Chapitre III. Le cas Jean Lahor

I La structure des recueils de Jean Lahor

L’œuvre poétique de Jean Lahor est composée de deux recueils : L’Illusion  et Les Quatrains d’Al Ghazali. Le premier recueil, L’Illusion,  comprend « Les chants de l’Amour et de la Mort », « Les Chants panthéistes », « La Gloire du Néant », « Les Heures Sombres » et « Les Vers Stoïciens ». L’auteur supposé du deuxième recueil est le professeur de Bagdad, Ghazali, réformateur de l’islam. Dans l’introduction du deuxième recueil, Jean Lahor regrette qu’Al-Ghazali n’ait pas écrit ou laissé de vers : « Au cas où il s’y fût essayé, peut-être eût-il pris la forme du quatrain, immortalisée par Kheyam, qui vécut au même siècle que lui et près de lui, dans le Khorasân 221 . » Quelques années plus tard, en 1925, il écrit à propos d’Al-Ghazali, dans la préface de la deuxième édition de En Orient : « Ces quatrains d’Al Ghazali, qui n’écrivit jamais un vers, sont, comme je l’indiquais, fort imprégnés par endroits de la pensée moderne ; ils la reflètent avec ses tourments et ses troubles, ce qui est peut-être un de leurs défauts. Mais je croirais volontiers que le philosophe Al Ghazali ressemblait à certains d’entre nous. Du moins c’est l’opinion que j’ai retirée du peu que j’ai lu de lui. » Malgré ces deux passages qui évoquent son intérêt pour Al-Ghazali, Jean Lahor montre surtout une grande admiration pour Xayyâm dont « les quatrains versent à l’âme [l]’ivresse extatique et sans fin [d]’Allah, du vin et de la femme 222  » Etant lui-même scientifique et poète, ces deux caractéristiques de Xayyâm ont attiré son attention. Jean Lahor a assimilé Xayyâm à un scientifique du XIXe siècle qui aurait eu un grand intérêt pour la littérature et dont la philosophie était en accord avec les nouveaux courants de pensée de la deuxième moitié du XIXe siècle, notamment le positivisme.

Il fait l’éloge de Xayyâm en préambule au chapitre « les Amours » :

‘« A Kheyam, au sage divin
Dont les quatrains versent à l’âme
L’ivresse extatique et sans fin
D’Allah, du vin et de la femme. »’

Et à la page 11 de son recueil :

‘« Kheyam, en ma chambre fermée
A tous les bruits de l’univers,
Oh ! qu’il est doux, près de l’aimée,
Le clair de lune de tes vers ! »’

La première chose qui nous frappe en lisant les recueils de Jean Lahor, c’est la forme empruntée aux quatrains de Xayyâm. Nous savons que Xâyyam est connu à l’étranger pour ses quatrains même s’il était doué pour les mathématiques et l’astronomie. Dans la poésie persane, le quatrain ou robâi se compose de quatre vers dont en général, le premier, le second et le quatrième riment ensemble ; le troisième est blanc. Jean Lahor utilise la forme du quatrain pour composer Les Quatrains d’Al Ghazali  et la plupart des poèmes de  L’Illusion qui sont écrits en quatrains. Contrairement aux quatrains de Xayyâm, les vers riment deux par deux, avec des rimes plates ou embrassées comme nous le montrent les exemples suivants :

‘« Ton corps lisse est d’argent, tes yeux sont deux opales,
Le parfum du jasmin sort de tes lèvres pâles,
Quand tu chantes le Chant des Mages dans la nuit :
Une étoile se cache en ta beauté qui luit 223 . »’

Ou bien :

‘« Bien que ton corps ressemble au long corps du cyprès,
Ton œil pur au matin, aux tulipes ta joue,
Je cherche encor pourquoi le Destin, qui se joue
Des êtres, m’a fait vivre et me détruit après 224 . »’

Outre la métrique, Jean Lahor s’est aussi inspiré des poètes persans pour certains thèmes.

Notes
221.

LahorJean. Les Quatrains d’Al-Ghazali. Paris, Alphonse Lemerre, 1896, p. I de l’introduction.

222.

Ibid.

223.

Ibid., p. 25.

224.

Ibid..