2.2.1. Modèle à double fondation de Seymour (1997)

Ce modèle défend la coexistence des procédures logographique et alphabétique au cours de la construction du lexique orthographique. Les objectifs de ce modèle sont : 1/ de mieux rendre compte des différences individuelles dans l’acquisition de la lecture – écriture ; 2/ de présenter l’idée d’une interactivité entre les processus ; et 3/ de montrer que le développement de la conscience phonologique sous l’effet de l’enseignement s’opère des unités réduites vers les unités larges (Seymour, 1996).

Pour cela, ce modèle de développement orthographique, propose de dépasser la perspective développementale en stades qui présente la phase alphabétique comme critique dans l’apprentissage de la langue écrite en mettant en exergue d’autres composantes qui pourraient expliquer les troubles d’apprentissage. Celles-ci sont au nombre de 5 et peuvent être conçues comme des ‘“ processeurs ou modules ” ’(Seymour, 1997) : processeurs logographique, alphabétique, de la conscience linguistique, orthographique et morphographique (voir figure). Les deux premiers modules ont un rôle de fondation dans la mesure où ils contribuent de manière importante à l’élaboration du développement orthographique et pas seulement lors des étapes précoces.

Figure 4 : Modèle à double fondation du développement orthographique, adapté selon Seymour (1997).

Le processeur logographique a pour fonction de reconnaître directement des mots ou des parties de mots et de les stocker. Ce terme n’est pas assimilable à la reconnaissance logographique via des indices strictement visuels (comme dans les modèles de Frith, 1985 et de Morton, 1989) mais fait référence à des processus visuo-orthographiques avec prise en compte d’indices phonologiques. Ainsi, le processus logographique, selon Seymour, consiste à stocker des unités lexicales ou infra-lexicales, l’information orthographique pouvant rester incomplète (lettres ou groupes de lettres non spécifiés). Ce processeur est indispensable car c’est par lui que les exemplaires de mots, à partir desquels l’information orthographique doit être extraite, sont intériorisés. Enfin, il ne nécessite pas une conscience phonémique (aucune relation interactive n’est observée avec la conscience linguistique). Un déficit de ce processus pourrait engendrer une difficulté à mémoriser un vocabulaire et à long terme : une distorsion dans le développement du système orthographique qui se manifestera sous la forme d’un patron de “ dyslexie de surface ” en lecture et d’une orthographe déficiente.

Le processeur alphabétique repose sur les connaissances des lettres et de leurs équivalents “ sonores ”. Seymour (1997) précise que “ l’acquisition des lettres peut être conçue comme une seconde forme d’apprentissage logographique ” (p. 392), si l’on considère que les lettres restent des signes arbitraires à apprendre et à stocker. Cependant, contrairement au processeur logographique, celui –ci entretient une relation interactive avec le composant phonologique de la conscience linguistique, en ce sens que la mise en place du processus alphabétique comporte l’isolation des structures phonémiques du discours. Cela est compatible avec de nombreuses données qui montrent que l’émergence de l’habileté à manipuler des phonèmes coïncide avec l’introduction formelle de l’alphabet (Alegria et al., 1982).

Ces deux processeurs sont fondateurs du développement orthographique dans la mesure où ils sont indispensables à l’élaboration des représentations orthographiques et à leurs spécifications.

La conscience linguistique se développe sous l’effet de l’apprentissage de la langue écrite au cours duquel des segments orthographiques sont mis en relation avec des segments phonologiques dont la taille varie, d’une part, selon le niveau de développement atteint et, d’autre part, selon la pression environnementale. Deux types de conscience linguistique peuvent être alors distingués (Duncan et al., 1997 ;Seymour & Evans, 1994) : (1) Une conscience linguistique implicite et naturelle qui procède à partir du niveau le plus bas de la hiérarchie, depuis des syllabes entières en passant par les attaques et les rimes jusqu’au niveau phonémique ; (2) Une conscience linguistique explicite mise en œuvre sous l’effet de l’instruction qui se développe dans la direction opposée, du niveau phonémique vers les niveaux les plus bas de la hiérarchie (voir chapitre précédent). Enfin, ce modèle postule l’existence d’une autre forme de conscience linguistique en référence à la structure morphologique des mots.Celle-ci est nécessaire pour les niveaux plus avancés du développement durant lesquels la capacité à orthographier des mots complexes, composés de combinaisons de syllabes, de préfixes et de suffixes, est requise (Seymour & Evans, 1994).

Le processeur orthographique est le point central du modèle. Il a pour fonction de coder des connaissances générales sur le système (les informations orthographiques) avec des traits spécifiques des mots. L’hypothèse développementale suppose que le processus porte d’abord sur des structures simples vers des structures complexes (séquences complètes et spécifiques de lettres formant des mots). Ainsi, les unités lexicales stockées par le processeur logographique peuvent être spécifiées par le processeur orthographique. Selon Seymour (1997), le processus de ‘“ redescription représentationnelle ”’ de Karmiloff-Smith (1992) rend bien compte de cette évolution.

Le développement de la structure orthographique procède au cours du développement par pas ou stades : on distinguera le stade central, le stade intermédiaire et le stade avancé. L’origine de la structure orthographique est le stade central. L’hypothèse est qu’il émerge des connaissances de base sur les graphèmes-phonèmes résultant de la formation du processus alphabétique. Une réorganisation de l’ensemble des correspondances (c’est-à-dire la liste des lettres et de leur son prédominant) s’effectuerait. Celle-ci s’appuierait sur la structure tridimensionnelle de la syllabe de type Consonne Initial (CI), Voyelle (V) et Consonne Terminale (CT) ou attaque/pic/coda ainsi que sur la réalisation d’une représentation orthographique parallèle. Le fondement et la spécification des représentations orthographiques découleraient donc de l’utilisation du niveau phonologique 3D de la syllabe mis en lien avec leur réalisation graphémique.

Enfin, un processeur traite la structure morphologique des mots, les processus réalisés par ce module étant tributaires de ceux réalisés par le processeur orthographique.

Ce modèle de développement orthographique développe comme idée centrale que l’acquisition de la lecture et de l’écriture met en jeu la formation d’une “ structure ” qui encode les propriétés abstraites de la langue écrite et que ce développement dépend des contributions des fondations logographiques et alphabétiques ainsi que d’interactions réciproques avec la conscience linguistique.

D’après ce modèle, les enfants pourraient développer une certaine sensibilité orthographique à des séries de lettres fréquentes du langage écrit en dépit de leur difficulté à maîtriser le traitement du codage phonologique. Pourrait-on envisager la possibilité pour des enfants sourds de développer une stratégie de lecture orthographique s’élaborant indépendamment du développement des habiletés à utiliser les conversions graphème-phonème ?