a. Inscription dans la culture de masse

Pour bien comprendre l’ampleur du phénomène rock dès ses origines, il nous faut replacer historiquement son apparition, et l’inscrire dans ce qui est appelé culture de masse. Le terme de culture de masse 33 prend son essor au sein de la société américaine de l’entre-deux-guerres puis, du fait de l’américanisation 34 , dans l’ensemble des sociétés occidentales de la seconde moitié du 20e siècle. Au sein de cette civilisation de la consommation, les produits culturels sont privilégiés, parfois par l’intermédiaire d’accords politiques (accords Blum-Byrnes qui ouvrent le marché français aux films américains) qui ont toute conscience de l’importance idéologique que ceux-ci peuvent posséder au sein d’un monde partagé entre vision soviétique et américaine. Ces objets culturels profitent ainsi des progrès techniques médiatiques (grande presse, radio, TV, cinéma, publicité, chansons et romans populaires) pour accompagner/provoquer la transformation de la culture en loisir 35  : les magazines, émissions, films, disques et livres édités et diffusés à l’intention du public le plus large possible (la production massive d’un objet nécessite que celui-ci plaise au plus grand nombre) constituent alors des références culturelles communes, une culture de masse.

Notons que celle-ci est alors dénigrée par les élites intellectuelles. Pour ces dernières, la culture de masse nivelle par le bas au lieu de tirer vers le haut comme devrait le faire toute culture. La nature des objets culturels de la culture de masse (des productions industrielles) impose que ceux-ci touchent le plus grand nombre. Cette standardisation est source pour les élites de médiocrité et ne peut de ce fait prétendre au statut de culture : elles opposent ainsi les pratiques de la culture de masse aux leurs, celles de la culture classique, traditionnelle, élitiste. La littérature populaire (romans de gare, etc.) est confrontée aux dignes lectures des grands noms de la littérature, voire de la poésie ou de la philosophie. La lecture de la presse populaire l’est à celle des quotidiens sérieux, des magazines d’information culturelle. Le temps passé devant la radio ou la télévision est dénigré au profit de la fréquentation des théâtres, des galeries d’art, des musées. La sortie dans les grands cinémas populaires est moquée par ceux qui pratiquent la cinéphilie. L’écoute des disques pop est méprisée par les amateurs de musique classique, de musique contemporaine ou de jazz (ce dernier cas pour l’élite intellectuelle plus que bourgeoise).

De telles critiques sont de fait le résultat d’un désaccord sur le sens du terme même de culture. Edgar Morin souligne dans son second tome de L’esprit du temps que celui-ci peut avoir plusieurs sens 36 , et que lorsque l’on oppose culture de masse et culture cultivée, on oublie ces différences sémantiques : quand on compare le discours d’un chanteur de rock à celui d’un philosophe, il faudrait énoncer que le premier appartient à la culture de masse et est donc de nature ethno-sociologique tandis que le second appartient à une culture cultivée normative-aristocratisante 37 .

Notes
33.

La thèse de Bertrand Lemonnier, Les transformations culturelles dans l’Angleterre des années soixante, nous a été du plus grand secours sur la question.

34.

Les Etats-Unis jouissent au sortir de la Seconde Guerre Mondiale d’une forte influence culturelle : l’Amérique fascine et ses objets de consommation (vêtements, aliments) en deviennent les symboles nouvellement accessibles au plus grand nombre (du fait de leur industrialisation). Il ne faut pas oublier non plus le rôle de l’urbanisation qui se rapproche du modèle américain (les banlieues et quartiers éloignés du centre-ville) et entraîne les mêmes conséquences pour la jeunesse (phénomène de regroupement en bande sans que ne leur soit proposé d’activités).

35.

La culture devient une occupation choisie personnellement (et non pas imposée par l’école, le cadre de travail ou toute autre instance directrice) par chaque individu lors de son « temps libre », lequel va en augmentant avec l’abaissement du temps de travail, les congés payés, l’entrée plus tardive dans la vie active, etc.

36.

Un sens anthropologique où culture s’oppose à nature, qui englobe tout ce qui ne relève pas du comportement inné (tout ce qui relève de l’organisation, de la structuration, de la programmation sociale, se confond avec ce qui est proprement humain) ; un terme englobant tout ce qui est pourvu de sens, à commencer par le langage, soit l’aspect sémantique et intellectuel des activités humaines ; un sens ethnographique qui s’oppose au technologique et regroupe les croyances, rites, valeurs, etc. ; un sens sociologique, comprenant le psycho-affectif, la personnalité, la sensibilité, et leur adhérence sociale ; enfin la culture cultivée centrée sur les humanités classiques, le goût littéraire-artistique (dans une conception valorisée : le cultivé s’oppose à l’inculte dans une logique élitiste). Morin (1975) p.97-116.

37.

Ce réflexe est d’ailleurs très français, et peut expliquer les raisons de la résistance au rock dans notre pays. En France, la pop musique demeure entachée d’un discrédit culturel propre à la tradition culturelle nationale. Paul Yonnet nous explique ainsi que la pop musique a été dès son apparition comparée à la Chanson Française alors au faîte de sa gloire et de son aspiration à la Grande Culture (Brel, Brassens, Ferré, etc., tous prétendant à une poésie écrite, à une légitimation culturelle). Cette chanson de qualité occupe dans les années soixante la majeure partie du paysage musical national (le reste étant occupé par une musique populaire dérivée du modèle anglo-saxon - les yéyés - qui ne fait que conforter les tenants d’une tradition littéraire propre à la chanson française au dénigrement de ces nouvelles formes musicales). Or, selon la conception française, se cultiver ne peut signifier que lire les grands noms littéraires ou écouter de la musique classique, soit des pratiques culturelles élitistes, bâties sur la notion de Grande Culture garantie par l’écrit. Le fait que les paroles soient généralement sans importance pour le rock impose leur faiblesse selon ces critères culturels : la pop est ainsi taxée d’inculte et méprisée par les élites culturelles. En Mai 68, cette tradition demeure, malgré la remise en cause revendiquée des valeurs culturelles, et les historiens du rock en France ne peuvent que constater que « ‘ce sont Reggiani, Moustaki, Jean-Christian Michel et leurs estampilles culturelles bien évidentes qui grimpent dans les hit parades, après mai. Ils passent même un moment pour être le blues ou la pop française. (…) Durant les événements du printemps, la pop musique semble être étrangère à la révolution (…) ’», alors que les événements similaires sur les campus américains sont accompagnées des déflagrations électriques de l’acid-rock. Yonnet (1985) p.195-200 et Regoli (1978) p.90.