Le rock, culture commune des jeunes artistes

Je me suis intéressé jusqu’ici aux cas de musiciens qui essayent d’ouvrir leur pratique à des domaines extramusicaux. De telles attitudes ont pour elles d’ouvrir leur public à d’autres formes artistiques, mais ce ne sont pas elles qui forment l’essentiel de la culture rock. Cette dernière est surtout le fait de productions artistiques non musicales qui sont reconnues par la presse spécialisée et son public comme identitaires, rapprochements rendus possibles parce que ces œuvres ont pour elles de présenter une culture commune aux amateurs de rock. De jeunes artistes s’exprimant autrement que par la musique reçoivent l’adjectif rock parce qu’ils partagent des références avec le monde rock 378 . Les individus élevés dans la pop culture (terme anglophone plus large – car dépassant la seule musique – que l’expression française culture rock) ne se sentent plus obligés de s’exprimer à travers le média fondateur de celle-ci, la musique, et intègrent toutes les disciplines artistiques populaires, et en premier lieu le cinéma et la littérature. Citons quelques exemples pour asseoir notre propos.

Le réalisateur français Olivier Assayas, interrogé sur l’origine de sa passion pour son art, reconnaît par exemple que ‘«’ ‘ le moment où le rapport au cinéma devient conscient, où il me renvoie à moi-même, me donne une image contemporaine qui ait un sens pour moi, ce moment passe par le rock : le cinéma indépendant américain de la fin des années 60, Monte Hellman, Easy rider, qui alliait rock, cinéma moderne, contre-culture. ’ ‘»’ Le rock est fondateur de sa vocation artistique, mais son art n’en est pas pour autant musical. Ce qui ne l’empêche pas de célébrer la valeur culturelle de cette musique 379 , et de reconnaître la première de ses qualités : le fait de représenter le moyen d’expression privilégié de la jeunesse, plus que tout autre média, ce qui peut se révéler ainsi d’un apport important pour toute œuvre non musicale 380 . Un jeune autre réalisateur français, Olivier Dahan, précise ainsi lors de la sortie de son film Déjà mort (film suivant les pérégrinations d’une jeunesse dorée mais désœuvrée) :‘’ ‘«’ ‘ pour moi, la musique reste la manière la plus aérienne, plus que les images et les mots, de communiquer la psychologie des personnages. ’ ‘»’ ‘’ ‘ 381 ’ Le principal est dit ici : la musique est une couleur essentielle de la peinture de l’époque que veulent produire ces cinéastes. Essentielle non seulement parce qu’elle fait partie intégrante du quotidien des personnages du film, mais aussi parce qu’elle permet de signifier à l’écran leur psyché.

Arrêtons-nous enfin sur la réception d’un film dont l’auteur est un pur produit de cette pop culture. Pour le journaliste des Inrockuptibles, Doom generation de Gregg Araki nécessite la connaissance de la culture rock pour être apprécié : soit on aborde l’œuvre avec sa seule culture cinématographique, et on n’en relève que les limites, soit on fait intervenir sa culture rock et y découvre une force inconnue du premier critère 382 . Le rock est devenu au fur et à mesure que l’on avance dans son histoire, par son caractère référentiel de plus en plus marqué, une culture parmi les autres. Il finit ainsi par apparaître comme un acquis à posséder pour avoir la panoplie complète de l’homme cultivé soucieux de comprendre toutes les formes culturelles de son temps. Les artistes éduqués à la pop culture, qui jusqu’ici étalaient leur vision du monde et leurs sentiments dans la musique, se tournent désormais vers d’autres médias : les éléments rock sont désormais présents dans tous les domaines de la culture. Celui qui veut appréhender le rock en sa totalité doit par conséquent ne plus se cantonner à la seule pratique musicale. Parce qu’avec ces créateurs, l’identité du rock s’est déplacée de la musique vers d’autres formes artistiques, notamment cinématographiques.

L’histoire du rock regorge d’exemples de musiciens qui ont essayé, dans un désir de légitimation culturelle, de créer des passerelles avec des arts plus nobles. Ces références nous apprennent que la presse spécialisée a toujours été sévère avec ces tentatives, ce qui se confirme avec la réception des tentatives actuelles. De fait, il paraît plus légitime de chercher une reconnaissance culturelle dans l’influence que peut avoir le rock auprès d’artistes n’utilisant pas le média musical. Le cinéma présente les exemples les plus flagrants de la justesse de cette approche, ainsi que nous allons le voir.

Notes
378.

Le réalisateur de cinéma Gregg Araki a ainsi droit à une présentation physique éclairante sur sa personnalité : « ‘Jeans troués, rangers aux pieds, débardeur qui dévoile une musculature bronzée et tatouée, bière à la main, affalé de tout son long sur un canapé, Gregg Araki laisse une première impression de sale gosse américain caricatural, l'un de ces "brats" pourris gâtés des banlieues gazonnées douillettes et ennuyeuses, zombies de la pop-culture américaine à la Beavis & Butthead accrochés à leur univers MTV/bagnoles/rock/junk-food.’ » Kaganski, Serge, "Les amants de la nuit", Les Inrockuptibles 32, 15 novembre 1995, p38-39.

379.

« ‘Lorsqu'on habite en huis clos, coupé du monde, le rock sert à nous donner des nouvelles du monde. (…) quand il est bon, le rock a une manière de saisir au vol des choses d'aujourd'hui, de formuler des sentiments que je sentais et que je ne parvenais pas à exprimer. »’

380.

Kaganski, Serge et Marchais, Dominique, "Le cinéma d’auteur est un espace de liberté", Les Inrockuptibles 79, 13 novembre 1996, p54-58.

381.

Péron, Didier, "Déjà Mort, Génération X", Libération, 22 Avril 1998, p30.

382.

« O‘n peut regarder le film d'Araki avec un œil de cinéphile, repérer toutes ses références et constater que ’ ‘Doom’ ‘ n'est pas vraiment à la hauteur de ses écrasants modèles. Mais on peut aussi se laisser porter par le film, aspirer son énergie fondée sur la sacro-sainte matrice ’ ‘sex & drugs & rock’n’roll’ ‘.’  » Kaganski, Serge, "Les amants de la nuit", Les Inrockuptibles 32, 15 novembre 1995, p38-39.