Introduction

Cette thèse vise à étudier l’expression de la localisation et du déplacement en polonais et en français. Il s’agit d’explorer l’expression de ces domaines sémantiques dans les deux langues dans une perspective typologique et d’évaluer l’impact de la typologie sur l’élaboration linguistique de l’information spatiale.

Le choix du domaine spatial se justifie tout d’abord par le fait que l’espace est l’un des domaines immédiats de l’expérience et qu’elle occupe une position centrale dans la cognition humaine : se situer et se déplacer dans l’espace, situer et déplacer les objets par rapport à d’autres objets constituent une des activités humaines quotidiennes. Par ailleurs, l’étude de ce domaine est particulièrement intéressante car elle permet de rendre compte de la variabilité typologique entre les langues. En effet, les langues divergent tant dans le choix des catégories linguistiques pour encoder l’information spatiale (verbes, satellites verbaux, adpositions, cas) que dans le type de l’information encodée (posture, manière, trajectoire) ; de plus, elles appréhendent l’espace de manières différentes, en la catégorisant sémantiquement d’une manière plus ou moins fine. Finalement, l’étude du domaine spatial, en tant que domaine conceptuel de base, présente un intérêt particulier car elle permet, d’une part, de soulever la question de la relation entre la représentation linguistique et la représentation conceptuelle et, d’autre part, d’évaluer l’impact des différences translinguistiques sur les activités langagières et cognitives des locuteurs. Ainsi, au-delà des implications typologiques, une telle étude peut avoir une portée qui dépasse le domaine strictement linguistique pour s’inscrire dans un cadre plus vaste, celui de la relation entre la langue et la cognition.

L’intérêt particulier du choix du polonais et du français repose sur le fait que ces deux langues présentent des différences typologiques intéressantes qui se reflètent tant dans l’expression de la localisation que dans l’expression du déplacement et tant dans le type de ressources lexicales et grammaticales employées pour encoder les concepts spatiaux que dans le type des concepts encodés. Une des différences fondamentales entre ces deux langues est que le polonais est fortement structuré par les morphèmes grammaticaux (préfixes verbaux, préposition, marques casuelles) et tend à distribuer l’information spatiale dans ce type de morphèmes, tandis que le français est moins grammaticalisé et a plus fréquemment recours à des éléments lexicaux pour encoder l’information spatiale.

En conséquence, l’objectif principal de cette étude est de proposer une description typologique de l’expression de l’espace en polonais et en français et de dégager leurs particularités typologiques, mais aussi leurs similarités. Pour aboutir à cet objectif, nous étudierons comment le polonais et le français distribuent les éléments sémantiques dans les catégories linguistiques dont elles disposent ainsi que la nature des éléments sémantiques inscrits dans ces catégories.

Le deuxième objectif de ce travail est d’évaluer l’impact des faits typologiques sur l’élaboration de l’information spatiale. Nous étudierons comment les particularités typologiques du polonais et du français influencent l’encodage des scènes et événements spatiaux, c’est-à-dire ce que le locuteur est contraint d’exprimer dans l’énoncé et ce qu’il est libre d’omettre.

L’approche adoptée dans cette étude se distingue sensiblement des approches suivies jusqu’ici dans les études sémantiques sur l’expression de l’espace, et ce, aussi bien en polonais qu’en français, en ce qu’elle a une visée typologique. En effet, jusqu’à présent les études portant sur l’expression de l’espace dans ces deux langues se sont essentiellement attachées à décrire la sémantique fine des prépositions et, bien que plus rarement, celle des verbes (français) ou celle des préfixes (polonais). À notre connaissance, aucune étude linguistique portant sur la sémantique spatiale n’a cherché à explorer ces deux langues dans le détail dans un cadre typologique et à les inscrire dans un panorama plus vaste, celui des langues en général.

Le travail que nous proposons dans le cadre de cette thèse est un pas dans cette direction. Il s’inscrit dans deux modèles typologiques qui, parmi les différentes approches émergeantes, ont le plus influencé les recherches récentes dans le domaine spatial : il se fonde, pour la localisation, sur la typologie des Constructions Locatives de Base proposée par Wilkins et Levinson (1998, 2001) et, pour le déplacement, sur la typologie de l’événement spatial proposée par Talmy (1985, 2000). Un des enjeux d’une telle approche typologique est de dégager les différences et similarités entre les langues de manière à situer l’objet étudié dans une perspective plus large, permettant ainsi d’améliorer la compréhension des faits typologiques et la compréhension du fonctionnement du langage en général. L’intérêt de notre thèse peut par conséquent être évalué au regard des connaissances fondamentales qu’elle peut apporter sur les processus sous-jacents à la structuration linguistique de l’espace.

Ce travail est organisé autour de quatre chapitres.

Le premier chapitre esquisse le cadre théorique dans lequel s’inscrit cette étude. Nous exposerons tout d’abord la perspective théorique de la grammaire fonctionelle-typologique et de la grammaire cognitive adoptée pour élaborer ce travail. Nous présenterons ensuite les objectifs et choix méthodologiques qui l’ont guidé. Le but de cette partie est de poser un cadre général et d’exposer les outils conceptuels qui seront utilisés tout au long de l’étude. Nous n’aborderons pas dans cette partie les détails typologiques qui, pour des raisons de lisibilité, seront exposés dans les chapitres suivants.

Les deuxième et troisième chapitres concernent l’objet principal de l’analyse typologique.

Le deuxième chapitre est consacré à l’étude typologique de l’expression de la localisation statique. Cette étude s’inscrit dans la typologie des Constructions Locatives de Base telle qu’esquissée par Wilkins et Levinson (1998, 2001). Cette typologie classe les langues en plusieurs types, suivant la spécificité du prédicat locatif employé dans une telle construction en réponse à la question Où est X ? et en référence à des entités non animées. Un tel prédicat peut être sémantiquement neutre, en localisant simplement une entité par rapport à une autre ; il peut également avoir une sémantique spatiale plus spécifique, en dénotant la posture ou le mode d’être de l’entité localisée. Notre objectif sera d’examiner la structure d’une telle construction en polonais et en français et de montrer que les deux langues divergent aussi bien dans la structure morphosyntaxique d’une Construction Locative de Base que dans le type de prédicats employés dans cette construction : si le polonais atteste les propriétés typologiques d’une langue à verbes de posture, le français a une plus forte tendance à être une langue à verbe locatif neutre. Cette analyse nous permettra de mettre en lumière les propriétés sémantiques et fonctionnelles sous-jacentes aux prédicats locatifs propres à chacune de ces deux langues.

Le troisième chapitre est plus particulièrement consacré à l’étude typologique de l’expression du déplacement. Cette étude s’inscrit dans la typologie de l’événement spatial (motion event) telle que proposée par Talmy (1985, 2000). Cette typologie classe les langues en deux types : langues à cadre verbal (verb-framed languages)et langues à satellites (satellite-framed languages), suivant la catégorie morphosyntaxique dans laquelle s’inscrit la notion de trajectoire, un verbe ou un satellite verbal (particule, préfixe, etc.) et celle de manière, un syntagme adverbial ou une racine verbale (e.g. arriver en courant vs ac-courir). Notre objectif sera de mettre en lumière les traits typologiques du polonais et du français et de montrer que le polonais a toutes les propriétés typologiques d’une langue à satellites et que le français en revanche est plus complexe d’un point de vue typologique et atteste à la fois les propriétés d’une langue à cadre verbal et d’une langue à satellites. Sans entrer dans les détails d’une analyse diachronique, nous tenterons de faire la lumière sur la co-existence de ces deux stratégies typologiques en français, en montrant que la stratégie à satellites est un résidu d’un ancien système typologique qui a évolué au cours de son histoire en faisant émerger la stratégie à cadre verbal.

Le quatrième chapitre examine l’impact des faits typologiques sur l’élaboration et la granularité de l’information spatiale. Nous analyserons comment le polonais et le français appréhendent des scènes et des événements spatiaux de même nature, et en particulier ce que les locuteurs de ces deux langues sont contraints d’exprimer et ce qu’ils sont libres d’omettre, suivant les outils morphosyntaxiques disponibles dans leur langue. Nous examinerons, d’une part, quels sont les éléments sémantiques habituellement encodés dans l’énoncé et, d’autre part, quel est le degré de spécificité sémantique des ressources lexicales et morphologiques disponibles. Cette analyse aura pour but de montrer qu’une des dimensions de la typologie est le degré d’élaboration explicite de l’information spatiale. Nous montrerons que, grâce à son outillage grammatical, le polonais élabore la sémantique spatiale d’une façon plus explicite que ne le fait le français qui, lui, a plus souvent recours à des procédés plus implicites faisant appel au contexte et à la connaissance générale.

Enfin, la conclusion nous offrira l’occasion de faire une synthèse des résultats et de présenter les perspectives qu’ouvre ce travail pour de futures recherches.