Livres rock ou écrivains rock ?

Les années 90 célèbrent ainsi plusieurs romans comme autant de lieux possibles où l’amateur peut trouver sa ration de rock. Si parler de livres rock est un peu exagéré comme nous venons de le constater, nous pouvons par contre chercher dans la personnalité de leurs auteurs les traces d’une culture rock. Michel Houellebecq par exemple, à l’écriture éloignée des préceptes rock, est reconnu par la presse spécialisé pour sa capacité à parsemer dans ses livres des références qui indiquent son appartenance à la pop culture 439 , mais aussi à ‘«’ ‘ prendre en charge le monde dans ses œuvres ’ ‘»’ ‘ 440 ’ : une ambition similaire à celle des grandes œuvres rock 441 . Les exemples d’auteurs appréciés par la presse spécialisée nous indiquent sur ses attentes en littérature : elles sont identiques à celles qu’elle professe en musique ou en cinéma – proposer une vision du monde avec des référents qui parlent à la jeunesse, rendre compte de l’époque avec une morale en accord avec celle-ci. Lorsque des écrivains s’attaquent à ce projet, ils reçoivent les encouragements de la communauté rock. Mais pour obtenir l’adoubement final, ils doivent fournir des preuves supplémentaires.

Ces preuves, ce sont celles de leur allégeance à la pop culture : allégeance biographique, en premier lieu 442  ; allégeance culturelle, en conséquence et second lieu (ces individus partagent des références propres à la pop culture) 443  ; allégeance idéologique, enfin : le rock ayant de nombreux rapports avec le postmodernisme, toutes ces références sont mises au même niveau que les légitimes en littérature. L’écrivain rock doit partager l’idée, héritée de la pop culture, de penser qu’il n’existe pas de hiérarchie entre les domaines culturels. Michel Houellebecq gagne ainsi définitivement son statut d’écrivain rock en osant affirmer

‘Un disque, ce n'est pas dérisoire du tout. J'ai toujours lu et écouté des disques : à 15 ans, je me passionnais autant pour Jimi Hendrix que pour Dostoïevski. II n'y a pas de différence, toujours pas de hiérarchie. Un livre n'est pas une chose plus sérieuse, un disque ne se démode pas. 444

Autre exemple, le roman d’Ann Scott, Superstars (considéré par Technikart comme le « ‘premier roman pop français crédible’ ») est célébré parce qu’il interroge l’époque et le rock en particulier 445 , mais aussi parce qu’il ‘«’ ‘ est bourré d'informations et de remarques sur le milieu qu’elle décrit ’ ‘»’ . Reconnaître l’importance des détails, de la futilité dans une époque qui n’offre plus de sens, plus de hiérarchie de valeurs, voilà la vraie marque de cette pop culture ou culture rock 446  : or la littérature semble être le lieu où elle peut le mieux s’exprimer.

Ann Scott interroge le rock dans son roman, les journalistes l’interrogent à son tour : ‘«’ ‘ ce rock auquel elle croit si fort, c'est quoi au juste ? Musicalement, c'est mort, elle le reconnaît aisément, et ça ne survit guère que dans la littérature. ’ ‘»’ Voilà une réalité du rock des années 90 : face à une impasse musicale, il est obligé de se réincarner dans des médias qui jusque-là ne faisaient que cohabiter avec lui. Mais cette réincarnation se fait-elle dans un genre en son entier ou par l’intermédiaire d’individus particuliers ?

‘On sort du café, on marche dans la rue et la réponse s'impose. Le rock, c'est des gens qui marchent dans les rues, des gens qui n'ont pas envie de rentrer chez eux parce qu'il n'y a « ni sexe, ni drogue qui les attendent ». Ils peuvent s'appeler Jean-Jacques Schuhl, Yves Adrien, Patrick Eudeline ou Ann Scott. Ce sont nos derniers poètes. 447

Et nos derniers rockers aussi. Lorsqu’un lecteur de Rock&Folk affirme qu’‘«’ ‘ un mec a enfin trouvé comment être rock en français sans être ridicule ’ ‘»’, il se réfère à un livre et non à un disque 448 signé par Philippe Paringaux, ancien rédacteur du magazine. Le rock ne survit plus que par la littérature ? Pour asseoir cette idée, il ne reste plus qu’à un écrivain de devenir rock-star. C’est chose faite avec Michel Houellebecq, qui sort un disque et part le promouvoir sur scène. Cette tournée est l’occasion pour la presse de voir en lui « ‘le dernier rocker’ » (selon les termes de Philippe Manœuvre), ou encore ‘«’ ‘ le rocker le plus sulfureux des années 00 ’ ‘»’ ‘ 449 ’.Des écrivains plus rock que des musiciens : tel est le résultat d’un mouvement qui a vu le rock s’inscrire dans une globalisation de la culture, dans une perméabilité entre les genres qu’il a aidée à instaurer, mais qui à terme semble le condamner à une insuffisance identitaire lorsqu’il se présente seul – puisque ses signes sont déjà présents partout. Car la musique rock seule, ‘«’ ‘ après tout, et dans le meilleur des cas, ce n'est jamais que de la musique. ’ ‘»’ ‘ 450

La littérature apparaît elle aussi comme le lieu possible d’une nouvelle incarnation du rock. Mais il faut préciser que ce jugement est surtout celui des journalistes : cet attrait pour la littérature est propre au métier de rock-critic, qui est mu par une tension entre la passion musicale et le plaisir de l’écriture. Si l’on s’en tient toutefois aux critères objectifs avancés, un livre est rock pour deux raisons:  soit parce que son auteur est lui-même rock 451 , soit parce qu’il est parsemé de références rock. En ce dernier sens, la littérature tout comme le cinéma permettent de confirmer une définition de l’objet rock des années 90 : il est avant tout une question de citations, d’utilisation des références. Il devient une culture d’érudits. Mais cette lecture du phénomène n’est-elle pas déterminée par la nature même de la critique rock ?

Notes
439.

Les Particules Elémentaires présentent par exemple un personnage qui a le malheur de vouloir devenir rock-star au moment où les Beatles sortent leur Sgt Pepper. Cf. Lacoche, Philippe, "Des romans français taillés dans le rock", Magazine Littéraire 404 (dossier : les écrivains rock), décembre 2001, p26-29.

440.

Weitzmann, Marc, "J’ai plus que des doutes", Les Inrockuptibles 52, 10 avril 1996, p56-59.

441.

Nous pourrions aussi citer les exemple de Virginie Despentes avec Baise-moi, « ‘un premier roman hardcore construit sur le refus du monde et écrit à 22 ans ’», d’Ann Scott avec Superstars ou encore de Maurice G. Dantec loué pour son « approche expérimentale et globalisante » qui fait de sa production littéraire « ‘le miroir d'une époque confuse ’» Bourmeau, Sylvain, "Lis-moi", Les Inrockuptibles 50, 27 mars 1996, p28-30 et Champenois, Sabrina, "Mutant mutandis", Libération, 9 avril 1999, p52.

442.

Virginie Despentes a été punk dans sa jeunesse, ainsi que Maurice Dantec, tandis que Ann Scott est un ancien mannequin qui traîne dans le milieu du rock depuis des années

443.

Virginie Despentes : « ‘J'ai grandi chez les punks, coupée du reste du monde, à l'abri, avec ce code hyper strict punk, en prenant cette culture très au sérieux, en misant tout là-dessus, tu apprends beaucoup de choses. On avait vu les mêmes films, lu les mêmes bouquins, écouté les mêmes groupes au même moment. Des films comme ’ ‘Orange mécanique’ ‘, ’ ‘Scarface’ ‘, ’ ‘Mad Max’ ‘ ou ’ ‘L’Exorciste’ ‘ (…). Côté bouquins, c'était Ellroy ou le livre de Mesrine, tout le truc gauche dure.’ » Bourmeau, Sylvain, "Lis-moi", Les Inrockuptibles 50, 27 mars 1996, p28-30.

444.

Beauvallet, JD, "Extension du domaine de la flûte", Les Inrockuptibles 240, 25 avril 2000, p52-58.

445.

C’est le récit « ‘d'une fille qui n'arrive pas à se décider entre rock et techno, hétéro et homosexualité, héro et ecsta...’ »Braunstein, Jacques, "Ann Scott", Technikart 48, décembre 2000, p38-41.

446.

Rappelons les propos déjà cités de Patrick Eudeline à propos de Rose Poussière : « ‘Comme Balzac avec son art de la cravate, nous comprenions instinctivement que les détails (une guitare, le talon d'une boots...) étaient initiatiques. Notre roman d'Apprentissage passait par tout cela. ’» 

447.

Braunstein, Jacques, "Ann Scott", Technikart 48, décembre 2000, p38-41.

448.

« ‘400 pages plus rock'n'roll que tous les derniers disques du mois. ’» Courrier des lecteurs, "Privé d’amour", Rock&Folk 363, novembre 1997, p106.

449.

Parce qu’en plus d’accomplir des prestations « hypnotisantes » exceptionnelles mais toujours intégrées aux schémas classiques du rock, le romancier en propose une redéfinition en répondant à la question qui se pose au genre en ce début de siècle : « ‘A quelle attitude correspond la sauvagerie du rock d'antan lorsque, dans l'Occident post-MTV, le cul et la rébellion sont devenus l'apanage de la néobourgeoisie ? Réponse : à une poule aguerrie s'immisçant dans un terrier de renards anémiés. Plus précisément : à l'odyssée musicale de Michel Houellebecq’  ». Yves Adrien conclue le sacre : « ‘malgré son côté souffreteux, j'ai senti qu'il était plus caïd que certains qui n'ont du rock que la panoplie, les santiags et le blouson de cuir. J'ai vu se dessiner un axe fabuleux : Vince Taylor représentait l'alpha du rock et Houellebecq, l'oméga. Une sorte de double inversé, le résultat d'un essoufflement génétique.’ »Cette lecture du phénomène est certes peut-être tributaire du monde de l’écrivain même, dont le roman Les Particules élémentaires est situé en « ‘des temps malheureux et troublés’ » où les rock-stars, «  ‘beaucoup plus riches que les PDG et les banquiers, n’en conservaient pas moins une image de rebelle’  ». Nassif, Philippe, "Rock’n Roll Suicide", Technikart 48, décembre 2000, p70-75.

450.

Eudeline, Patrick, "Rock satanique, gangrène de violence", Rock&Folk 350, octobre 1996, p42-45.

451.

Selon son degré de crédibilité – nous reviendrons sur cette notion plus tard.