1. – Consolation d’Ennode à Arménius

Lettre de consolation 1584 d’Ennode à Armenius 1585 après la mort de son fils. Qu’Armenius daigne regarder la douleur de ses proches ! Le monde entier pleure avec lui. Qu’il considère l’exemple d’Ambroise, Abraham, David ! Qu’il juge leur piété et leur confiance en Dieu !

1. Longtemps, frère très cher, malgré la hâte de mon désir, je ne t’ai pas envoyé de lettre de consolation pour ne pas donner l’impression de soustraire, même à moi, des larmes en assemblant des mots et, au détriment de la lamentation, de transformer les gémissements en beautés oratoires et de disperser le devoir de deuil en des figures de style, alors qu’il est contraire à la religion des amitiés et aux liens de parenté de montrer le fond d’une conscience hostile si, alors qu’on peut pleurer un défunt doublement, on ne le fait pas, c’est-à-dire si au travail des yeux on ne joint nullement l’office de la parole. Où a-t-on déjà vu, quand ses yeux pleurent, piqués par les aiguillons de la douleur, que les paroles d’un homme en deuil restent au repos ? 2. Mais, ô le plus droit des hommes, moi qui dois le respect à ta tristesse en tout domaine que je peux, j’ai voulu te témoigner par écrit mon chagrin en lequel je t’accompagne, pour que la mémoire des larmes répandues ne s’évanouît pas dans les limites d’une seule époque et que la postérité ne s’imaginât pas que je me suis contenté, à l’occasion de la mort de ton fils, de remplir les devoirs dont je me suis acquitté, car j’ai dans cette voie l’exemple des vénérables pontifes dont l’imitation ennoblit ceux que leurs minces mérites ont renfermés dans l’ombre. 3. Notre grand Ambroise a escorté le décès de son frère avec une œuvre qui témoigne de son affliction 1586 . Et lorsqu’elles la 1587 relisent, les générations suivantes se souviennent en bien de l’auteur et joignent leurs gémissements <aux siens> à l’occasion du décès de son frère Satyrus. En effet, grâce à sa prévision, il lui a été possible, quand il parlait, d’exprimer une douleur toute fraîche et de mettre sous les yeux des lecteurs le corps exhalant toujours le dernier souffle d’un être mort depuis longtemps, et, par la fidélité de sa relation, de ne jamais laisser pâtir du vieillissement un défunt 1588 que les années auraient pu ensevelir dans leur cours. 4. Puisqu’il en est ainsi, retiens les flots de tes larmes et, s’il te plaît, prête ton attention aux paroles de qui vient vers toi en pleurant pour te consoler.

Que tu aies perdu un fils pour ainsi dire unique et doué de bonnes qualités naturelles, que l’affection d’un père ne dépasse pas la mesure en le regrettant, les lamentations de la province le montrent quand, dans son ensemble, elle témoigne, en unissant ses plaintes pour soulager les tiennes, quelle estime elle a eue pour lui. 5. Toi, pourtant, tu restes enfermé parmi ces témoignages, comme écrasé sous le poids d’un malheur qui te touche toi seul, refusant de savoir que le malheur peut être moins lourd 1589 lorsqu’il est réparti entre les cœurs d’un grand nombre. Pourquoi donc considérer comme une souffrance qui t’est propre ce qu’autant de gens qu’il est possible ressentent comme la leur par affection pour toi ? Le Goth s’afflige avec toi – sans parler de ton propre peuple – et toi, tu restes abattu jusqu’ici comme si tu gisais seul à terre sous des tourments qui ne touchent que toi. Que t’instruisent, je t’en prie, les gloires de nos vénérables ancêtres1590 et qu’elles t’arrachent à l’intensité de la douleur pour te ramener à la santé. 6. Abraham offrit son fils unique à la mort comme un père pieux et, qui plus est, avec joie et, géniteur miséricordieux, il n’en prépara pas moins le couteau pour immoler son filsa. Mais toi, alors qu’il a été emporté par un décret céleste, tu le recherches comme si tu avais été privé de lui et, celui qu’il eût été sacrilège de ne pas offrir, tu le couvres de larmes quand il a été appelé. Et sur ce point, représente-toi l’exemple de David qui précédait le lit mortuaire de son filsb en faisant ovation et en rendant grâce à Dieu de ce que la considération divine avait appelé, peut-être pour le récompenser, le rejeton du vénérable prophète. 7. Mais toi, si tu n’éclates pas de joie pour rivaliser avec lui, tempère du moins ta tristesse par l’imitation de celui que je viens d’évoquer. Tu répliqueras 1591 peut-être que ceux dont le cœur est malade peuvent difficilement entendre ces conseils, que dans une grave tribulation il n’y a pas de place pour les raisonnements 1592 , que celui qui a été privé de son fils ne voit pas ce qui engage à vivre, que l’unique réconfort pour ceux qui restent seuls 1593 est d’appeler la mort. Tu peux ajouter à cela que tu as perdu un fils vertueux capable de dompter la faiblesse de l’âge par la sobriété des mœurs, en soulignant que ton garçon a mis un terme, par une fin glorieuse, aux années d’immaturité qui sont amies des péchés et que, dans le naufrage de la jeunesse, il s’est soucié de mener son âme à bon port. 8. Mais moi, malgré ma tristesse, j’opposerai 1594 ceci à ce qui nourrit tes douleurs : il a moins péché parce qu’il a été enlevé prématurément ; il a ajouté à la vie éternelle d’un monde meilleur ce qu’il a gardé intact dans cette vie ; la pénitence 1595 qu’il a faite, dis-tu, même si elle n’avait rien trouvé en lui-même à purifier, a trouvé 1596 des vertus à couvrir de parures car, chaque fois qu’elle est donnée aux innocents, elle leur assure 1597 la couronne en retour de l’amour de l’humilité. 9. À ces paroles, tu me répondrais : de quel côté me tourner 1598 , frère, moi qui n’ai rien que des larmes en ce jour présent ? J’ajouterais que l’homme peut trouver la proximité de Dieu quand il ne trouve pas sa joie dans la proximité des hommes 1599 et qu’à la place de ton fils peut succéder une conscience capable de lui trouver de saints héritiers 1600 .

10. Ce n’est donc pas la seule voie d’une vie meilleure que je pourrais te montrer 1601 , si tu daignais m’écouter, bien que ta perfection morale ne demande pas de guide et que n’ait pas besoin d’un maître celui qu’ont distingué la droiture et l’honnêteté de ses actes, si ce n’est seulement qu’il te faut peser avec soin la confiance en une exhortation 1602 que tu dois à ta clairvoyance et à ta sagesse 1603 , te rappeler à l’amour des dons célestes desquels à la fois nous recevons et aimons le souffle de la vie, et nous montrer reconnaissants pour le bienfait dont nous honorons et vénérons l’auteur. 11. Voilà ce que j’ai assemblé en une lettre courte, alors que ma douleur est grande 1604 , en t’adressant, à la place de la richesse du style, un témoignage entrecoupé de sanglots, en m’efforçant de transformer des lamentations en paroles.

Notes
1584.

Dans l’éloge funèbre de Népotien (voir Hier. epist 60, 6, 5), Jérôme retrace l’évolution de la littérature de consolation depuis ses origines païennes. La Correspondance de Cicéron offre des exemples célèbres de consolationes (voir Cic. fam. 4, 5 ; fam. 5, 14 ; fam. 5, 16 ; ad Brut. 17) qui font apparaître une série d’arguments types : 1. La mort est un décret de la fortune (ou de Dieu chez Ennode) ; 2. La vie humaine est remplie de malheurs ; 3. La mort est partie intégrante de la vie et de la condition humaine ; 4. Le bonheur d’une mort précoce après une vie excellente ; 5. Le texte de consolation rendra immortel le souvenir du défunt ; 6. La sagesse exceptionnelle de l’homme en deuil. Si Ennode reste globalement fidèle au modèle cicéronien, il contribue, comme ses prédécesseurs chrétiens, au renouvellement de la consolatio par le recours à des arguments tirés de la Bible, des autorités patristiques et surtout de la foi en la résurrection (voir R. Kassel, Untersuchungen zur Griechischen und Römischen Konsolationsliteratur , 1958).

1585.

Ce proche d’Ennode (frater carissime) est dédicataire d’un poème qui célèbre le baptistère qu’il a fondé (carm. 2, 20). Ce baptistère, qui recueillait les reliques de martyrs représentés en peinture, fut orné d’un autre poème sur la pénitence du fils d’Arménius (carm. 2, 34) : voir PCBE II, « Armenius 2 », p. 190.

1586.

Voir Ambr. exc. Sat. dans Orationes Funebres, éd. O. Faller, Città Nuova Editrice, 1985.

1587.

Le relatif de liaison quem a pour antécédent libellus.

1588.

Funus se rencontre au sens de « cadavre » chez les poètes (voir Hor. carm. 1, 28, 19 ; Prop. 1, 17, 18 ; Verg. Aen. 9, 491). L’emploi de funus en ce sens illustre le goût des auteurs de l’Antiquité tardive pour les emplois rares ou poétiques. H. Goelzer fait la liste de tous ces emplois dans l’œuvre d’Avit qui sont « autant de parures destinées à rehausser l’éclat du style » (voir Goelzer,Avit p. 705 et 707).

1589.

Dans le latin tardif, l’adjectif verbal en -ndus a souvent valeur de participe futur passif. Dans ce cas, iln’exprime ni l’intention ni l’obligation mais correspond « à la forme verbale qui, en grec, sert de participe futur » (voir Goelzer,Avit, p. 314). Toutefois, cette valeur implique « parfois (…) une idée de possibilité plutôt qu’une idée de futur » (p. 315). Nous traduisons donc temperandum comme un équivalent de temperari posse.

1590.

Pour une justification de la leçon morum, voir « Prolégomènes », p. 285, notice 15.

1591.

Cette fiction de dialogue se retrouve dans d’autres lettres de consolation (Cic. fam. 4, 5, 3).

1592.

Cic. fam. 4, 5, 1 : sed quod forsitan dolore impeditus minus ea perspicias ; « mais il se peut que la douleur t’empêche de les [= les arguments de la consolation] voir », (trad. J. Beaujeu).

1593.

Il est difficile de rendre en français les deux idées exprimées par le participe substantivé desolatos. Il traduit l’état de ceux qui sont « détruits » par le deuil et « abandonnés » par le défunt, c’est-à-dire l’état de déréliction.

1594.

Bien que le complément du verbe opponam ne soit pas exprimé, nous ne croyons pas que ce dernier soit employé absolument. Nous proposons donc de sous-entendre le pronom haec.

1595.

Le terme paenitentia ne désigne pas seulement la pénitence (l’expiation) mais aussi le sacrement de pénitence (voir Goelzer,Avit p. 452). La paenitentia du fils d’Armenius est le thème du carm. 2, 34.

1596.

Le plus-que-parfait a parfois la valeur du parfait. Mais d’après H. Goelzer, « cet emploi du plus-que-parfait est très logique (…). Il arrive souvent que le plus-que-parfait s’explique par le souci qu’a l’auteur d’indiquer expressément que l’action signifiée est antérieure à une autre action passée exprimée ou sous-entendue dans la phrase » (voir Goelzer,Avit p. 35). Dans le texte d’Ennode, inuenerat traduit une action antérieure à la proposition relative au subjonctif quod ornaret qui en est la conséquence.

1597.

Il n’est pas nécessaire de corriger – comme le font la plupart des témoins manuscrits, Sirmond et Hartel – la leçon de B qui propose le subjonctif conciliet. En effet, A. Dubois dresse une liste d’exemples qui révèlent, chez Ennode, « une certaine affinité entre l’emploi du relatif et celui du subjonctif » qui n’a plus forcément la valeur d’une proposition subordonnée (voir Dubois, p. 474-475).

1598.

Tér. Hec. 516 : quo me uertam !

1599.

L’espérance de la Résurrection fonde l’originalité de la consolatio chrétienne (voir P. Von Moos, Studien zur mittellateinischen Trostliteratur über den Tod und zum Problem der christlichen Trauer, 4 vol., 1971-1972). Cette espérance a pour conséquence de transformer la souffrance du deuil en « joie » (voir Hier. epist. 60, 6, 4 : (…) luctus Christianorum gaudium est, « le deuil est une joie pour les Chrétiens »). Cet argument conduit Ennode à prendre le contrepied de certains arguments traditionnels de la consolatio païenne : ainsi oppose-t-il la proximité de Dieu à celle des hommes alors que Cicéron invitait Lucceius à revenir à la fréquentation des hommes : voir Cic. fam. 5, 14, 3 : ad conuictum nostrum redeas, ad consuetudinem uel nostram communem ; « reviens partager notre vie, reviens à notre mode d’existence habituel » (trad. J. Beaujeu).

1600.

Les auteurs chrétiens emploient souvent le terme heres dans le sens figuré de « fidèle à l’exemple de », surtout pour désigner ceux qui suivent l’exemple du Christ ou de ses serviteurs : Vulg.Hebr. 1, 2 : sumus heredes dei, coheredes Christi ; Tert. praescr. 37, 5 : ego sum heres apostolorum seruando leges et scripturam ; Cypr. unit. eccl. 24 : heredes Christi sumus).

1601.

Cette formule exprime un des objectifs majeurs de la Correspondance où la direction morale revêt, malgré sa discrétion, une importance cruciale.

1602.

Adhortationis est complément de fidem : Ennode veut dire que s’il ne connaissait pas la prudence et la sagesse d’Armenius, il ne lui adresserait pas une telle exhortation.

1603.

Cic. fam. 5, 16, 5 : in qua non est iam grauitatis et sapientiae tuae, quam tu a puero praestitisti, ferre immoderatius casum incommodorum tuorum ;« selon ses prescriptions, la force de ton caractère et la haute sagesse dont tu as fait preuve depuis l’enfance ne te permettent plus d’avoir des réactions incontrôlées devant les fortunes qui t’arrivent » (trad. J. Beaujeu).

1604.

Dolens magna : cet emploi poétique de l’accusatif neutre pluriel, comme en grec, tend à se banaliser dans l’Antiquité tardive : « pour les écrivains des bas temps, l’emploi de l’adjectif neutre avec un verbe était considéré comme un tour ordinaire ; (…) on sait d’ailleurs que cet usage se retrouve dans les langues romanes » (voir O. Riemann et H. Goelzer, Grammaire comparée du grec et du latin, 1901, p. 63). A. Dubois dresse une liste non exhaustive de cet emploi qui confirme sa fréquence dans l’œuvre d’Ennode (voir Dubois, p. 383-384).