Les sons électroniques ne parviennent pas à charmer les amateurs de rock sans résistance de leur part. Ce que le trip-hop réussit en ralentissant le tempo, l’ensemble de la scène Electro met du temps à le réaliser, restant bien trop attachée au caractère dance qui la définit à l’origine. Le trip-hop a su conquérir les journaux spécialisés et le public en se présentant comme affilié au rap, qui fut annoncé comme nouvelle incarnation du rock. Le terreau identitaire reste présent dans cette mouvance pour espérer capter les adeptes du rock, tandis que la techno en elle-même, telle qu’elle s’incarne en des personnalités comme Derrick Carter, Laurent Garnier, KLF ou LFO, reste attachée à son indépendance. La techno pure se présente séparée du milieu rock et des sujets qui en animent sa presse. Nous allons découvrir comment elle réussit pourtant à renverser ces valeurs et à charmer les chroniqueurs et le public rock.
Il faut donc attendre, en plus de l’adaptation auditive aux sonorités électroniques, que la techno propose des productions faisant des clins d’œil au rock pour que le public de ce dernier prenne conscience du potentiel de cette musique. Comme nous avons voulu le démontrer depuis le début ce travail de recherche, le rock semble être devenu un milieu assez conservateur, figé sur ses convictions et ses valeurs. Malgré un discours critique privilégiant l’expérimentation, le public rock apparaît rétif à changer ses habitudes, et a besoin de points de repères pour s’aventurer dans de nouvelles contrées. La techno prend acte de ce fait, et propose en réaction un nouveau style, le big beat. Samplant des guitares sur un fond de beats hip-hop énergiques, les représentants de cette scène (les Chemical Brothers, suivis ou précédés par Leftfield, Orbital, The Prodigy… tous issus du milieu house techno) parviennent à attirer vers eux les amateurs de rock en leur proposant une synthèse entre les deux styles. Il faut dire que ce genre de groupe n’a pas peur de briser ‘«’ ‘ les barrières musicales trop vites érigées, comme celles séparant ici de force les fans d’indie-pop – pourtant parfaitement capables de danser le samedi soir – de clubbers n'ayant pas forcément oublié le joli goût métallique du larsen ’ ‘»’, de ne pas opposer comme cela est la norme critique amateurs de rock et amateurs de techno. Le rock s’endort sur la vénération de son histoire, la techno le réveille en la réactualisant (par l’usage du sample) et en dépassant le purisme qui la bloque.
Ce phénomène de mélange s’amplifie avec les années. En 1997, c’est l’ensemble de la presse rock qui prépare le terrain à l’invasion attendue du groupe de house française Daft Punk (leur premier album est notamment élu par Rock&Folk disque du mois de février). Mais ce qui ne pourrait être interprété comme une simple ouverture de la presse rock aux musiques électroniques se révèle, dans les mois qui suivent, être le signe d’une vampirisation de tout le genre par cette nouvelle forme : le disque de rock (annoncé comme tel par les journalistes) le plus attendu de l’année est celui de Prodigy, formation jusque-là affiliée à la scène techno. Rock&Folk annonce alors que le milieu rock se trouve ‘«’ ‘ à la veille d'une invasion dont personne ne sortira indemne ’ ‘»’ ‘ 253 ’, puisque effectivement les arguments s’accumulent – indignation des institutions, succès commercial, reconnaissance critique, ainsi que professionnelle 254 – pour reconnaître en ces groupes techno les véritables représentants du rock actuel, peut-être plus encore que les tenants d’un rock classique car étant eux plus à même de fournir la bande-son chaotique d’une époque qui ne l’est pas moins. 255
Une des avancées de cette seconde vague électronique par rapport au trip-hop est de réussir à faire accepter la musique électronique sans la dénaturer en la séparant de ses origines dance. Au contraire, ce rapport à l’efficacité est avancé comme primordial. Les Chemical Brothers n’hésitent pas à avancer que ‘«’ ‘ notre musique s'articule totalement autour du dance-floor qui est, et restera toujours, sa raison d'être. On peut écouter nos disques chez soi, mais ce ne sont pas des disques pour se reposer ou pour réfléchir ’ ‘»’. Ce qui conduit le journaliste des Inrockuptibles à énoncer : ‘«’ ‘ les Chemical Brothers ont beau être un groupe rock, ils ne sont certainement pas un groupe de rock ’ ‘»’ ‘ ou alors ’ ‘«’ ‘ un vrai groupe de dance-music rock ’ ‘»’ ‘ 256 ’, entendant ainsi que l’on peut être rock (par l’attitude, par l’esprit) sans devoir obligatoirement se consacrer exclusivement à un style sclérosé. Le lecteur assiste ici à la réincarnation de l’identité rock en une musique électronique qui assume sa singularité par rapport au modèle critique – qui d’ailleurs semble vouloir oublier qu’à ses origines cette musique était destinée à accompagner les danses des jeunes adolescents des années 50 américaines.
La dance finit même par trouver dans le rang des critiques rock des défenseurs : ce qui est populaire et efficace n’est pas obligatoirement à dédaigner. 257 C’est en fait l’élitisme de la critique rock qui est ici mis en accusation, avec sa préférence affichée pour les musiques parlant à l’intellect au détriment de celles parlant au corps. Le refus des compromis commerciaux hérité du punk (dont est accusée la dance pour sa facilité à toucher le grand public) se révèle alors en conflit avec un autre héritage de cette époque charnière pour la critique rock : le rejet des prétentions intellectualisantes du rock (à l’origine des dérives progressives du rock des années 70). La presse des années 90 se retrouve en effet coincée dans une position élitiste (pourtant dénoncée par les punks, ce qui pourrait plaider encore en faveur des musiques électroniques comme incarnation réussie des préceptes du mouvement de la fin des années 70) qui l’empêche de percevoir derrière les succès publics immédiats la créativité de ce type de musique. La mise à jour de ces contradictions, ainsi que la présence de plus en plus incontournable de la techno dans l’actualité musicale, conduit à la fin du blocage critique vis-à-vis de la dance. Au point que l’on peut désormais lire des chroniques de disques qui localisent leur grandeur dans la niaiserie affichée de cette musique de danse 258 . S’il a donc fallu que la techno s’imprègne de sons rock pour arriver à se vendre aux lecteurs de la presse spécialisée, elle finit par être acceptée au point de pouvoir réaffirmer son identité originellement refusée : la dance.
Coroller, Valérie, "Prodigy, La guerre du feu", Rock&Folk 359, juillet 1997, p32-34.
Les deux singles précédant l’album ont « ‘explos[é], l'an passé, les chapelles rockers-ravers »’ ; un de ses vidéo-clips a battu « ‘tous les records de plaintes des téléspectateurs’ » ; le nom de Prodigy apparaît dans les premières places des référendums de la presse spécialisée européenne ; le groupe est annoncé à l’affiche de nombreux festivals dédiés au rock, le plus remarquable étant sa présence au « ‘Lollapalooza Tour, fleuron d'un rock alternatif moribond »’ (d’ailleurs aux côtés des artistes techno Chemical Brothers et Tricky) ; enfin le meneur du groupe proclame à qui veut l’entendre que « ‘Prodigy fonctionne comme un vrai groupe de rock »’.
Ce que revendique Ed Simmons des Chemical Brothers : « ‘Personne dans le monde de la techno n'a débarqué avec un album reflétant notre époque. Pourquoi seul un groupe comme Oasis’ ‘ pourrait exprimer l'envie des jeunes de sortir et de se foutre sur la gueule le week-end ? Tout le monde n'a pas envie d'être comme Portishead’ ‘, de faire de la musique que les gens écoutent en dînant’ ». Coroller, Valérie, "The Chemical Brothers, Au-delà du miroir", Rock&Folk 342, février 1996, p20-21.
Le journaliste parle alors d’« ‘un vrai groupe de dance-music rock’ », dans un souci de choquer les lecteurs sûrs de la nature antithétique des deux termes. Smagghe, Ivan, "Douce transe", Les Inrockuptibles 34, 29 novembre 1995, p44-45.
Voir l’explication fournie par Technikart des blocages théoriques de la presse spécialisée par rapport à la musique de danse (présente en annexe, document 5).
Loret, Eric, "Pet Shop Boys : éloge du niais", Libération, 19 octobre 1999, p40.