a) la collectivité aux côtés de l’Assistance publique381

Au sein de l’organisation assistancielle de la Ville, la place du service des enfants assistés est grande. Organisé par le département, la municipalité, en ce qui concerne la population stéphanoise, lui apporte son soutien.

On peut en citer d’autres, par exemple en signalant que lors de la conception du nouvel hôtel-Dieu de Bellevue dans les années 1890, on prévoit, à l’écart de la masse principale des pavillons alignés, trois bâtiments isolés sur son flanc ouest : la maternité, le pavillon des enfants assistés et le bâtiment des femmes vénériennes. Dans cet ensemble qui se veut moderne, propre et aéré, un tel isolement est riche de sens 382 . On y retrouve la volonté de classement déjà évoquée, la mise en catégories s’accompagnant d’une gradation de la dangerosité.

L’Hospice de la Charité, dès sa fondation à la fin du XVIIe siècle par le curé Colcombet, a été destiné à recevoir vieillards, invalides, pauvres et enfants abandonnés. Ce saut dans le passé, permet de signaler que cette Maison de charité se situe dans la continuité de la création par ce même Guy Colcombet, de la première école gratuite de Saint-Etienne, inspirée du modèle lyonnais de Charles Démia, et dotée d’un « but social très marqué : moraliser les petits pauvres, les empêcher de vagabonder. » 383

De fait, les lettres patentes accordées par le roi à la Charité invitent les artisans à venir enseigner aux pauvres et orphelins, un métier 384 . L’insertion déjà passe par le travail. La tradition est maintenue lorsque le Dr Cénas rédige son article. La Charité possède à cette date cent vingt-huit lits affectés aux orphelins (sur un total de six cent soixante-dix). Admis à partir de six ans, ils suivent d’abord les cours de l’école communale de la rue Valette, avant d’être placés en apprentissage, les garçons chez « un patron recommandable » et les filles dans les ateliers de couture et de lingerie de l’Hospice, jusqu’à leur majorité 385 . Hormis le placement urbain, pour des raisons de proximité, le système est parfaitement banal. L’apprentissage destiné aux filles montre la fonction domestique et familiale à laquelle elles sont destinées. Par le placement de quelques pupilles à la Maison maternelle, et l’organisation de son Ecole ménagère, l’Assistance publique s’inscrit dans le même mouvement.

Directement géré par la Ville, l’orphelinat municipal du Rez, lui aussi d’origine privée et laïcisé en même temps que le Bureau de bienfaisance auquel il était rattaché, s’organise selon un schéma comparable. Il reçoit les enfants, garçons et filles, âgés de plus de six ans, orphelins ou appartenant à des familles indigentes, et les garde jusqu’à la fin de leur apprentissage. En 1896, ils sont au nombre de cent quatre-vingt-quinze, cent vingt garçons et soixante-quinze filles. Jusqu’à treize ans, ils fréquentent les écoles communales de la Rivière. Les filles sont ensuite placées dans les ateliers de couture, de lingerie et, à tour de rôle, à la cuisine et à la buanderie : elles participent donc largement à la marche de l’établissement, qui peut de ce fait se contenter d’un personnel réduit (un directeur, une surveillante générale, cinq surveillants et surveillantes, une maîtresse de couture). Les garçons pour leur part sont mis en apprentissage, chez des industrielslà aussi recommandables, mais restent nourris et habillés par l’établissement. Le Dr Cénas regrette que, « comme il y a quelques années », filles et garçons ne puissent plus suivre les cours des écoles professionnelles : davantage encadrés et mieux formés, leur avenir en serait facilité 386 .

Là encore, le parallèle avec l’Assistance publique et son mode d’éducation, y compris les limites de la fréquentation scolaire, est évident. La Ville respecte strictement l’obligation scolaire puis, après avoir fait des enfants de bons citoyens par l’enseignement (qui les soustrait, c’est lourdement implicite, à ces milieux délétères que sont la rue et ses appendices : cabarets et mauvais lieux), se soucie aussi d’en faire de bons ouvriers pour les garçons (chez un patron choisi et « recommandable » qui saura les protéger des promiscuités de l’atelier) et de bonnes mères de famille pour les filles (qui par surcroît travaillent au profit de leur lieu d’accueil, se rendant ainsi précocement utiles à la communauté). La préoccupation sociale, dans une vision qui n’est guère progressiste, est étroitement liée aux impératifs de l’économie.

Mais dans ce secteur aussi, des initiatives proprement privées tiennent une place importante.

Notes
381.

Dans d’autres communes importantes du département existent des fondations municipales : Roanne, Rive-de-Gier, Montbrison… Nous privilégions le cas stéphanois, apparemment plus complet.

382.

Le Dr Chavanis qui en a supervisé la conception, en relation avec l’architecte de la Ville Lamaizière chargé de la réalisation, s’en réjouit :

« Isolée au centre d’un jardin, loin de l’agglomération principale, elle [la maternité] offre toutes les conditions hygiéniques désirables. (…)

Nulle part on ne songe à organiser d’une façon pratique le service des femmes vénériennes et dartreuses. En général, il y a des volontaires à assister et des filles soumises que la police confie à l’administration. Le bâtiment est disposé dans un emplacement réservé, entièrement clos de murs. La séparation entre les femmes vénériennes libres et les filles soumises est absolue en fait et en principe. »

Dr Chavanis, « Hospitalisation publique et privée à Saint-Etienne », in Association Française pour l’Avancement des Sciences…, op. cit., tome 3 p. 185-242, p. 203-204. On y trouve une description complète, et précise, du nouvel hôtel-Dieu, que sous-tend une discrète fierté d’auteur.

383.

Jean-Pierre Gutton, « les deux derniers siècles de l’Ancien Régime », in Etienne Fournial, (dir.), Saint-Etienne, histoire de la ville et de ses habitants, Roanne, Horvath, 1976, 428 p., coll. « l’Hexagone », p. 133 et suivantes, p. 143. Il précise le contenu de l’enseignement : à l’enseignement de base (lecture, écriture, un peu de calcul) s’ajoutent les exercices de piété et le catéchisme. L’enseignement s’ajoute donc à l’éducation et à la volonté d’occuper les enfants.

384.

Chavanis précise que l’école gratuite fondée par le curé Colcombet date de 1679, la Charité de 1682, et les lettres patentes de mars 1685.

385.

Dr Cénas, « Assistance publique », art. cit., p. 163-164.

386.

Dr Cénas, art. cit., p. 155-157.