Une notion apparaît étroitement liée avec l’identité rock et le monde de la pop culture : celle d’œuvre culte. Elle traduit la fascination d’un public en règle générale limité en nombre pour une œuvre artistique. Ce dernier partage une connaissance souvent maniaque des détails de sa forme et des spéculations sur son fond qui nourrissent discussions et épreuves de reconnaissance. Un film comme Reservoir Dogs, par exemple, possède le statut d’œuvre culte. Quand un journaliste demande au réalisateur Quentin Tarantino s’il est étonné du sort réservé à son film , il répond : ‘«’ ‘ Oh, oui ! C'est un film de fan : je l'ai fait comme si c'était un film que j'irais voir et revoir avec plein d'amis différents à chaque fois. Mais je n'aurais jamais cru qu'il y aurait autant de gens comme moi, avec autant d'amis. ’ ‘»’ ‘ 415 ’ Ce faisant, il donne une définition valable de l’œuvre culte : soit un objet que l’on peut revisiter plusieurs fois, que l’on ne partage qu’avec des amis (des gens de même culture), et dont on voudrait garder la confidentialité (car celle-ci est constituante du statut culte : l’interdiction en Grande-Bretagne du film en vidéocassette étant perçue par le réalisateur comme bénéfique 416 ).Mais ce rapprochement des notions de culte et de rock n’est-il pas sans danger pour ce dernier ?
Si l’adjectif culte a souvent été associé à des disques ou des films rock, il s’applique aussi à des œuvres littéraires. La littérature américaine en est la principale bénéficiaire depuis les années 50 et les beatniks (Kerouac, Burroughs…), légitimée à l’origine (soit l’époque de la contre-culture) par sa difficulté d’accès en France (peu de traductions, quelques exemplaires anglais importés) et par l’image trop officielle (trop adulte) de la littérature française d’alors. Peuvent être cités pêle-mêle les titres Sur la route de Jack Kerouac, L’attrape-cœurs de J.D. Salinger, Last Exit to Brooklyn de Hubert Selby Jr., Génération X de Douglas Coupland… ou encore Las Vegas Parano de Hunter S. Thompson, American Psycho de Brett Easton Ellis, et Haute Fidélité de Nick Hornby qui ont été tous trois adaptés au cinéma, ce qui marque l’importance que cette notion de culte prend au sein de la culture populaire du moment 417 . Ces œuvres sont sélectionnées selon des critères proches de ceux du film rock 418 , ce qui permet à l’observateur de découvrir encore une fois l’idéologie rock plus aisément dans un média non musical.
En quoi roman culte et culture rock se rejoignent-ils ? Par leur mode de consommation, si l’on en croit les propos d’Olivier Cohen, directeur des Editions de l'Olivier. Interrogé sur cette notion de roman culte, il en livre une définition qui rejoint celle que l’on peut donner de la culture rock telle qu’elle est conçue par la critique : ‘«’ ‘ Culte fait penser à chapelle, secte, initié, bref, à tout ce qui caractérise la fétichisation de l’art et l’idolâtrie qui l’accompagne. ’ ‘»’ Le roman culte accède en effet à un statut particulier qui le sépare des autres productions de grande consommation : il devient ‘«’ ‘ une sorte de mot de passe commun à un groupe plus ou moins occulte ’ ‘»’ ‘, il’ est un secret à ne partager qu’avec précaution, comme peuvent l’être certaines œuvres rock 419 . Transparaît dans ce rapport du lecteur au livre ce qui fait rock un disque ou un film : la formation d’un groupe autour de valeurs opposées à celles de la majorité de la population. Nous y retrouvons les marques d’un certain dandysme commun au rock, prônant la séparation d’avec la norme culturelle et l’importance de l’art dans la vie. Le roman culte nous éclaire ainsi sur le rock : il s’inscrit dans la culture de masse (par son mode de production et de diffusion) mais refuse de céder à son caractère populaire (par sa consommation limitée aux initiés).
Remarquons dans toute liste (française) de ces romans cultes l’absence quasi absolue d’œuvres françaises. L’un des rares noms qui apparaissent parfois est celui de Jean-Jacques Schuhl 420 avec son Rose Poussière, un des rares romans français de l’époque à présenter au public rock une vision personnelle du monde dont il pouvait tirer une grille de lecture 421 . Cette référence littéraire permet surtout à ses auteurs de rappeler une spécificité du roman culte français : ses liens étroits avec la critique rock française, ceci pour amener le lecteur à prendre acte du rapport existant entre littérature (culte) et critique rock :
‘La cohérence profonde... c'est Rose Poussière et Je Chante Le Rock Electrique 422 qui nous en avait soufflé la réponse. Oui pour nous, c'était Rose Poussière qui avait fait table de loi. Avec le manifeste de l'ami Yves... C'est ainsi. Et les deux avaient été publiés dans Rock&Folk. Notre bible absolue. Là où les rock-critics nous avaient appris à écrire. Et à regarder la vie. (…) Comme Balzac avec son art de la cravate, nous comprenions instinctivement que les détails (une guitare, le talon d'une boots...) étaient initiatiques. Notre roman d'Apprentissage passait par tout cela. 423 ’Le roman culte peut ainsi prétendre jouir du statut de ‘«’ ‘ variante littéraire d'un mouvement musical devenu état d'esprit et mode de vie. ’ ‘»’ Le rapprochement du rock et de cette littérature est évident dans son échange de références (crédit accordé à certains ouvrages par des stars du rock, présence de références musicales dans le récit) et son unité formelle (‘«’ ‘ provocation, goût de la chronique et du tableau à la fois réaliste et fantasmatique, ce sont quelques-unes des bases communes au rock'n'roll et au roman culte. ’ ‘»’ ‘ 424 ’). Mais il traduit aussi la soumission du rock à la logique du culte : la fétichisation (des détails accompagnant la musique) prend une place de plus en plus importante en son sein, ceci au possible détriment de sa forme musicale.
Coroller, Valérie, "Tarantino, Yes !", Rock&Folk 327, novembre 1994, p54-55.
« J‘e trouve ça plutôt cool. Parce que, grâce à cette interdiction, ’ ‘Reservoir Dogs’ ‘ est devenu un film culte en Angleterre qui continue à se jouer toujours dans la même salle depuis soixante-cinq semaines. »’ Colmant, Marie, "Le film me fait l’effet d’être drogué", Libération, 26 octobre 1994, p40-41.
Le premier ouvrage est paru dans les années 70, le second en 1991 et le dernier en 1995, or tous trois ont été portés à l’écran au cours de ces dix dernières années.
On attend du roman culte qu’il « ‘puise dans les angoisses et les révoltes inhérentes à une strate de l’histoire récente pour livrer une fiction révélatrice de l'atmosphère générale dans laquelle baigne une génération. ’»Il doit offrir une vision du monde, être « ‘réfractaire et prophétique. Définitivement suspicieux du monde qu'il décrit, il n'en annonce pas moins les bouleversements à venir autant qu'il constate les apories du présent.’ » De cette individualisation des problématiques universelles, doit resurgir une sorte de morale, de règle de vie à suivre pour ceux qui refusent les lois établies. Dans ces romans,« ‘on n'y croit pas à grand-chose, mais sans jamais recommander de solutions définitives, on invite à se couler dans l'implacable marche du désastre, des fois qu'un bon mot surgisse.’ »La notion d’attitude face à la vie apparaît ainsi à même de caractériser ce qui est exprimé : on ne cherche peut-être plus à maîtriser le monde, ni même à le comprendre, mais à vivre avec en remettant en question les règles les plus limitatives pour l’individu.
« ‘Qui n'a jamais eu cette sensation de tenir entre ses mains "le" roman de sa vie, en décidant dans la minute de n'en révéler l'existence que sous la torture? Le roman culte (…) ne se propage bien souvent que dans le bouche à oreille le plus sibyllin: marque d'amitié d'entre les marques d'amitié, son panégyrique murmuré agit comme la révélation d'un sésame.’ » Autant de recommandations qui rappellent celles de la critique rock lorsqu’elle parle de disques qu’elle sait importants mais voués à un public confidentiel (Robert Wyatt, Nick Drake, etc.). Rémy, Matthieu, "Bouquins de culte", Rolling Stone 3, décembre 2002, p110-112.
Dont la reconnaissance a été assurée en 2000 par l’obtention du prix Goncourt pour le roman de son retour littéraire, Ingrid Carven.
« ‘Avec ce livre inattendu, (…) Jean-Jacques Schuhl’ ‘ exprimait exactement ce que nous avions envie d'entendre. Le satin et le serpent des Stones’ ‘, les lunettes noires de Warhol et la voix de Butch pâmée de Marlène: tout cela avait un sens, désormais. Une cohérence. »’
Texte d’Yves Adrien publié dans Rock&Folk et considéré comme fondateur d’une certaine conception du rock – punk avant la lettre (janvier 1973).
Eudeline, Patrick, "Jean-Jacques Schuhl, La vie en rock", Rock&Folk 399, novembre 2000, p32-34.
Rémy, Matthieu, "Bouquins de culte", Rolling Stone 3, décembre 2002, p110-112.