1 - Introduction générale

Deux personnes engagées dans une conversation prennent part à une activité sociale extraordinairement complexe. Pour qu’une conversation soit possible, les participants doivent être sur « la même longueur d’onde » : ils doivent partager le même code (ou plutôt les mêmes codes) constitué de signaux et être prêts à envoyer et à recevoir ces signaux par plusieurs canaux simultanément. Ils doivent non seulement partager la même langue et comprendre leur vocabulaire mutuel, mais aussi utiliser le même langage non verbal, par lequel nous nous transmettons des messages tels que « ça m’intéresse, continuez » ou « n’interrompez pas encore, je n’ai pas terminé ». Ce n’est pas tout : ils doivent être capables d’intégrer leurs contributions dans le déroulement temporel de la conversation. Il leur faut partager un ensemble de règles pour ajuster leur interaction, et bien que ces règles ne soient peut-être pas formulées consciemment, elles sont absolument essentielles pour que la communication s’installe, se poursuive, s’interrompt.

On peut envisager l’interaction entre la mère (ou le père) et l’enfant comme un modèle. Dans cette approche structurale, au lieu de considérer la quantité de stimulation maternelle, de prévenances, de tendres soins, le degré de dépendance du nourrisson, ou la mesure dans laquelle il se cramponne à sa mère ou la regarde, nous nous intéressons plutôt à la synchronisation dans le temps des réponses des deux sujets. Mais l’interaction sociale n’est jamais un événement « ponctuel » ; elle a toujours lieu dans le temps et nécessite une aptitude mutuelle à intégrer les réponses dans un déroulement régulier. L’axe diachronique existe et nous pouvons dès lors nous demander si cette intégration se manifeste déjà dans l’interaction du bébé avec sa mère, comment elle se manifeste et de quelle façon elle est amenée. De plus, l’interlocution, n’est pas seulement le dialogue parlé ; c’est aussi la communication non verbale, même à un âge où le langage ne s’est pas encore développé.

Les relations entre la mère (ou le père) et son bébé débutent chaque jour dès qu’il se réveille selon un cérémonial qui va se dérouler tout au cours de la journée : l’alimentation, le change, la prise dans les bras lorsque l’enfant pleure, les jeux, les conversations, c’est-à-dire tout un répertoire de conduites d’ordre émotionnel, verbal et manipulatoire. Ce rituel est très important car il lie l’un à l’autre à travers des situations concrètes, vitales, et c’est à partir de lui que l’enfant établira peu à peu ses propres repères. Il reflète bien entendu la tradition, ou l’intégration à un groupe social donné, mais il est aussi hautement individuel, en ce sens qu’il est typique de l’adulte (mère, père), et en même temps adapté à un bébé particulier.

Très précocement, la mère peut ressentir cris, sourires, regards de l’enfant comme des signaux qui s’adressent à elle, leur accorder une valeur significative ; c’est par l’ouverture d’un champ de significations que ces productions prendront valeur d’échanges et de prémices du dialogue, dialogue explicite à un niveau non verbal.

La mère ne fait pas qu’interpréter les comportements de l’enfant, elle anticipe aussi ses prochaines acquisitions. Dans un processus dynamique et interactif, les remaniements maturatifs du bébé entraînent une restructuration de l’image que la mère se fait de son enfant. Parallèlement à l’émergence de l’identité du bébé pour la mère, se construit l’identité maternelle. C’est ce qui a fait dire à Ajuriaguerra (1985) que l’enfant est « créateur de mère ».

En ce qui concerne l’enfant, au tout début – corps « agi », corps « manipulé » - il est de son côté, pendant longtemps, celui qui est pris, celui qui est serré, celui qui est embrassé ; ce qui ne signifie nullement, de sa part, une passivité au cours de ces événements qui constituent la trame vivante de son intégration au sein de sa famille et de son environnement plus large. L’enfant du « holding » (difficilement traduisible, mais que l’on peut désigner comme l’ensemble des attitudes adoptées inconsciemment par la mère « suffisamment bonne » qui offre à son bébé une sorte de nidation extra-corporelle après la vie intra-utérine) reçoit corporellement dans les soins une forme d’amour, caractérisée par l’empathie de la mère (Winnicott, 1969).

Lorsque l’on considère le nourrisson, son comportement est organisé à partir de la naissance. Même des réponses apparemment simples comme téter et regarder se fondent sur des séquences complexes qui imposent des cycles caractéristiques à une bonne part du comportement spontané du nourrisson. Qui plus est, plusieurs des fonctions du nourrisson présentent déjà entre elles un subtil degré de coordination : sucer, avaler et respirer, par exemple, sont intégrés pour former un système. On peut donc voir, dès le début, un synchronisme intrapersonnel, et même, à certains égards, chez le fœtus.

Après la naissance, néanmoins, l’enfant n’est plus entouré par les conditions relativement stables de l’utérus. Dans son nouveau milieu, différentes sortes d’ajustement sont nécessaires, et les plus importants concernent les caractéristiques et les routines de ceux qui s’occupent de lui. En conséquence, une modification profonde a lieu dans les mécanismes qui règlent la synchronisation : les phénomènes réguliers de la vie fœtale sont remplacés par les phénomènes passablement moins réguliers et certainement beaucoup plus variés de la vie sociale, et c’est à des aspects du milieu social que se relient à présent les fonctions du nourrisson. Et ainsi, l’instauration d’un synchronisme interpersonnel constitue la tâche primordiale du premier développement.

Ce synchronisme est réalisable parce que, d’une part, le nourrisson, en vertu de son patrimoine inné, est équipé pour participer à des interactions sociales, tandis que, d’autre part, ceux qui prennent soin de lui, lui offrent le genre de stimulation qui va ajuster adéquatement leurs réponses aux siennes. Depuis la naissance, le nourrisson forme donc, potentiellement du moins, une unité dyadique avec sa mère. La mesure dans laquelle ce qui est potentiel va se traduire dans la réalité, dépendra largement de ce que la mère (ainsi que le père) assurera à son enfant en fait d’interaction sociale.

La plupart des interactions sociales se fondent sur une alternance des rôles, un modèle marche-arrêt où les deux partenaires, tour à tour, assument le rôle d’acteur et de spectateur. Cela peut déjà se déceler dans l’interaction du nourrisson avec sa mère, d’abord grâce à la nature alternative d’une bonne part du comportement du bébé et ensuite par l’empressement de la mère à s’accorder avec le modèle séquentiel de celui-ci.

Les travaux poursuivis depuis une trentaine d’années nous ont révélé que les processus de communication adulte-enfant se caractérisaient par une rythmicité des actions réciproques des deux partenaires. Cette rythmicité s’organise soit en synchronie, soit en alternance, que ce soit dans les contacts œil à œil ou dans les activités conjointes autour d’un objet.

Les séquences d’activités expressives entre l’enfant et la mère se rythment en alternance. Elles débutent par une phase d’orientation du regard de l’enfant vers le visage et les yeux de l’adulte, accompagnée d’un signe de reconnaissance, un sourire par exemple. Consécutivement aux réponses expressives de la mère, l’enfant modifie son expression faciale (mouvements de langue et de bouche), module ses expressions vocales et active doigts, mains bras, tête et tronc. Les nouvelles réponses de la mère suscitent le plus souvent la phase terminale de l’échange, où l’enfant détache son regard des yeux de l’adulte et détourne la tête.

La description de la régulation de ces échanges est l’occasion de souligner l’importance du subtil principe de contiguïté réciproque entre message et réponse, quelles que soient leurs formes : vocales, gestuelles, posturales ou émotionnelles. Tout message recèle une « intention » de communiquer dans la mesure où il y a anticipation des effets de son acte sur l’autre. L’absence d’effet, l’absence de réponse de l’adulte fait rapidement pointer chez l’enfant des manifestations visant à restituer l’interaction. Trevarthen (1977) rapporte qu’un changement momentané des actions de la mère ou de son expressivité au cours d’une interaction pouvait mettre un terme à celle-ci. L’enfant de 7-12 semaines montre alors de fortes réactions de perplexité et de détresse.

Ainsi, l’interaction parent-enfant met-elle en jeu toute une série d’ajustements venant des deux partenaires et se nourrissant mutuellement. Cette interaction, comme nous le verrons, est largement étayée par les échanges visuels. On peut alors se poser la question de savoir ce qu’il en est lorsque l’un des acteurs de la dyade (l’enfant) présente un déficit visuel. Quelle forme prend la synchronisation des comportements dans l’interaction ?

Notre recherche porte sur l’incidence de la déficience visuelle sur l’interaction mère-enfant. Elle s’inscrit dans le domaine de la psychologie clinique (études de cas) avec une approche différentielle. Le terme « clinique » a une définition polysémique en psychologie. La question âprement débattue entre les tenants des diverses orientations en psychologie est : quel est le statut méthodologique de l’approche clinique ? Est-elle essentiellement une méthode d’observation ou peut-elle constituer véritablement une méthode expérimentale ou quasi-expérimentale ? Cette question, nous nous la sommes posée. En effet, la dimension par laquelle l’expérimentateur et le clinicien diffèrent est que l’expérimentateur cherche, en principe à établir des lois générales et le clinicien s’intéresse d’avantage à l’individuel et à la variation. Mais l’opposition n’est peut-être pas aussi évidente car, d’une part, le but de la recherche expérimentale est l’explication et donc la prédiction du comportement également (individuel, il va de soi) et, d’autre part, l’étude clinique des individus et des particularités individuelles débouchent naturellement sur des généralisations applicables à des groupes d’individus, voire à l’espèce, ainsi qu’en témoignent les travaux des grands cliniciens. Il faut ajouter, avec Reuchlin (1977), que les modes de validation utilisés par le clinicien et l’expérimentateur sont de nature différente « le clinicien… peut considérer qu’il vérifie chacune de ses descriptions ou interprétations partielles par les autres interprétations ou descriptions qu’il fournit sur les conduites d’un même individu. C’est la cohérence d’ensemble, ou au moins la signification générale de la conduite de cet individu qui fournit son cadre de référence. Par son caractère individuel et significatif, ce cadre échapperait en général aux moyens mis en œuvre par l’expérimentateur » (p.29). A la lumière de ces quelques explications, nous nous plaçons volontairement dans le domaine clinique mais avec des ancrages dans la psychologie différentielle et nous aborderons la relation parent-enfant et considérerons l’implication du déficit visuel de l’enfant sur l’interaction.

La première partie de notre recherche aborde une revue de littérature qui présente tout d’abord le concept d’attachement si important chez les théoriciens du développement qui s’entendent généralement à reconnaître que le fait de vivre des relations privilégiées avec des personnes spécifiques contribue grandement à l’adaptation d’un individu à son environnement et ensuite à son développement. Le déficit visuel d’un enfant n’empêche en aucune façon ce phénomène d’attachement.

La seconde partie aborde l’interaction parent-enfant. Notre étude approche les principes essentiels de l’interaction et principalement celui de synchronie qui sera le concept clé de ce travail. Ici, l’interaction parent-enfant « normal » est abordée.

Dans la troisième partie, l’interaction parent-enfant « déficient visuel » et la transaction sont étudiées. Notre approche s’appuie sur deux modèles théoriques : le modèle « interactionniste et systémique » (modèle systémique spécifique) et le modèle « Emetteur-Récepteur » de la théorie de l’information. Ainsi, le modèle « interactionniste et systémique » situe le cadre de l’interaction et le modèle « Emetteur-récepteur », son contenu.

La dernière partie porte sur la vision de l’enfant. Nous définissons d’abord la déficience visuelle par rapport au développement de la vision normale chez l’enfant. Ceci n’est pas un traité d’ophtalmologie mais il nous a semblé important de mentionner les divers troubles supportés par les enfants, les moyens mis en œuvre pour détecter des anomalies ainsi que leurs conséquences sur le développement tant moteur, cognitif que communicatif.

Les objectifs de la thèse sont ensuite précisés. Ainsi, notre premier objectif est d’analyser la dynamique de l’interaction globale, du côté du récepteur, en comparant les réactions de neuf enfants (parmi eux, trois enfants « standards », trois enfants « déficients visuels » et trois enfants « déficients visuels avec un handicap associé ») face à des adultes (mère, père, et personne extérieure à la famille) et les réactions de ces adultes face aux enfants

Notre deuxième objectif est de comparer cette dynamique de l’interaction dans des contextes différents.

Notre troisième objectif est d’analyser les modes de communication privilégiés (verbal/oral, kinesthésique, regard, toucher) dans les réactions des enfants et dans les réactions des adultes.

Notre quatrième objectif situe son approche en référence au modèle systémique. La communication entre les partenaires de l’interaction est analysée à travers un système ( « dans le système » et « hors système »).

Enfin, notre cinquième objectif situe la recherche non plus seulement du côté du récepteur mais aussi du côté de l’émetteur et nous déterminons ainsi quels modes de communication de l’émetteur entraînent, en moins de trois secondes, tels modes de communication chez le récepteur.

Pour cette étude, nous avons dû mettre au point un outil original et adapté à nos objectifs. Cet outil est un logiciel de codification des interactions (DynamicInterCoder) qui a demandé un travail de développement sur deux années et dont nous détaillerons la description dans la partie expérimentale. Nous allons maintenant aborder la partie théorique sur laquelle repose cette recherche.