23. – Ennode à Sénarius

Première lettre à Senarius 1537 , parent d’Ennode. Condamnation du silence épistolaire qui constitue une menace pour l’affection 1538 . Que Senarius écrive sans tarder en témoignage de sa promesse !

1. L’affection perd la santé lorsqu’elle est affaiblie par l’engourdissement du silence et le cours de l’amitié ne dispose pas de la richesse qui convient à ses besoins s’il se trouve privé de l’échange du dialogue. Une tendresse muette est presque à la ressemblance de l’homme qui n’aime pas et c’est faire croire que l’on hait que de ne pas montrer que l’on aime par le témoignage d’un entretien. Voilà ce que j’ai fait connaître à ton Altesse, en sa présence, lorsque tu promettais des lettres pour consoler mon absence. 2. Mais aujourd’hui quel oubli de moi s’est emparé de votre1539 cœur au point de m’avoir privé, durant tout ce temps, de toutes lettres qui m’auraient apporté des nouvelles de votre bonne santé ? La crainte, je crois, qu’à partir d’un témoignage d’affection, je ne puisse citer1540 des lettres révélatrices de nos sentiments1541. Envers celui qui t’aime, tourne donc en un sens meilleur ce comportement contraire à notre religion et adresse-moi tes écrits en mémoire de la parole donnée. 3. Mon cher Seigneur, en vous rendant les devoirs de la salutation, je prie que, si la lettre qui vous est adressée rencontre1542 chez vous la même estime1543 que vous aviez autrefois envers moi, elle obtienne réponse car je crois qu’entre nous ne peuvent être rompus les doubles liens de l’affection et du sang.

Notes
1537.

Ami et parent d’Ennode (uincula caritatis et sanguinis), Senarius occupait des fonctions à la cour de Ravenne où il fut comes patrimonii, uir illustris puis patricius. Les lettres d’Ennode (1, 23 ; 3, 11 ; 3, 34 ; 4, 27 ; 4, 33 ; 5, 15 ; 6, 8 ; 6, 12 ; 6, 27 ; 7, 5) montrent qu’il appartenait au cercle de Faustus et qu’il était lié à plusieurs correspondants d’Ennode en charge à Ravenne, tels Liberius, Eugenes, Agapitus et Albinus (voir PLRE, « Senarius », p. 988-989 ; PCBE II, « Senarius », p. 2020-2021).

1538.
La condamnation du silence épistolaire donne l’occasion de glisser quelques sentences plus générales dans lesquelles on devine le souci d’une direction morale. Plusieurs formules de cette épître se retrouvent dans les florilèges médiévaux destinés à l’aedificatio sui (voir notre annexe « Les Sentences d’Ennode », p. 423-428). L’épitaphe métrique de Senarius célèbre précisément sa rigueur morale et sa foi (MGH, aa, XII, p. 499).
1539.

Le passage de la seconde personne du singulier à la seconde personne du pluriel n’est pas facile à comprendre. Il est possible que l’expression animum uestrum désigne non seulement « le cœur » de Senarius mais aussi celui de ses amis en charge à Ravenne puisqu’Ennode exprime la même inquiétude dans les épîtres qu’il adresse à chacun d’entre eux (1, 22 à Opilion ; 1, 25 à Olybrius et Eugenetes ; 2, 17 à Constantius ; 2, 21 à Albinus).

1540.

Le terme testimonio, « témoignage », incite à retenir, dans un sens métaphorique, la valeur juridique de conuenire, « citer en justice » (voir Cassiod. uar. 2, 21, 4 ; Greg. M. epist. 1, 66) : Senarius craindrait qu’Ennode puisse se prévaloir de ses témoignages d’affection devant le « tribunal de l’amitié ». Ennode lui reprocherait, en réponse, sa pusillanimité, sa crainte de s’engager. Si le sens de cet engagement n’est pas explicité, la crainte de Senarius suppose qu’Ennode gardait copie des lettres de ses correspondants.

1541.

Cette indication n’est pas très explicite : certes, la crainte de voir tomber les lettres dans des mains malveillantes suscite l’extrême retenue de l’expression épistolaire et peut aussi dissuader d’écrire. Toutefois, dans le cas présent, il s’agit moins d’une crainte politique – celle d’une correspondance compromettante qu’Ennode se garderait bien de faire jouer contre Sénarius – qu’une crainte d’ordre affectif. Il faut y voir une sorte de chantage sentimental : la crainte qu’Ennode prête à Sénarius fait partie de la « comédie » épistolaire.

1542.

Nous avons conservé le texte de Vogel reppererit, qui se fonde sur les manuscrits de la famille « Vaticanus ». Toutefois, la leçon repperit proposée par B n’est pas impossible, l’indicatif insistant sur la réalité d’un fait considéré comme acquis : la permanence de Sénarius dans ses sentiments d’estime à l’égard d’Ennode.

1543.

Littéralement : « (…) vous trouve dans l’état d’estime que vous aviez autrefois pour moi ». Pour une justification de la leçon statum, voir « Prolégomènes », p. 284, notice 12.