A qui s’adressent les vieux artistes ?

Les artistes de la vieille génération sont peu nombreux à relever le défi de se frotter aux nouvelles musiques, ce qui fait que leurs efforts en ce sens sont soulignés. Jeff Beck, guitariste émérite des années 60, va ainsi retrouver un peu plus que l’attention médiatique qui est due à son statut de rock-star, avec un nouveau disque, ‘«’ ‘ un fulgurant You had it coming en phase avec le nouveau millénaire, puisque combinant chant d'oiseau (celui d'un merle), mélopées indiennes, drum loops et technologie numérique à son célèbre jeu de guitare épileptique ’ ‘»’. Indépendamment de la qualité du disque et de la personnalité de son auteur que l’on peut croire sincère dans sa démarche (l’expérimentation musicale n’est pas une manie récente chez lui), son entreprise recueille plus les suffrages d’une critique qui connaît déjà l’individu (pour ne pas dire qu’elle a son âge) que ceux de la critique jeune centrée sur la musique électronique. Ainsi l’article que nous citons est le fruit de Serge Loupien, qui consacre sa plume soit au jazz soit aux retours dans l’actualité des grandes figures du rock des années 60. Lequel journaliste ne peut d’ailleurs s’empêcher, sous couvert de dénonciation de la nostalgie, de revenir sur le passé glorieux du héros 540 . Il semble que quel que soit l’accord avec le présent, voire même la qualité, des productions présentées par les rock-stars issues de l’âge d’or, celles-ci sont condamnées à être ramenées à leur passé glorieux. Si le rock des années 90 s’interroge sur son rapport avec les jeunes, il ne se pose pas autant de questions vis-à-vis des « vieux » : ceux-ci sont une incarnation de l’histoire, qui en raison des services rendus ont encore le droit de s’exprimer, mais dont l’intérêt réside uniquement dans leur capacité à se souvenir.

Il semble en effet difficile d’être et d’avoir été dans le milieu rock. Soit on assume le fait d’appartenir au passé et on capitalise dessus, soit on pense toujours être d’actualité et on doit se battre contre le public et la critique qui renvoie vers les heures de gloire. Le cas le plus symptomatique de ceci est sans conteste Mick Jagger, dont les tentatives discographiques séparées des Rolling Stones ont toujours été l’occasion d’un jeu du chat et de la souris entre les journalistes et le musicien à propos du groupe susnommé 541 . Le journaliste vient interviewer une rock-star, pas un artiste : il vient se mesurer au mythe, pas à un producteur du présent. Malgré toutes ses bonnes dispositions, le chanteur des Rolling Stones ne peut échapper à ce statut. Même si le journaliste reconnaît quelques qualités au disque présenté en solo, il ne peut dresser le portrait de l’individu sans l’ombre de son groupe planant au-dessus de lui. La solution qui reste à l’artiste pour se départir – momentanément – de cette association limitative sera de refuser de parler du sujet, que ce soit sous la forme brutale des recommandations de l’attachée de presse citée par le journaliste, ou sous la forme plus subtile de l’amnésie jouée 542 .

Les figures mythiques du rock, même si elles ne sont plus nécessairement en accord avec le présent, restent chargées d’un supplément de sens. Ce sont pourtant les musiciens qui sont le plus demandeurs d’un certain détachement d’avec leur statut mythique. Un entretien obtenu par Les Inrockuptibles avec Bob Dylan 543 est à cet égard révélateur de la lassitude des figures du rock de se retrouver éternellement confrontées au mythe de leur jeunesse. 544 Dylan semble en effet tout au long de l’entretien 545 vouloir fuir l’iconographie qui l’encombre, refusant d’accorder de l’importance aux faits d’armes les plus significatifs de sa carrière, niant toute portée sociale dont on crédite son œuvre, et ramenant le tout à des impératifs financiers. Bref, il fait ce qu’il peut pour casser le mythe qui l’entoure, et demande à avoir le droit comme tout artiste normal à produire des œuvres inconséquentes, qui ne feront pas l’objet d’exégèses savants 546 . Tant pis si de telles dispositions ne sont pas dignes de ce qu’a pu représenter un tel artiste à une certaine époque. L’époque a changé 547 , justement, et ce n’est plus aux mêmes individus que l’on doit demander de la transcrire en chansons. C’est ce qu’affirme Dylan, en réponse à l’interrogation sur l’intérêt qu’il pourrait provoquer chez les jeunes générations – soit donc remplir pour l’époque le rôle qui fut le sien dans les années 60 :

‘Les jeunes sont d’une époque et d’une culture différentes de la mienne. Mes petits-enfants s’intéressent à des groupes et à des chanteurs que je ne connais pas ; ce sont leurs groupes. Moi, je joue pour des gens qui comprennent mes sentiments, mon état d’esprit. 548

Discours qui est, de l’autre côté (celui du public jeune), repris avec encore moins d’ambiguïté 549 . Une façon comme une autre de dire que les mythes des sixties ne sont peut-être pas suffisants pour satisfaire la jeunesse des nineties.

Tout artiste vieillissant est confronté à ce problème : comment concilier la part d’histoire qu’il incarne et l’accord avec le présent. La modernité d’un artiste de plus de quarante-cinq ans semble difficilement compatible avec celle d’un public de moins de trente (qui n’a donc pas assisté à ses faits de gloire) ? Il apparaît difficile aux vieux artistes de toucher directement les jeunes générations dans leur propre langage 550 . Finalement, il semble que le meilleur moyen de satisfaire le public soit de faire fi des évolutions musicales et d’assumer son rôle de musée vivant. Ce que les Rolling Stones ont compris, eux qui privilégient sur scène leurs vieux titres

‘en application d’une vieille règle showbiz jadis édictée par Willie Nelson, auquel on demandait un jour s’il n’était pas choqué que son comparse Merle Haggard continue de chanter, en rappel, Oakie From Muskogee, peut-être la chanson la plus réactionnaire de l’histoire de la country, et qui répondit : « Interprétez ses tubes est une priorité, un devoir envers les spectateurs. 551

Les nostalgiques sont ravis, les jeunes peuvent venir se confronter à ces reliquats du passé pour être confortés dans l’idée que leur rock (qu’il se nomme techno, rap, grunge ou alternatif) est bien différent de celui de leurs parents, tandis que la presse prend prétexte de ce retour scénique pour s’adonner à de nombreux bilans sur le groupe 552 . C’est donc une sorte d’obligation pour les rock-stars issues de l’âge d’or de revisiter leur répertoire, afin de satisfaire leurs fans et de permettre aux autres amateurs de musique de se différencier, de renvoyer chacun à sa place (nostalgiques et avides de nouveauté). Les Inrockuptibles n’accordent ainsi aucune attention aux nouveautés discographiques du groupe, sauf si celles-ci sont en rapport avec l’histoire ancienne du groupe 553 . Le message est clair : les Rolling Stones sont importants dans l’histoire du rock ; vis-à-vis de l’actualité, cela est à relativiser 554 . Parler des Rolling Stones ne peut plus se faire qu’au passé ou sous un angle symbolique (notamment pour donner une définition du rock) , mais en aucun cas au même niveau que le reste de l’actualité musicale.

Le problème du retour gagnant de ces artistes issus du passé se pose lorsqu’ils monopolisent l’intérêt de la jeunesse au détriment des musiciens actuels. Le cas de Santana à la fin de la décennie est en cela exemplaire : un article de Libération rend compte de son retour triomphant sur la scène internationale 555 . Qu’un artiste issu des années 60 réussisse à vendre des millions de disques peut s’expliquer par le retour à la musique des personnes qui en écoutaient à l’époque. Une sorte de crise de la quarantaine (ou plutôt cinquantaine) teintée de nostalgie qui pousse à retrouver les anciennes vibrations du rock de sa jeunesse. C’est ce que laisse envisager dans un premier temps la description de la foule présente au concert donné en Espagne 556 .Mais le journaliste est obligé de remarquer que ‘«’ ‘ l’immense majorité de l'audience, pourtant, reste de marbre lorsque résonnent ces classiques des seventies. Et pour cause: ce sont des ados, férus de Manu Chao’ ‘ et Ben Harper, pour qui Santana relève du phénomène nouveau. ’ ‘»’ ‘ 557 ’ Là se pose le problème : les vieilles rock-stars sont aussi capables d’attirer à elles des auditeurs normalement portés vers la musique actuelle. Ce qui remet en cause toutes les théories idéologiques liées au rock, qui veulent en faire la voix de la jeunesse, une culture particulière refusant toute présence adulte. Tant que les anciennes rock-stars n’attirent que des nostalgiques vieillissants avec de la musique désormais dénuée de sens autre qu’une célébration du passé, on peut croire que le rock qu’elles présentent se distingue de la musique qu’écoutent les jeunes (que l’on peut a contrario charger d’une identité idéologique vivace, centrée justement autour de cette notion de jeunesse actuelle). Mais en mettant au même niveau des représentants du rock des années 60 et ceux du rock des années 90, cette même jeunesse dénie à ce dernier toute valeur idéologique propre. La musique des parents et celle de leurs enfants ne se distinguent plus : le rock n’est plus le lieu du conflit générationnel, de l’identification de la jeunesse dans une opposition à la socialisation imposée du monde adulte. Jeunes et vieux artistes se retrouvent sur un pied d’égalité sémantique : tous deux ne font plus que de la musique dénuée de toute importance identitaire et donc idéologique.

Le triomphe de telles stars auprès des jeunes marque que le rock, dans cette dernière décennie du XXe siècle, n’est plus qu’un loisir parmi tant d’autres, dénué de toute la dimension idéologique qui a pu être sienne au cours des décennies précédentes. Il n’est plus le représentant naturel de la culture des jeunes, puisque des individus ne répondant plus à ce critère s’y intéressent encore, voir le pratiquent toujours. Pire, jeunes et « vieux » se retrouvent dans leur goût et choix musicaux. L’assimilation rock / culture des jeunes n’est plus d’actualité, du moins dans la compréhension démographique de ces termes. 558  

La presse doit parler des stars du rock : c’est en partie pour avoir de leurs nouvelles que les lecteurs achètent le journal. Mais l’obligation de parler d’un artiste ne semble pas imposer un traitement positif de ses œuvres. La critique reste assez libre dans ses propos même si le choix des sujets relève souvent de nécessités commerciales. Il lui faut néanmoins fournir une démonstration acceptable par le lecteur en cas de critique contraire à ses attentes : ses arguments s’organisent autour des notions d’expérimentation et de gestion de carrière. Si un artiste semble s’enfermer dans un schéma attendu par son public, il est accusé de capitaliser sur une formule, d’aseptiser le rock en le rendant prévisible. C’est la principale critique qui est lancée à l’encontre des stars issues du passé, inculpées comme nous allons le voir pour avoir dénaturé le rock en le pratiquant en adulte (soit en totale opposition à sa définition de médiation de la jeunesse rebelle).

Notes
540.

« ‘Et à quel moment a-t-on oublié que vous aviez été un Yardbird? R : Jamais. Les gens font toujours référence à ça’. » Loupien, Serge, "Je n’ai pas encore tout donné", Libération, 13 février 2001, p40.

541.

« ‘L’attachée de presse a prévenu le contingent frenchie : il ne parlera pas des Stones’ ‘ et si vous évoquez Jerry Hall, il quittera la pièce’ ».

542.

« ‘Soumis à la question par les scribes de ’ ‘Rolling Stone ’ ‘sur les "formidables années soixante", il affirme ne se souvenir de rien, et confond (son plus joli coup) Mick Taylor avec Brian Jones.’ » Manœuvre, Philippe, "MégaMick", Rock&Folk 306, février 1993, p38-44.

543.

La couverture titre « ‘Son premier entretien avec la presse française depuis vingt ans’ », alors que Rock&Folk en avait eu un lors de la sortie des bootleg tapes, recueils d’enregistrements inédits.

544.

De larges extraits de cette interview sont repris en annexe (document 7), pour leur éclairage sur les artistes vieillissants et leur dimension mythologique, leur rapport à la jeunesse, etc.

545.

Kaganski, Serge, "Dylan on Dylan", Les Inrockuptibles 122, 15 octobre 1997, p20-31.

546.

L’analyse de l’œuvre dylanesque étant effectivement quasiment une discipline en soi. (cf. Partie II, Chapitre 6, Point a).

547.

En référence à l’une de ses chansons historiques, The Times They Are A-changin.

548.

Kaganski, Serge, "Dylan on Dylan", Les Inrockuptibles 122, 15 octobre 1997, p20-31.

549.

Ainsi que l’illustre ce conflit familial rapporté par un lecteur de Rock&Folk : « ‘Ecoute Papa, on a quelque chose à te dire, déléguésyndicala ma fille, chef de gang des rebelles. Tes Stones’ ‘ on les a entendus des centaines de fois quand on était gamin. C'est plus notre truc. C'est vieux, démodé, ringard, fini, terminé. Ça craint un max ! Ton Jagger’ ‘ on dirait une vieille pute au rabais. Et la tête à Richards, tu l'as vue ? Y ressemble plus à rien, le vieux camé. Devrait s'estimer heureux d'être toujours en vie. C’est inutile de chambouler les CDs pour nous obliger à les écouter... Soit sympa, laisse-nous vivre notre vie. T'as bien vécu la tienne, non ?"’ » Courrier, des lecteurs, "La guerre des Stones", Rock&Folk 336, août 1995, p93.

550.

Il existe des exemples de musiciens qui cherchent à donner leur vision de l’actualité musicale, comme le Français Christophe. Mais lorsque ce dernier présente du matériel inédit en accord avec le présent (« ‘douze micro-autobiographies techno-rock ’»), l’effort est surtout salué par les critiques établis qui suivent son œuvre depuis des années et qui excusent à l’avance le disque de ne pas rencontrer le public d’aujourd’hui (« ‘Ce disque, c'est du reste un peu à l'auditeur de le mériter, d'en mériter les caresses glacées et les torpeurs robotiques.’  » In Loupien, Serge, "Treize ans pour treize chansons", Libération, 7 mai 1996, p33.

551.

Loupien, Serge, "Meilleurs vieux des Rolling Stones", Libération, 4 novembre 1997, p35.

552.

Rock&Folk publiera ainsi deux hors-séries consacrés au groupe, à six ans d’intervalle). Même Les Inrockuptibles, pourtant réfractaires à toute l’image que trimballe le cirque Rolling Stones, leur consacrent deux unes : l’hebdomadaire n°36 (13 décembre 1995), qui reprend une interview rétrospective de Mick Jagger accordé au magazine américain Rolling Stone ; et surtout le mensuel n°58 (été 1994), qui leur consacre un dossier.

553.

Le Rock And Roll Circus édité trente ans plus tard ou le disque témoignage de la dernière tournée faisant la part belle aux vieilles compositions, où « ‘reste le savoir-faire inspiré, mis au service d’un passé – les glorieuses années 65-72 – qui se refuse obstinément à trépasser’. » Juffin, Bruno, "Stripped", Les Inrockuptibles 31, 8 novembre 1995, p41.

554.

Pour établir ce point une fois pour toutes, l’hebdomadaire se fend d’une double page qui, au lieu de célébrer le passage du groupe à Paris, calme les esprits en introduisant : « ‘Alors qu’un groupe du même nom passe cette semaine à Paris, les Rolling Stones’ ‘ enregistrèrent, entre 1963 et 1969, une fondamentale brochette d’albums aujourd’hui fraîchement réédités’. »Juffin, Bruno, "Les soixante glorieuses", Les Inrockuptibles 16, 28 juin 1995, p26-27.

555.

Huit Grammy - les Oscars de la musique - obtenus, 7 millions d'albums vendus outre-Atlantique, 4 millions en Europe, première place des ventes en France début mai, près d'un an après sa sortie.

556.

« D‘ans les tribunes, bon nombre de quinquagénaires connaisseurs ’» se souvenant de Woodstock

557.

Musseau, François, "Caramba !", Libération, 29 mai 2000, p34.

Le journaliste précise toutefois que « ‘pour se mettre au diapason de ces têtes blondes, le Mexicain a eu du flair, s'entourant ce jour-là de jeunes artistes latinos, sortes de clones de Ricky Martin au physique d'éphèbe’  ». Le succès du guitariste est peut-être aussi à chercher dans cette ouverture aux goûts du jeune public.

558.

C’est une des raisons pour laquelle, dans un mélange de conceptions musicales (rock = guitare/basse/batterie) et idéologiques (rock = jeunes), rap et techno ont pu être considérés comme ayant pris la place du rock au cours de la même période, car les amateurs de rock vieillissants sont plus rétifs à ces deux types de musique.