6 - L’enjeu vital et existentiel dans la perspective d’unité personnelle

-Du face à face “comment-pourquoi”

Il semble que nous tenions là, la véritable hantise constante tout au long de la vie d’ANDERSEN. Il est un autodidacte de l’écriture, il ne peut dissocier le geste de la pensée. Le plus souvent il raconte les histoires avant de les écrire, souvent il les relit à des amis. Car avant d’être un homme de l’écriture, il est un homme qui parle.

Il explique ce qu’il voit, il voit ce qu’il explique, il est un "digter", comme on dit en Danemark. Plus qu’un diseur, ou raconteur, un homme de la parole. Pour ANDERSEN, cette parole est créatrice, elle vient de Dieu, la Bible la révèle en la personne de Jésus qui accomplit l’écriture. Alors la parole peut s’incarner en l’homme, comme “la plume et l’encrier “ le signale, et la grâce est donnée aux hommes dans l’humilité d’un coeur brisé de transmettre cette parole qui donne la vie.

Il écrira un texte remarquable, depuis la Suède, où il voyageait, intitulé Foi et science et qu’il conclut comme ceci :

Et celui qui a pénétré si profondément dans les voies de l’âme qu’il ose nier que la prière est l’aile qui nous élève vers la sphère de l’inspiration d’où Dieu nous tendra la branche d’olivier du salut et de la grâce. Simplement en marchant yeux ouverts sur la voie de la science, nous voyons la splendeur de la proclamation. La sagesse de l’humanité n’est qu’un empan sur les hauts piliers de la révélation qui porte Dieu, mais ce court empan grandira à travers l’éternité, dans la foi et avec la foi. La science est comme une réaction chimique qui dit que l’or est authentique . 3579

Trois autres de ses oeuvres tournent autour de cette question pour évoquer la victoire de la foi, du sentiment, sur la raison purement spéculative : “Le jardin du paradis”, “La pierre philosophale” et bien sûr “La reine des neiges”. ANDERSEN nous semble rejoindre là le combat des apôtres de l’évangile de Jean, à l’épître aux Colossiens, combattant le docétisme, ou, des pères de l’église chrétienne qui depuis IRÉNÉE 3580 (140 ? - 202 ), combattant entre autre, la gnose valentinienne, et l’idée qu’il puisse y avoir un plérôme, une plénitude, au dessus du Dieu vivant, jusqu’à AUGUSTIN 3581 ( 354 -430), contre, entre autre, le manichéisme, ou même THOMAS D’AQUIN 3582 (1225 - 1274 ) luttant pour l’unité de l’intellect contre les idées de AVERROES (1126 - 1198).

-Le sentiment est partie de la raison, la raison est contenue dans le sentiment, le sentiment triomphe de la raison...

“La reine des neiges” illustre parfaitement cette dualité, ce combat qui n’est rompue, qui n’est gagné qu’au prix d’une rencontre, incarnée, non d’un théorème ... La foi l’amour, le don de soi, triomphent de la spéculation rationnelle, qui est depuis le jardin le fruit de la vanité et de l’orgueil de l’homme qui veut atteindre Dieu sans Dieu.

La séduction morbide, la possession, sont le résultat de cette tentative de relation à l’absolu par la spéculation pure. La fusion des sentiments, se substitue à la communion chrétienne. À la Pentecôte les langues de due qui descendent sur les disciples sont séparées les unes des autres.

Pour ANDERSEN la raison pure, pour reprendre les termes de KANT (1724 - 1804 ), c’est à dire le rationnel, est irrémédiablement coupé non seulement du raisonnable mais de l’intelligence effective qui seule sait s’émerveiller de la beauté des choses ...

L’intelligence du coeur fait fondre la glace de la raison. D’un point de vue philosophique une opposition s’impose entre cette attitude et le positivisme religieux d’Auguste COMTE (1798 - 1857 ) ou SAINT-SIMON (1760 - 1825 ) 3583 et le scientisme accompagnant prolongeant et succédant au romantisme dominants chez les contemporains d’ANDERSEN ; pensons à Jules VERNE : ANDERSEN reproche à la raison pure d’ensorceler à la manière de la reine des neiges et de rendre insensible à la beauté première des choses. “... les salles de la reine des neiges étaient vides grandes et froides.” 3584

-La question du “pourquoi” est première et dernière et elle renvoie à l’opposition “mort-vie”...

“Le petit Kay était tout bleu de froid, presque noir, mais il ne s’en apercevait pas, car le baiser de la reine des neiges lui avait enlevé le frisson du froid, et son coeur était autant dire un bloc de glace. Il circulait et prenait des morceaux de glace froids et coupants, qu’il disposait de toutes les manières, car il voulait arriver à un résultat ; c’était comme lorsque nous avons de petites plaques en bois dont nous formons les figures que nous appelons jeux chinois. Kay aussi formait des figures et très compliquées, c’était le ” jeu de la glace et de la raison” ; à ses yeux ces figures étaient remarquables et de la plus haute importance ; l’éclat de verre qu’il avait dans l’oeil en était la cause ! il composait des figures qui étaient un mot écrit, mais jamais il ne parvenait à tracer le mot que précisément il voulait : Eternité, et la reine des neiges lui avait dit :” si tu peux me le composer tu seras ton propre maître “ mais il ne le pouvait pas. 3585

Le petit Kay est prostré ... L’éclat de verre 3586 de la raison a rendu Kay aveugle à ce qui l’entourait et préoccupé par le seul résultat de ses recherches : disparition de la conscience de la réalité des choses que produit la raison pure ...

La métaphysique Kantienne, prolongeant et exacerbant par une approche paradoxalement critique et symétrique le principe du cogito cartésien éliminant l’immanence de la conscience d’être : “je doute donc je pense je pense donc je suis”, en la transposant à la question de l’immanence rationnelle de l’existence divine, crée le concept de raison pure en rupture avec la conception judéo-chrétienne réunifiée de l’homme raison et sentiment. Elle renoue ainsi curieusement avec une vision pré-chrétienne et hellénique du monde séparant comme le montre PLATON par le mythe de la caverne, le monde pur des idées -de la raison pour KANT- du monde impur de la réalité apparente.

”D’un mot la philosophie de DESCARTES est un anthropocentrisme parce qu’elle est un théocentrisme et dans la mesure où ce théocentrisme est excessif...

Mais d’un autre côté , puisqu’aucun lien ne relie l’homme à Dieu ni d’une part un rayonnement de charité (amour) ni de l’autre, l’aspiration d’un être inachevé sans Dieu, DESCARTES a dû , pour maintenir la subordination des créatures à Dieu rattacher les premières au second cette fois de l’extérieur et par suite de la manière la plus étroite non sans violence ni arbitraire : d’un univers qui est incommensurable à son amour comme à sa puissance d’un monde de machines d’autant plus parfaites qu’elles pourraient s’attribuer le mérite de leur perfection, il faut que Dieu pour sauvegarder sa souveraineté soit le maître absolu. D’un mot encore le théocentrisme de DESCARTES est solidaire de son anthropocentrisme et il en est l’indispensable contrepoids. Cette solidarité des deux points de vue est à la fois la force et la faiblesse de DESCARTES. Sa force parce que cet équilibre tout instable qu’il soit exclut toute interprétation de la philosophie de Descartes qui tendrait à supprimer l’un des deux termes . Sa faiblesse parce que ce principe interne de division devait un jour ou l’autre entraîner la rupture du système.” 3587

Cette rupture historique entre rationnel et raisonnable semble gêner ANDERSEN, pour qui, la modernité et le cortège des inventions techniques, en dehors de l’admiration voire l’enthousiasme qu’elles entraînent, comportent bien des dangers de déshumanisation.

Les contes du rossignol de l’empereur ou du grand serpent de mer illustrent cette attitude éthique.

“Le grand serpent de mer” l’un des derniers contes d’ANDERSEN raconte la perception étonnée et étrange qu’ont les habitants des fonds marins du grand câble téléphonique muet et inerte à leurs yeux qui relie l’Europe à l’Amérique.

“Il est né, il a jailli de l’intelligence humaine, et il a été déposé au fond de la mer, où il s’étend des pays de l’est aux pays de l’ouest et porte des nouvelles aussi rapide que les rayons de lumière qu’envoie le soleil à notre terre(...)Tout en bas s’étend le serpent un grand serpent bienfaisant qui se mord la queue en entourant la terre. Poissons et bêtes rampantes s’y heurtent, mais ils ne comprennent pas cette vérité d’en haut : l’humanité a, dans le serpent de la connaissance du bien et du mal, plein de pensées, qui s’expriment en toutes langues et pourtant reste muet, la plus merveilleuse de merveilles de la terre, notre actuel serpent de mer. 3588

Ici encore, c’est l’humour la suggestion et non la démonstration qu’ANDERSEN utilise en se mettant à hauteur des habitants marins il interroge la finalité de tout le progrès technique dont il ne nie pas l’utilité qui l’émerveille, certes, à l’instar du rossignol mécanique, mais qui le laisse pour le moins sceptique et dont il semble craindre la course en avant schizophrénique.

Il nous invite à nous décentrer pour regarder les choses et le monde à la manière des plus démunis, ici les poissons, et d’interroger ainsi notre progrès technique. Et ce serpent qui se mord la queue tandis que la merveille des merveilles de notre terre est toujours muette entraîne chez l’auditeur bien des questions nées de l’étrange suspension finale du récit.

Notes
3579.

ANDERSEN Hans Christian “Foi et science sermon dans la nature “ in

“Oeuvres” traduit et annoté par Régis BOYER “la pléiade “ Gallimard Paris 1992 nouvelle traduction. ; tome 2 ( page 1055 ).

3580.

IRÉNÉE de Lyon “Contre les hérésies - Dénonciation et réfutation de la prétendue gnose au nom me

3581.

AUGUSTIN Saint “Six traités anti-manichéens” Desclée de Brouwer Paris 1962 ; (827 pages).

3582.

(SAINT) THOMAS D’AQUIN “L’Unité de l’intellect contre les averroïstes : suivi des textes contre AVERROES antérieurs à 1270” traduction du latin et éd. de LIBÉRA Flammarion Paris 1994 ; (384 pages).

3583.

Auguste COMTE rédigea en 1852 “Le catéchisme positiviste”

Claude Henri de ROUVROY, conte de SAINT-SIMON rédigea “Le nouveau Christianisme” publié à titre posthume.

3584.

Hans C. ANDERSEN contes de l’amour naissant Gallimard 1979 Mercure 1937 pour la traduction ...p 69

3585.

Ibidem p 69

3586.

ANDERSEN en évoquant, dans ce conte, l’origine du mal dans le bris du miroir dont les morceaux se répandant changent le regard des hommes, se rapproche de la tradition de la kabbale, juive spécialement. Si la tradition talmudique est celle de la discussion, de la réflexion et de l’échange, la tradition de la Kabbale (ou Kabbale, cabale) est celle de l’étude des signes, de l’initiation, et de l’invocation priante allant jusqu’à la concentration; la Kabbale, dont le mot signifie tradition, issu de kabbel qui veut dire recevoir, naît à partir du I° siècle avant Jésus-Christ de l’interprétation ésotérique que firent les cercles pharisiens, en particulier, de la création du monde, dans le livre de la Genèse, et du premier chapitre du livre d’ Ézéchiel sur le trône de Dieu (la Merkaba). La kabbale conçoit les vingt deux lettres de l’alphabet hébraïque comme des entités créatrices à partir de quoi tout se compose. Le principal livre de la Kabbale ancienne dite espagnole est le “Sefer ha-Zohar “, le livre de la splendeur. Fut-il écrit au XIV ° siècle par Moïse de Léon, érudit espagnol ? Celui-ci prétendait l’avoir retrouvé, et la tradition ancienne l’attribuait à Siméon Ben Yochaï et à son fils rabbi Éléazar, souvent mis en scènes dans l’ouvrage et qui l’auraient composé lors d’un séjour dans une grotte au 2° siècle au temps des persécutions romaines. Plus simplement cette oeuvre est-elle le fruit d’une tradition orale ? Encore aujourd’hui la controverse existe. La Kabbale der Safed ou lourianique se développa à partir de Isaac LOURIA (1534-1572). Cette Kabbale postule l’auto-contradiction divine ou simsum, ainsi que la shebirat ha-kélim ou le bris des vases : tout le bien contenu dans le flux divin ne pouvait être contenu dans les vases prévus pour le contenir, ainsi s’expliquerait l’apparition du mal, depuis les vases brisés, se répandent aux quatre coins des ténèbres, des lumières exilées. Une dernière notion apparaît dans la gnose lourianique qui est celle de la restauration de l’harmonie cosmique ou tiqqun dans laquelle l’homme se fait l’allié de Dieu par le jeu des réincarnations ou de migrations dans des corps aboutissant à la rédemption.

Ce thème de la réincarnation est radicalement absent, de fait de tout le texte biblique. Il semble bien plutôt venir des introductions, dans l’interprétation du texte, de mystiques orientales géographiquement proches des lieux où se développa la kabbale lourianique et ses dérivées : LOURIA vécut en Égypte.

3587.

In “Bulletin des amis de E. Mounier” Doullens Juin 1977 ; (p.12 ).

Extrait des conclusions du conflit entre l’anthropocentrisme, et le théocentrisme dans la philosophie de Descartes thèse soutenue par Emmanuel MOUNIER.

3588.

“Contes fantastiques et merveilleux” (tome 1) Gallimard Paris 1979 p276.

Je ne prends le parti de Régis BOYER dans son étude des oeuvres d’ANDERSEN - Oeuvres ( tome 1) Gallimard 1992 Paris; (page 1491 ). Régis BOYER note simplement l’admiration d’ANDERSEN pour toute découverte technique... Cette interprétation ne peut de toute façon bien sûr être rejetée... Certes Régis BOYER indique qu’ANDERSEN était enthousiasmé par les progrès de la science mais il cite le passage d’une lettre d’ANDERSEN pour B. BJORNSON .

“Il y a le télégraphe chez moi, et j’ai laissé mon humeur jouer avec l’étonnement, les idées et la bêtise que les poissons montrent sur vis à vis de cette apparition, leur pensée sur ce “venu d’en haut.”

Lire Genèse II et III