D Les déformations (le goût du traducteur)

Parfois il existe des petites nuances dans les mots traduits qui pourraient être liées au goût du traducteur et qui ne constituent pas un contresens ; Nous pourrions penser que cela a été fait dans le souci d’éviter de répéter le même mot dans deux hémistiches différents du même quatrain. Le mot « ﺠﻮﺍﻨﻰ » dans le premier hémistiche du quatrain 128 a été traduit par « adolescence » alors qu’il aurait dû l’être par [jeunesse] d’autant plus qu’il s’agit d’une traduction littérale. Nicolas a utilisé le mot « adolescence » pour éviter de répéter deux fois le mot « jeunesse ». Dans la version originale il existe deux mots différents pour désigner « la jeunesse ». Voici le quatrain :

‘ﺸﺪ ﻄﻰ ﺸﺎﺪﻣﺎﻨﻰ ﺑﻬﺎﺮ ﺘﺎﺰﻩ ﻮﻴﻥ ﺸﺪ ﻄﻰ ﺠﻮﺍﻨﻰ ﻨﺎﻣﻪ ﻛﻪ ﺍﻔﺴﻮﺲ »
« ﺸﺪ ﻛﻰ ﺁﻤﺩ ﮐﻰ ﮐﻪ ﻨﺩﺍﻨﻢ ﻔﺮﻳﺎﺩ ﺷﺒﺎﺐ ﺒﻮﺩ ﺍﻮ ﻨﺎﻢ ﮐﻪ ﻄﺮﺐ ﺁﻨﻤﺮﻍ’ ‘« Hélas ! le décret de notre adolescence touche à son terme ! Le frais printemps de nos plaisirs s’est écoulé ! Cet oiseau de la gaieté qui s’appelle la jeunesse, hélas ! je ne sais ni quand il est venu, ni quand il s’est envolé ! » 35  ’

La présence du mot « adolescence » pourrait également être due à la mode littéraire du moment qui depuis la période romantique a mis en avant l’enfance et l’adolescence ; cette explication paraît d’autant plus sûre qu’il existe en persan des termes précis pour désigner les adolescents tel « ﺨﻄﺎﻦ ﺴﺒﺰﻩ » dans le quatrain 308.

Cependant la présence de ces « adolescents » gêne le traducteur qui croyant avoir affaire à l’homosexualité contourne le problème en transformant les garçons en filles tout en ajoutant une note de bas de page au quatrain que nous venons de citer :« les orientalistes pourront vérifier dans le texte ces mots : ﺨﻄﺎﻦ ﺴﺒﺰﻩ , que nous traduisons par belles aux joues veloutées. » Dans le quatrain 202 « ﭙﺴﺮﺍﻦ ﺨﻮﺵ » a été traduit par « les belles » suivies d’une note : « Les orientalistes pourront chercher et vérifier dans le texte le mot que les convenances ne nous permettent pas de traduire littéralement. » Ce même mot a été traduit dans le quatrain 331 par « les beaux visages » accompagné d’une note : « les orientalistes pourront vérifier dans le texte le genre des beaux visages dont parle Khèyam dans ce quatrain, ce qui leur paraîtra d’autant plus bizarre que le poète fait allusion à la Divinité, qu’il contemple dans ses créatures. »

Le traducteur utilise aussi un terme neutre. Les deux premiers hémistiches du quatrain 221 :

‘« ﻤﺨﯿﺰ ﻮ ﺒﻨﺷﺎﻦ ﻓﺘﻨﻪ ﻫﺰﺍﺮ ﻮ ﺒﻨﺸﯿﻦ ﺁﻤﯿﺰ ﺮﻨﮒ ﮔﺮ ﻏﻤﺰﻩ ﭙﺴﺮ ﺨﻮﺵ ﺍﻯ » ’

ont été traduits par :

« O être adorable, plein de mignardises et d’espiègleries ! assieds-toi, apaise ainsi le feu de mille tourments et ne te relève plus » avec la note suivante :

« C’est-à-dire : étant debout, tu révèles trop de charmes. Ta taille élégante, ta démarche harmonieuse, ta tournure adorable, font naître dans mon cœur mille tourments. Prends une pose moins provocante, assieds-toi, apaise ainsi mes supplices et ne te relève plus pour ne point les renouveler. C’est à la Divinité que notre poète adresse de semblables tendresses. Les orientalistes pourront vérifier dans le texte le mot qui commence ce quatrain et que par convenance nous étions obligé de traduire par celui-ci : O être, etc 36 . »

Cependant dans les quatrains où il n’y a pas d’ambiguïté quant à l’homosexualité nous pouvons remarquer que le terme «ﭙﺴﺮ ﺴﺎﺪﻩ » est traduit sans modification comme on le voit dans le quatrain 214 :

‘« Voici l’aurore, lève-toi, ô jeune homme imberbe, et remplis vite de ce vin en rubis la coupe de cristal, car (plus tard) tu pourras chercher longtemps, sans jamais le retrouver, ce moment d’existence qu’on nous prête dans ce monde de néant. » ’

Dans ces quatrains où souvent l’amoureux et le bien aimé sont du même sexe, il ne s’agit pas d’amour charnel mais d’un amour purement idéal, ce qui était courant chez la plupart des poètes de langue persane. Dans ces cas l’amour s’adresse à un bien-aimé adolescent qui évoque l’idéalisme et la pureté. Henri Massé explique à ce sujet que « la femme musulmane vit en général trop recluse pour faire éclore un véritable amour ; et des êtres jeunes, plus accessibles, sont nécessaires à l’inspiration des poètes orientaux qui ne sauraient concevoir, sur un simple regard, l’éternelle et chaste passion de Dante pour Béatrice 37 . »

Hormis ces remarques, nous pouvons constater que souvent dans les quatrains, le traducteur rajoute un mot, une interjection ou une proposition en début d’hémistiche pour éclaircir le sens du quatrain ou pour servir de transition entre deux hémistiches. Dans certains cas cela est justifié comme dans le quatrain53 :

‘« Bien longtemps la coupe en main je me suis promené parmi les fleurs, et cependant aucun de mes projets ne s’est réalisé dans ce monde ; mais, bien que le vin ne m’ait pas conduit au but de mes désirs, je ne dévierai pas de cette voie, car lorsqu’on suit une route on ne revient pas en arrière. »’

où la présence de « je ne dévierai pas de cette voie » est indispensable à la compréhension mais dans la plupart des cas cette présence n’est pas nécessaire comme « et bien ! » dans le quatrain 45 :

‘ﻤﺮﺍﺴﺖﻛﻪﺑﻗﻳﺎﺴﻰﺑﺠﺴﺘﻢﺑﺴﻳﺎﺮﻤﺎﺴﺖﻤﻧﺰﻠﮔﻪﻛﻪﺒﯿﻮﻔﺎﺪﺮﻋﺎﻠﻡ »
« ﺮﺍﺴﺖ ﻤﻴﮔﻮﻴﻡ ﻧﻴﺴﺖ ﺴﺮﻮ ﺘﻮ ﻗﺪ ﭽﻮﻦ ﮔﻔﺘﻡ ﺮﻮﺸﻦ ﻧﻴﺴﺖ ﻤﺎﻩ ﺘﻮ ﺮﻮﻯ ﭽﻮﻦ’ ‘« J’ai bien longtemps cherché dans ce monde d’inconstance qui nous sert un moment d’asile ; j’ai employé dans mes recherches toutes les facultés dont je suis doué ; et bien ! j’ai trouvé que la lune pâlit devant l’éclat de ton visage, que le cyprès est difforme à côté de ta taille élancée. » ’

ou encore « Qu’elles sont belles » dans le quatrain 59 :

‘ﺍﺴﺕ ﺮﺴﺗﻪ ﺧﻮﯿﻰ ﻔﺮﺷﺗﻪ ﺰﻠﺐ ﮔﻮﯿﻰ ﺍﺴﺖ ﺮﺴﺘﻪ ﺠﻮﯿﻰ ﻛﻨﺎﺮ ﺪﺮ ﻛﻪ ﺴﺒﺰﻩ ﻫﺮ »
« ﺍﺴﺕ ﺮﺴﺗﻪ ﺮﻮﯿﯽ ﻠﺎﻠﻪ ﺒﺧﺍﮎ ﺴﺒﺰﻩ ﻛﺎﻥ ﻨﻨﻬﻰ ﺒﺨﻮﺍﺮﻯ ﭙﺎ ﺴﺒﺰﻩ ﺴﺮ ﺒﺮ  ﻫﺎﻦ ’ ‘ «  Qu’elles sont belles, ces verdures qui croissent aux bords des ruisseaux ! On dirait qu’elles ont pris naissance sur les lèvres d’une angélique beauté. Ne pose donc pas sur elles ton pied avec dédain, puisqu’elles proviennent du germe de la poussière d’un visage coloré du teint de la tulipe. »’

Il aurait été préférable que le traducteur mette ses ajouts entre parenthèse comme dans le quatrain 240 : « Si tu veux m’écouter, je te donnerai un conseil. (Le voici :) Pour l’amour de Dieu ne revêts pas le manteau de l’hypocrisie [...] » ou « tu le vois » dans le quatrain 307 : « [...] laisse donc là tes conseils, ô ignorant pénitent ! (tu le vois) nous sommes adorateurs du vin, et les lèvres de l’objet de nos amours sont au gré de nos désirs. »

Il est dommage que le traducteur exprime clairement ce qui était sous-entendu avec évidence par le poète, ceci ne fait qu’alourdir la traduction et ôter au plaisir de la lecture. Nous pouvons trouver de nombreux autres exemples de cette pratique 38 .

Notes
35.

Les Quatrains de Khèyam, éd. cit., quatrain 128, p. 68.

36.

Mis en gras par nous-mêmes.

37.

Massé Henri. Essai sur le poète Sa'di. Paris, Paul Geuthner, 1919, p. 117.

38.

Q. 47 : « et bien ! » au milieu du premier hémistiche ; Q. 95 :« ami », au début du quatrième hémistiche ; Q. 137 :« il est évident » au début du troisième hémistiche ; Q. 149 : « c’est différent » au début du troisième hémistiche ; Q. 208 :« ami » au milieu du troisième hémistiche ; Q. 265 :« c’est enfin » au début du troisième hémistiche ; Q. 266 :« oh, alors ! » au début du troisième hémistiche ; Q. 286 :« ami » au début du troisième hémistiche ; Q. 300 :« Eh bien » au début du troisième hémistiche ; Q. 308 :« Oh » dans le premier hémistiche ; Q. 428 :« verse-moi de ce nectar » au début du troisième hémistiche ; Q. 437 :« oh ! » au début du quatrième hémistiche ; Q. 446 : « ami » dans le troisième hémistiche ; Q. 450 : « oh » au début du quatrième hémistiche et Q. 460 : « Oh » au début du troisième hémistiche.