Les années 1990 débutent d’une bien étrange façon pour le rock tel qu’il est classiquement entendu 141 . Nous allons essayer de comprendre pourquoi cette musique se retrouve en une posture difficile au début de la décennie. Le premier grand festival de rock qui marque l’entrée dans la nouvelle décennie est celui de Knebworth, à la fin du mois de juin 1990, où l’affiche se partage entre stars des années 70 (Genesis, Pink Floyd, Robert Plant et, pour présenter un groupe un peu plus jeune, Tears For Fears dont l’ambition semble être d’évoquer les Beatles et Supertramp). Cet événement illustre la position du rock en cette nouvelle décennie : le genre semble obnubilé par les stars vieillissantes issues des décennies précédentes. La presse spécialisée ne peut que se faire l’écho de cet état de faits. Prenons pour exemple la rubrique proposée par Philippe Manœuvre dans Rock&Folk, intitulée Mes disques à moi, qui lui permet de rencontrer des personnalités médiatiques, directement associées au milieu du rock ou non, afin de discuter des disques qui comptent pour eux. Ce système d’interview permet en filigrane, même si cela n’est pas clairement énoncé, d’accumuler articles après articles, des visions plurielles de la passion et de la nature du rock. Le problème de l’exercice tel qu’il est pratiqué en ses premiers temps, c’est qu’il n’implique que des « vétérans » de l’aventure rock, soit en gros des personnalités issues des générations qui ont vécu les années 60-70-80. Les nouvelles têtes du milieu rock ne sont pratiquement pas approchées 142 . De plus, une question devient récurrente même si chaque entretien est personnalisé : « ‘Etes-vous plutôt Stones’ ‘ ou Beatles ?’ », interrogation faisant référence aux dissensions qui ont fondées la critique rock française dans les années 1960.
Une telle question n’est pas innocente. En la reposant à chaque occasion, en l’imposant à chaque individu interviewé, mais aussi au lecteur qui la retrouve tous les mois, le journaliste impose une schématisation des grandes directions que peut prendre la musique rock : soit l’horizon Rolling Stones, c’est-à-dire un rock basique mais efficace dans sa construction, symbolisant un art de vivre rebelle, une opposition ouverte à la société, bref tout ce qu’incarnait le groupe dans les années 60 ; soit l’horizon Beatles, une musique pop privilégiant la mélodie, se permettant toutes les expérimentations musicales mais aussi psychiques, ceci avec une image certes plus acceptable pour la société, mais qui peut se révéler tout autant pernicieuse à l’égard des valeurs de cette dernière. 143
Par delà ces considérations esthétiques, ce questionnement Beatles ou Stones rappelle que le rock a une histoire, et que la connaissance de celle-ci est devenue obligatoire pour pouvoir apprécier son présent. Seulement, en la préservant comme telle, en mesurant toute l’actualité à une resucée plus ou moins heureuse, plus ou moins fidèle, de cette opposition originelle et fondamentale, le journaliste prend le risque d’enfermer le genre dans une monomanie passéiste bien éloignée des revendications de jeunesse et de vivacité qui ont fait la spécificité de cette musique. Si le rock se limite à une question établie dans les années 60, qui ne peut connaître de réponse que dans un regard rétrospectif sur cette époque, on peut craindre pour l’effectivité de son actualité. Et de fait, l’exercice effectué – décrire sa discothèque idéale – impose à l’interviewé des choix qui jouent rarement en faveur de la jeune scène : tout amateur préfère les disques qui l’ont accompagné depuis des années plutôt que la dernière nouveauté qu’il ne connaît que depuis quelques semaines. De fait, lorsque se pose la question de savoir quel disque serait emmené sur la proverbiale île déserte, le choix se porte quasi unanimement sur des références abondamment reconnues, donc anciennes.
Ce phénomène est d’autant plus accentué que la question est posée à des individus ayant dépassé la trentaine 144 , comme nous l’avons déjà évoqué. En ajoutant à cela le fait (sur lequel nous aurons l’occasion de revenir) que ce début de décennie est submergé par les rééditions en Compact Discs des grands classiques de la musique rock, à un prix assez important 145 , l’amateur consommateur ne se pose que peu de questions au moment de choisir entre un disque inconnu et une référence reconnue. Si le discours de la critique prétend toujours privilégier la nouveauté, celui des lecteurs rappelle que les dures réalités économiques rentrent aussi en jeu. 146 C’est souvent ainsi que la préférence des amateurs – dont les critiques sont censés être la voix publique – se concentre sur l’histoire plus que sur la nouveauté, sur l’investissement sûr plus que sur le hasardeux. Certes, la rubrique Mes disques à moi n’est pas la seule rubrique du journal Rock&Folk de l’époque, d’autres pages sont consacrées à des artistes en rapport plus direct avec l’actualité. Mais ces divers articles (qui se limitent le plus souvent à des interviews d’artistes sans grand intérêt théorique et à des comptes-rendus documentaires d’événements musicaux) offrent plus rarement au lecteur une énonciation théorisée de l’identité rock. Si le rock a du mal à négocier ce début de décennie, c’est bien en raison de l’omniprésence des artistes des générations précédentes.
C’est-à-dire basé sur l’instrumentation guitare-basse-batterie-chant et sur le modèle mélodique couplet-refrain-couplet-refrain-pont-couplet-refrain.
Cette donnée se modifiera plus tard, notamment lors de l’explosion artistique des DJs français, dont l’art consiste en une grande partie à accumuler une somme impressionnante de disques.
Si la notion d’opposition à la société peut sembler vague, c’est parce qu’elle est présentée telle quelle, maintenue dans un flou théorique, par les acteurs directs – dont font partie les journalistes – du rock.
Ce chiffre n’est pas innocent : dans les années 60, le mot d’ordre d’une frange du public rock était méfiez-vous des plus de 30 ans.
En gros, on passe de 1985 à 1990 du simple (60 francs) au double (120 francs) vis-à-vis du vinyle, norme précédente de support discographique.
« ‘ici, au ’"‘pays des lecteurs’"‘, on est étudiant, on bosse trente-neuf heures dans une boîte quelconque, on est chômeur (de plus en plus). (...) on ne peut pas normalement pas consacrer tout notre temps (ou notre argent) au rock. Ce que je veux dire par là, c’est qu’on n’est donc pas obligé de gober tout ce qu’on nous propose, vu qu’on a concrètement ni le temps, ni les moyens d’écouter dix albums par jour. Sans compter, refrain connu, que balancer 140 balles pour une nouveauté sur la seule foi d’un journaliste, aussi compétent soit-il, ben on multiplie les chances d’acheter une merde qu’on écoutera jamais. Attention, je ne dis pas qu’il ne faut s’acheter que des vieux trucs (...). je dis simplement qu’il faut faire en sorte de s’acheter un CD qu’on sera fier d’avoir et qu’on aura envie de réécouter dans cinq ans. » C’ourrier des lecteurs, "Galettes", Rock & Folk 326, octobre 1994, p.88.