L'approche de l'exorcisme à travers quelques sources de l'histoire religieuse

L'histoire de l'exorcisme est aussi rendue possible par les travaux pionniers qui ont été entrepris sur les diverses sources nécessaires à la compréhension du sujet : l'hagiographie, l'iconographie, les sermons et les exempla, les ouvrages théologiques et surtout la liturgie.

L'hagiographie est une source essentielle. Ainsi, lorsqu'il définit la sainteté médiévale, André Vauchez évoque l'exorcisme comme l'un des charismes des saints 36 . L'exorcisme est un miracle parmi d'autres 37 . Il a été étudié à propos de vies de saints particulières 38 . La principale difficulté de cette source est d'évaluer le nombre de récits d'exorcisme dans une production hagiographique très abondante. L'article d'André Goddu tente une quantification de ces récits à travers les tomes des Acta Sanctorum pour le mois d'octobre 39 , mais cette évaluation pose des problèmes de méthode. Il convient, pour que les statistiques soient pertinentes, d'utiliser un dossier hagiographique suffisamment vaste et représentatif, le choix des tomes du mois d'octobre comme le fait Goddu est arbitraire. Or la production hagiographique du Xe au XIVe siècle est immense. C'est la raison pour laquelle, abandonnant le projet d'évaluer quantitativement le nombre des exorcismes dans les vies de saints de la période, j'ai choisi de m'appuyer sur les chiffres établis par Pierre-André Sigal à partir des recueils de miracles et des vies de saints pour les XIe et XIIe siècles et sur ceux donnés par André Vauchez pour la période XIIIe-XVe siècle à partir des procès de canonisation. Si ces chiffres ne viennent pas des mêmes sources hagiographiques, ils ont le mérite de la représentativité.

Toute étude de l'exorcisme médiéval doit en effet partir des sources hagiographiques en raison du nombre et de la richesse des récits présentés dans ces textes. Sans pouvoir leur faire dire autre chose que ce qu'ils proposent, c'est-à-dire des récits édifiants et merveilleux, il convient de réunir un grand nombre de miracles afin d'établir le sens de ces récits, repérer les échos qui nous renvoient de l'un à l'autre, relier enfin ces textes, dans la mesure du possible, à d'autres témoignages.

Au texte, les récits des Évangiles ou des vies de saints, il est possible de confronter des images qui sont nombreuses à être réalisées dans les scriptoria d'Occident à partir du Xe siècle 40 et qui représentent parfois l'homme possédé. Elles contribuent à reconstituer l'imaginaire de la possession et de l'exorcisme. J'ai tenté, sans pour autant prétendre à une exhaustivité complète, d'établir un catalogue des principales représentations de la possession et de l'exorcisme entre les Xe et XIVe siècles 41 . La mesure de la proximité ou des écarts entre texte et images ne peut être établie de manière significative qu'avec la composition de séries iconographiques cohérentes 42 .

Le dossier de la prédication permet quant à lui d'aborder une autre "réalité" de cet imaginaire. Dans leurs sermons, en effet, les prédicateurs utilisent un vocabulaire, des anecdotes qui, certains jours de l'année liturgique, ont recours à l'image de la possession et de l'exorcisme 43 . L'usage de ces mots est révélateur de l'imaginaire des hommes et des femmes du Moyen Âge. Les recueils d'exempla présentent, pour leur part, une figure de l'homme possédé qui est tout à fait particulière et qu'il convient, à la suite d'un article de Barbara Newman 44 , de définir et d'analyser.

C'est peut-être la liturgie qui offre le dossier documentaire le plus proche de ce que les hommes du Moyen Âge ont vécu dans le domaine de l'exorcisme mais aussi le plus complexe à manier dans le cadre d'une problématique historique. Il convient de faire la liste de ces formulaires, de les dater, d'en noter les nuances d'un manuscrit à l'autre ou à travers les manuscrits édités 45 afin d'établir ce que pouvait être un modèle d'exorcisme dans la "réalité" entre la fin du Xe siècle et le début du XIVe siècle.

Par la multiplication des sources, des réalités aussi vastes et difficiles à cerner que celle de la possession et l'exorcisme pourront être approchées, dans le cadre parfois restreint de ce qu'en disent les textes.

Notes
36.

A. Vauchez, Saints, prophètes et visionnaires. Le pouvoir surnaturel au Moyen Âge, Paris, Albin Michel, 1999 et en particulier "Un surnaturel efficace et accessible : la sainteté", p. 19-38 (la couverture de l'ouvrage présente saint Vincent exorciste).

37.

P. -A. Sigal , dans son chapitre présentant les différents types de guérisons miraculeuses évoque les "affections mentales", L'homme et le miracle dans la France médiévale (XIe-XIIe siècles), Paris, Cerf, 1985, p. 236-238. Dans la typologie des miracles présentée par A. Vauchez à partir des exemples enregistrés dans les procès de canonisation (1201-1417), le sixième type de miracle est désigné par le terme "maladies mentales ("démoniaques", épileptiques, fous)", dans La sainteté en Occident aux derniers siècles du Moyen Âge, Rome, EFR 241, 1988, p. 547.

38.

M. Rubellin, "Le diable, le saint et le clerc, deux visions de la société chrétienne au Haut Moyen Âge", dir M. Sot, Haut Moyen Âge. Culture, éducation et société, études offertes à Pierre Riché, Nanterre, 1990, p. 265-272 ; P. A. Sigal, "La possession démoniaque dans la région de Florence au XVe siècle d'après les miracles de Jean Gualbert", dans Histoire et Société. Mélanges offerts à Georges Duby, vol III. Le moine, le clerc et le prince, Aix-en-Provence, Publication de l'Université de Provence, 1992, p. 101-112 ; dans le cadre hagiographique byzantin, voir P. Horden, "Possession without exorcism : the response to demons and insanity in the earlier Byzantine middle east" dans E. Patlagean, Maladie et société à Byzance, Spoleto, 1993 (Collectanea 3), p. 1-19 ; R. Leggero, "Il diavolo, le reliquie e la rifondazione di Lodi", dans La religion civique à l'époque médiévale et moderne (chrétienté et islam), CFER 213, Rome, 1995, p. 37-45 ; S. Gouguenheim, "La sainte et les miracles. Guérisons et miracles d'Hildegarde de Bingen", Hagiographica 2, 1995, p. 157-176 ; M. Goodich, "Battling the devil in rural Europe : Late medieval miracle collections", éd. J. P. Massaut et M.E. Henneau, La christianisation des campagnes, Actes du colloque du CIHEC, Bruxelles, Rome, Turnhout, Brepols, 1996, p. 139-151 ;L. Moulinier, "Hildegarde exorciste : la Vie de Hildegarde en français et sa principale source inédite", Hagiographica V, 1998, p. 91-118 ; D. Barthélemy, "Exorciser les démons de la vengeance", dans Mélanges P. L'Hermite-Leclercq, Au cloître et dans le monde. Femmes, hommes et sociétés (IXe-XVe siècle), dir. P. Henriet et A. M. Legras, Paris, Presses de l'Université de Paris-Sorbonne, 2000, p. 269-280 repris et développé dans Chevaliers et miracles. La violence et le sacré dans la société féodale, Paris, Armand Colin, 2004.

39.

A. Goddu, "The failure of exorcism in the Middle Ages", dans A. Zimmermann, Soziale Ordnungen im Selbstverstandnis des Mittelalters, New York, Walter de Gruyter, 1980, p. 540-557

40.

B. Abou-el-Haj, The Medieval Cult of saints. Formations and transformations, Cambridge University Press, 1997.

41.

Le dossier iconographique comporte 64 planches présentées à la suite des Annexes.

42.

Voir comme exemples méthodologiques, J. Baschet, Les justices de l'au-delà. Les représentations de l'enfer en France et en Italie (XIIe-XVe siècle), Rome 1993 ; Le sein du père. Abraham et la paternité dans l'Occident médiéval, Paris, Gallimard, 2000 ; pour une synthèse, J.-C. Schmitt, Le corps des images. Essais sur la culture visuelle au Moyen Âge, Paris, Gallimard, 2002.

43.

A partir des travaux de Nicole Bériou sur la prédication effective et en particulier L'avènement des maîtres de la parole. La prédication à Paris au XIIIe siècle, Paris, Etudes Augustiniennes, 1998, 2 vols et des recherches de Louis-Jacques Bataillon dans La prédication au XIIIe siècle en France et en Italie, Londres, Variorum, 1993, il convient d'étudier les formes prises par les images de la possession et de l'exorcisme.

44.

B. Newman, "Possessed by the Spirit : Devout women, demoniacs and the apostolic life in the Thirteenth century", Speculum, 73, 1998, p. 733-770.

45.

Concernant le domaine de la liturgie, outre ses nombreux articles, j'ai suivi les précieux conseils du Père Gy ainsi que ceux d'Eric Palazzo. Pour l'approche des manuscrits, j'ai suivi la méthode présentée dans les divers écrits de N. K. Rasmussen en particulier dans Les pontificaux du Haut Moyen-Âge. Genèse du livre de l'évêque, Louvain, 1998.