3. La préciosité : une stratégie élitiste de communication

L’obscurcissement de la langue est l’objet d’une savante recherche dans l’ensemble des correspondances tardo-antiques. Faisant l’éloge de l’ancien préfet Paulus, Sidoine admirait précisément l’obscurité de ses œuvres et son goût pour l’ornement : « de quelles énigmes il accompagne l’énoncé, de quelles figures il orne ses traits d’esprit ! (…) quelles œuvres ingénieuses naissent sous ses doigts !1093 ». Il conviendrait de s’interroger sur les raisons qui conduisent les évêques-épistoliers à rechercher la complexité du style. Loin de s’opposer à l’enseignement évangélique, l’obscurité des Écritures était déjà pour Augustin la source de leur fécondité dans la mesure où elle conduit les lecteurs à adopter diverses interprétations1094. Ambroise concevait, quant à lui, l’obscurité comme un obstacle volontaire à une diffusion inadéquate du mystère chrétien : il définissait une « discipline de l’arcane1095 » destinée à « ne pas divulguer [le mystère] à ceux à qui cela ne convient pas1096 ». Le sermo obscurus d’Ennode cherche également à limiter la compréhension de l’expression, en particulier dans les correspondances. Les épistoliers contemporains considéraient aussi la lettre comme un texte crypté auquel ne pouvaient accéder que les personnes qui en connaissaient le code. L’epist. 36 d’Avit à Apollinaire est un bon exemple de cette communication cryptée : « Dieu m’est témoin de quelle lumière notre très cher ami évoqué plus haut a illuminé l’habitation nocturne elle-même de ma retraite ténébreuse quand, par la nouvelle du retour de notre très doux fils, que j’avais auparavant ignoré, il confirma que ma famille, reconstituée par la bienveillance du Christ, avait été trouvée par celui que j’avais envoyé. Pour cette raison, n’allez pas vous-même penser désormais quelque chose d’incomplet sur notre compte1097 ». Avit tente de communiquer un message tout en restant très allusif et en ne livrant aucune information explicite. Les circonlocutions prennent la forme d’une métaphore (la lumière/l’obscurité) et d’un message crypté (aliquid semiplenum) que seul le destinataire peut éclaircir. Le terme semiplenum signale au destinataire que la lettre d’Avit est codée. Sidoine employait également le même mot pour souligner les dangers d’un récit explicite et les vertus des propos allusifs : « pour les membres du clergé en effet, il y a de la témérité à parler de nos propres affaires, de la vantardise à parler de celles des autres ; nous dévoilons le passé infructueusement, le présent incomplètement (semiplene) ; il y a pour nous de la honte à dire des choses fausses, du danger à dire la vérité1098 ». La préciosité du style est à elle seule un moyen de crypter la correspondance, de la rendre moins accessible.

En effet, l’écriture et la compréhension d’une expression très élaborée supposent une maîtrise de la langue qui révèle un élitisme culturel et qui exclut de fait un grand nombre de lecteurs : tout le monde ne pouvait pas « entrer » dans les lettres d’Ennode qui ne s’adressent qu’aux perfecti, à ceux qui illustrent l’excellence de la culture latine, qui sont fidèles aux exhortations de l’Evangile et qui contribuent à l’affirmation du pouvoir épiscopal. Mais il existe une autre condition, plus exclusive encore : il faut être capable de lire ces épîtres, d’en écumer le sel, de trouver les perles dissimulées dans cette savante symphonie d’images, d’ornements et de sons. La préciosité du sermo épistolaire semble ainsi l’expression la plus aboutie de l’idéal esthétique, culturel, social et religieux de ces correspondances. Cet idéal vise autant à rassembler la nobilitas chrétienne qu’à exclure les ignorants, les sectateurs des pratiques païennes, les opposants au pouvoir souverain de l’évêque mais peut-être aussi une bonne partie des élites gothiques. L’écriture précieuse de la lumière définit donc une sorte de langue dans la langue, l’idiome d’une « noblesse » chrétienne à laquelle ces épîtres offrent un espace fermé de communication.

Notes
1093.

Sidon. epist. 1, 9, 1 à Herenius, II, p. 30 : quae ille propositionibus aenigmata, sententiis schemata, (…) digitis mechanemata facit !(trad. A. Loyen).

1094.

Aug. ciu. 11, 19, éd. B. Dombart et A. Kalb, trad. G. Comb È s, 1959, p. 88 (BA 35) : quamuis itaque diuini sermonis obscuritas etiam ad hoc sit utilis, quod plures sententias ueritatis parit et in lucem notitiae producit, « L’obscurité même de la parole divine a cet avantage qu’elle fait concevoir et paraître au grand jour plusieurs explications vraies ». Sur l’éloge et la justification de l’obscurité chez Augustin, voir H.-I. Marrou, Augustin et la fin de la culture antique, 19584, p. 484-485.

1095.

G. Nauroy, Ambroise de Milan. Ecriture et esthétique d’une exégèse pastorale, 2003, p. 460.

1096.

Ambr. myst. 9, 55, éd. B. Botte, 1961, p. 188 (SC 25bis) : (…) mysterium (…) ne diuulgetur quibus non conuenit (…).

1097.

Avit. epist. 36, éd. R. Peiper, 1883, p. 66, lignes 13-18 (MGH VI. 2) : Nam ecce mihi testis deus est, quanto lumine praefatus carissimus noster in ipsa contenebrati recessus nocturnali habitatione respersit, cum dulcissimi pignoris nostri reditu, ante quem nescieram, nuntiato, resolidatam Christo propitio familiam meam ab eo quem misissem, inuentam esse firmauit. Quodcirca nec uos iam de nobis aliquid semiplenum putetis.

1098.

Sidon. epist. 4, 22, 5 à Léon, II, p. 161 : per homines clericalis officii temerarie nostra, iactanter aliena, praeterita infructuose, praesentia semiplene, turpiter falsa, periculose uera dicuntur (trad. A. Loyen).