion assyrienne en 721

-le royaume de Juda, selon le nom de la tribu issue du quatrième fils de Jacob et de Léa (capitale Jérusalem dont le nom signifie fondement de la paix) qui perpétua la suite de la dynastie monarchique issue de David jusqu’à la chute de Jérusalem en l’an 587 par Nabuchodonosor , roi de Babylone.

Dieu parle par les prophètes, de l’hébreu nâbi qui signifie celui qui parle au nom d’un autre, et ceux-ci sont généralement des hommes simples, sans instruction parfois, qui rappellent à la priorité essentielle de la Torah, de la foi de la fidélité à la promesse et à l’alliance et du danger de l’ idolâtrie. Ils sont témoins de la permanence de la Présence de Dieu dans la vie du peuple qu’il s’est choisi.

Ils préviennent des événements futurs mais surtout donnent un sens à ceux-ci dans le présent. Dans l’affliction ils consolent, dans l’exubérance ils préviennent de la nécessité de revenir à l’essentiel au risque parfois de leur vie. Ils ne parlent pas d’eux-mêmes et se distinguent des faux prophètes par l’accomplissement, entre autres, de leurs dires.

Dans les textes de plusieurs d’entre eux la promesse prend une valeur d’universalité et concerne toutes les nations.

Le Messie devient dès lors attendu, comme le Fils de David qui devait conduire les nations.

Le premier Temple est brûlé en l’an 586 par Nabuchodonosor en même temps que la ville de Jérusalem, l’arche de l’alliance construite du temps de Moïse (Exode 25) et que David avait fait transporter à Jérusalem, signe de l’alliance divine, disparaît.

De la naissance du judaïsme à la venue du Christ, et l’alliance nouvelle.

Cet exil marque un tournant dans l’histoire d’Israël. Commence alors la déportation à Babylone pendant 50 ans. Le peuple en exil retrouve l’ardeur de la foi, moment historique de l’organisation première de la Diaspora.

Lorsque le Temple et le rituel du sacrifice ne sont plus au centre de la liturgie, c’est la synagogue et le débat public autour de la Torah qui deviendront centrales.

À partir de l’an 536, l’année du retour, et du début de la construction du deuxième Temple, après le rêve d’ Ézéchiel, les invasions successives des perses (538-333), des grecs (333-63), et enfin des romains par Pompée, à partir de 63 avant Jésus Christ font vivre après celle de l’exil, l’expérience nouvelle de l’occupation étrangère.

Une fois mise à part la plus grande autonomie politique lors de l’intermède de la présence comme gouverneur de Zorrobabel et de Néhémie, tout de suite au retour de l’exil, le royaume déchu est administré le plus souvent par des autorités étrangères.

Pendant cette période, le royaume de Juda est une province réduite ayant, au gré des invasions, à vivre dans une situation de plus ou moins grande dépendance, la révolte des Maccabées (entre 167 et 164), parvint surtout à maintenir le sacrifice annuel dans temple et l’indépendance cultuelle des juifs vis à vis des grecs, cependant le royaume resta sous tutelle relative vis à vis de l’occupant, à qui il devait payer le tribu, et la naissance d’une dynastie fut de courte durée.

D’ailleurs, les romains imposant Hérode comme roi, une nouvelle courte dynastie naîtra.

Cependant, grâce au sanhédrin, depuis les perses, le droit était reconnu aux juifs de régler entre eux leurs propres litiges. Les membres du sanhédrin au nombre de soixante et onze, étaient des souverains sacrificateurs, des anciens, chefs de tribus, de familles de classes sacerdotales, des scribes, puis des docteurs de la loi, Sadducéens et des Pharisiens selon leurs écoles rabbiniques.

En effet, sont apparues progressivement à partir de cette résistance culturelle, trois grandes écoles rabbiniques :

Les Sadducéens attachés à loi écrite de la Torah et particulièrement le Pentateuque ainsi qu’au Temple, et qui refusaient au nom de cette orthodoxie à l’écriture première, la vie après la mort.

Les Pharisiens ( le mot vient d’une racine araméènne qui signifie séparé) attachés à souligner l’élection d’Israël, attaché également à la nécessaire séparation du monde et à la pureté conçue sous cet angle. Les pharisiens pourraient être à la naissance de la mise en valeur d’une tradition orale accompagnant la loi écrite et l’interprétant, à qui nous devrons les développements ultérieurs du Talmud et de la Kabbale.

Les Esséniens que nous connaissons davantage depuis la découverte de manuscrits en 1947 de Qmrân sur les bords de la mer Morte, prônant l’engagement dans un nouveau judaïsme par un monachisme dans le partage intégral des biens, attendant la venue des temps messianiques dans le dénuement, vivant le pain partagé et le vin consacré (kiddusch), lors des repas, comme l’assimilation des sacrifices à l’autel.

Le sens du combat d’Israël devint avant tout culturel et religieux : Résister à la montée de la culture hellénistique, affirmer son identité. Des trois grandes écoles seuls les pharisiens devaient survivre aux premiers siècles de l’ère chrétienne en permettant la survivance du judaïsme.

Remarquons que plus précisément que de 150 ans avant Jésus Christ jusqu’à 300 ans après se développa chez certains juifs la pratique du baptême, qui se substituait ainsi parfois aux sacrifices, afin de se préparer pour les temps messianiques qui devaient venir et de préparer surtout selon le texte d’Ésaïe, le chemin de celui qui allait venir 3179 . Jean le Baptiste, le fils de Zacharie et de Élisabeth, et cousin, nous dit l’Écriture, de Jésus, baptisa-t-il Jésus lui-même.

Lors de la prise de Jérusalem par les romains en 37 avant Jésus Christ, Hérode 1° le grand qui n’était cependant pas d’origine juive donc, hors de la lignée de David, se fit reconnaître comme roi par ceux-ci. Il entreprit la construction d’un nouveau Temple sur le modèle hellénistique.

Les zélotes, “ celui qui est zélé”, parti nationaliste juif, qui naquit aux premiers siècles de l’ère chrétienne à partir de l’opposition de Judas le galiléen au recensement, lorsque Quirinius était gouverneur, furent à l’origine de la guerre qui devait opposer de 66 à 135 après Jésus Christ les juifs aux romains et qui devait aboutir à la défaite et la nouvelle Diaspora : guerre dont il est rendu compte dans un ouvrage extra biblique “la guerre de juifs” de Josèphe Flavius, descendant de famille sacerdotale, juif immigré à Rome.

En l’an 70 après Jésus Christ avait eu lieu la destruction du Temple et de presque toute la ville par les romains conduits par Titus, après le destitution, en 34 de l’ère chrétienne par Caligula, de Hérode Antipas fils de Hérode premier, roi d’Israël.

Commencera alors, à partir plus particulièrement de la défaite de 135, le temps de la dispersion pour Israël.

Nous arrêtons là pour l’instant ce cheminement historique.

Nous venons d’ évoquer les conditions historiques et l’environnement dans lequel va se développer l’enseignement de Jésus. À son époque autour de la grande effervescence intellectuelle et religieuse en terre sainte, jusqu’à la Diaspora, les juifs suivant la religion étaient déjà aux environs de huit millions comptant les prosélytes qui étaient des personnes d’origine païennes convertis au judaïsme.

Cet enseignement tel qu’il est relaté dans les évangiles se présente donc bien comme l’accomplissement de l’alliance dans une personne, le Messie, lui-même, celui que les prophètes avaient annoncés.

Les thèmes et les rites de l’ancienne alliance y sont sans cesse repris mais avec le sens nouveau que leur donne l’accomplissement en esprit et en vérité, selon le Christ.

Prenons trois exemples :

Le sermon sur la montagne prône, nous l’avons dit, non pas l’abrogation de la loi mais son accomplissement, jusque dans l’amour pour les ennemis, se substituant ainsi à l’ancienne loi du talion par l’entrée dans une communion avec la volonté de Dieu. L’exemple que prend Jésus pour justifier cet amour est une référence implicite à l’alliance première faite avec Noé.

Vous avez appris qu’il a été dit : Oeil pour oeil dent pour dent. Mais moi je vous dis de ne pas vous détourner du méchant. Si quelqu’un te frappe sur la joue droite, présente lui aussi l’autre. Si quelqu’un veut plaider contre toi, te prendre ta tunique, laisse lui encore ton manteau. Si quelqu’un te force à faire un mille fais en deux avec lui. Donne à celui qui te demande ne te détourne pas de celui qui veut emprunter de toi.

Vous avez appris qu’il a été dit : tu aimeras ton prochain, et tu haïras ton ennemi. Mais moi je vous dis : Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent afin que vous soyez fils de votre père qui est dans les cieux : car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes.

Matthieu chapitre 5 verset 38 à 45

C’est en communiant avec le jour nouveau page blanche offerte à tous par Dieu lui-même depuis Noé, que l’homme peut trouver la volonté la force et l’intelligence pour aimer jusqu’à ses ennemis.

Nous situerons le second exemple au moment de la Cène qui commémorait la Pâque juive, la sortie d’Égypte, la nuit des pains sans levain, et le sacrifice de l’agneau, qui fut le dernier repas que prit Jésus avec ses disciples et que les chrétiens commémorent dans l’eucharistie de sainte cène. Les Juifs fêtent la Pâque au soir du 14 Nisân, nuit de pleine lune. La fête débute le soir. Ils prennent habituellement le pain sans levain en souvenir de leur sortie précipitée d’Égypte et des herbes amères, souvenir du temps de l’esclavage. Le pain sans levain (Exode chapitres 12 et 13 ) ainsi que le vin (à partir d’Ésaïe chapitre 32 verset 10) étaient une manière de commémorer la Pâque (qui signifie “passer outre dans le sens d’épargner”) chez les Juifs du temps de Jésus comme encore aujourd’hui. Jésus ne prend pas un autre signe, il dit simplement des paroles nouvelles.

Et quand ce fut l’heure il se mit à table et les apôtres avec lui. Et il leur dit : j’ai tellement désiré manger cette Pâque avec vous avant de souffrir. Car je vous le déclare, jamais plus je ne la mangerai jusqu’à ce qu’elle soit accomplie dans le Royaume de Dieu”. Il reçut alors une coupe et après avoir rendu grâce il dit : “ Prenez la et partagez la entre vous. Car je vous le dis : “Je ne boirai plus du fruit de la vigne jusqu’à ce que vienne le règne de Dieu. Puis il prit du pain et, après avoir rendu grâce, il le rompit en disant : Ceci est mon corps donné pour vous. Faites cela en mémoire de moi.” Et pour la coupe, il fit de même après le repas en disant : “Cette coupe est la Nouvelle Alliance en mon sang versé pour vous”.

Évangile de Luc chapitre 22 verset 14

Jésus prend la place de l’agneau. Désormais l’alliance en lui, fait de chaque homme qui y répond, un fils de Dieu.

Au sacrifice des hommes, Dieu substitue le sacrifice de son propre fils unique et bien aimé, sur la croix. Tel est le renversement historique unique et incontournable du christianisme qu’a si bien souligné René GIRARD. Ce renversement permet toute une lecture renouvelée du texte ancien non plus selon la lettre de la loi, ce thème est cher à l’apôtre Paul, mais selon la grâce que donne de comprendre la foi en Jésus, vraiment homme, et vraiment fils de Dieu, vraiment Dieu. Car la mort n’est pas le dernier mot. Au matin du troisième jour, le tombeau était vide.

Notre dernier exemple, nous aurions pu en prendre une foule d’autres, se situera dans trois dialogues différents. Jésus dialoguant, avec Nicodème docteur de la loi et pharisien qui lui demandait les conditions pour entrer dans le Royaume de Dieu, ou encore avec ses disciples, s’inquiétant de savoir lequel serait le plus grand dans le royaume de Dieu, enfin avec la femme samaritaine à qui il demanda de l’eau au bord du puits de Jacob.

À Nicodème, docteur pharisien et savant, Jésus répondra (Jean 3 versets 1 à 21) qu’il faut naître de nouveau, que cette naissance est d’eau et d’esprit (allusion probable au baptême). Qu’il faut naître d’en haut ( la TOB, au verset 7).

Jésus fait allusion ensuite au serpent élevé dans le désert,le bâton d’airain de Moïse, les malades qui le regardaient avec foi étaient guéris (Nombres 21 versets à 4 à 9). “De même le Fils de l’homme doit être élevé afin que quiconque croit en lui ait la vie éternelle. Car dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son fils unique afin que quiconque croit en lui ne se perde pas mais qu’il ait la vie (éternelle).(Jean 3 les versets 14 à 16).

À la décentration initiale qui consiste à une mort à soi-même, pour avoir foi en Jésus succède une “ surcentration ” qui fait vivre l’homme dans et par la lumière de Dieu. Mais ce cheminement n’est pas aisé pour tous. (Les versets 20 à 21).

À la question des disciples, il répondra de manière complémentaire. “Jésus ayant appelé un petit enfant et l’ayant placé au milieu d’eux, dit: “Je vous le dis en vérité si vous ne vous convertissez et si vous ne devenez comme des petits enfants , vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux. (Matthieu 18 verset 3).

À la femme samaritaine ( Jean 4 versets 4 à 26), une “pécheresse” cinq fois mariée, et une étrangère, il demande de l’eau avant de signifier : “ quiconque boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif, et l’eau que je lui donnerai deviendra en lui source d’eau qui jaillira jusque dans la vie éternelle (verset 14), il révélera finalement à cette femme, qu’il est lui-même le Messie attendu (verset 26). Ces trois textes disent trois niveaux de la bonne nouvelle de l’évangile telle qu’elle est annoncée par Jésus et crue par les premiers chrétiens. Jésus agneau de Dieu, par son sacrifice sur la croix doit être élevé, afin que la vie soit donnée gratuitement, d’en haut, aux hommes. Il ne peut être accueilli que dans la confiance candide de l’enfant, il ne condamne pas mais vient sauver ce qui était perdu,(Matthieu 18 verset 11), alors pour celui qui se confie en lui, des sources d’eau jaillissent de son existence, la soif est vaincue. Une nouvelle “race d’homme “ en quelque sorte prend naissance avec le Christ, premier né des hommes nouveaux, initiateur d’une création nouvelle. (Romains 5) .

Ainsi, la communion avec la volonté divine fait entendre le sens de la loi qui s’accomplit dans l’amour absolu et le pardon rendu désormais possibles. La loi n’est donc pas abolie mais elle a agi comme le dira, plus tard dans ces épîtres, l’apôtre Paul, comme un pédagogue pour conduire au Christ. Rappelons que le pédagogue de l’antiquité conduisait l’enfant, à pied, d’un maître à l’autre, se devant, en chemin, de le protéger et répondre de sa vie.

Paul écrit dans l’épître aux Galates :( Au chapitre 3 verset 25)

Ainsi la loi a été un pédagogue pour conduire au Christ afin que nous soyons justifiés par la foi.

La foi étant venue nous ne sommes plus sous ce pédagogue. Car vous êtes tous Fils de Dieu par la foi en Christ.”

(...)“ Et si vous êtes à Christ, vous êtes donc la postérité d’Abraham selon la promesse.” (verset 29)

Ainsi, le caractère de la nouvelle alliance serait comme un renversement suivant :

La nouvelle filiation est celle de l’adoption,” (...)vous n’avez pas reçu un esprit qui vous rende esclaves et vous ramène à la peur, mais un Esprit qui fait de vous des fils adoptifs et par lequel nous crions “abba, Père”, (Epître de Paul aux Romains chapitre 8 verset 15 (TOB) ; la nouvelle circoncision est celle du coeur “En effet, ce n’est pas ce qui se voit qui fait le Juif, ni la marque visible dans la chair qui fait la circoncision, mais c’est ce qui est caché qui fait le Juif, et la circoncision est celle du coeur, celle qui relève de l’esprit et non de la lettre.” (Epître de Paul aux Romains chapitre 2 versets 28 et 29)(TOB).

Il ne s’agit plus seulement d’obéir à la volonté de Dieu mais d’accomplir celle-ci en communion avec lui, d’une certaine manière d’entrer dans le Règne avec lui.

L’exigence peut paraître démesurée car il s’agit désormais d’aimer comme Dieu aime.

Mais Dieu a tellement aimé le monde qu’il donne son propre fils.

Alors cette exigence s’accueille comme une grâce, comme un enfant simplement reçoit le jour nouveau comme une nouvelle page blanche à écrire, un chemin la rend possible. Ce chemin c’est Jésus.

Désormais donc, la communion au règne et à la volonté de Dieu qui s’était manifesté comme le Tout Autre depuis Abraham est possible.

Alors, loin d’être une difficulté supplémentaire insurmontable réservée aux grandes âmes, l’enseignement du Christ est annoncé et reçu comme une bonne nouvelle, le royaume s’est approché des hommes, et seul un coeur d’enfant peut l’accueillir.

Notes
3174.

MAILLOT Alphonse “Le décalogue une morale pour notre temps” Les bergers et les mages” Paris Lausanne 1976 ; (164 pages) en postface de couverture.

3175.

Alphonse MAILLOT “ Notre Père “ Labor et fides col. les bergers et les mages Paris 1991 164 pages p. 162

3176.

Note de bas de page dans la TOB au sujet du verset cité.

3177.

BALMARY Marie “Le sacrifice interdit “ Grasset Paris 1986 ; (345 pages) ; les pages 81 à 83 au paragraphe “ La tour et l’arc-en-ciel”

3178.

CABALLÉ Antoine “Autodidactie aujourd’hui, ? Une question singulière posée à la modernité. De l’institution à la traverse, de la traverse à l’institution. À partir des notions d’universalité et de singularité.” Mémoire de Maîtrise en Sciences de l’Éducation - Université Louis Lumière Lyon 2. 1993 ; (des pages 55 à 57).

3179.

Ésaïe chapitre 40 verset 3 “Préparez le chemin du Seigneur”