Une nouvelle jeunesse ?

Les grandes rock-stars, celles qui ont accédé à ce statut au cours des années 60-70, connaissent pour la plupart leur demi-siècle d’existence au cours de la décennie 1990-2000. Des individus qui ont l’âge de leurs parents peuvent-ils encore intéresser une jeunesse aux codes et musiques éloignés de ceux des décennies précédentes, hors une curiosité historique ? L’identité du rock devient en effet problématique au cours des années 90 du fait du vieillissement de ses figures mythiques et surtout de leur refus de laisser leur place sur la scène actuelle. Ses théoriciens se retrouvent obligés de redéfinir le terme rock. Si la solution de facilité revient à rejeter l’association avec la notion de jeunesse, l’exemple de Page & Plant ou de Bowie indique qu’il est finalement plus honnête de retravailler ce dernier terme. Le rock peut rester synonyme de jeunesse, mais cette jeunesse n’est plus limité au seul critère d’âge : elle se comprend en tant qu’attitude et surtout éthique définies en opposition aux valeurs adultes (ou plus précisément bourgeoises : confort, responsabilité, conformisme), ceci avec les conséquences en termes artistiques que nous avons vues.

Nous allons conclure ce chapitre sur l’exemple d’une rock-star vieillissante qui sait rester actuelle, démontrant que l’âge peut être dépassé par la motivation et la curiosité des artistes. Bruce Springsteen bénéficie d’une aura critique lors de sa tournée 1999-2000 parce qu’il ne peut être accusé de se fourvoyer dans une opération commerciale (pas de nouveau disque à promouvoir ou de rééditions à célébrer), réussissant à rassembler son public sans « ‘concessions aux artifices du rockbiz’  » en leur offrant un spectacle où le terme de nostalgie est banni, alors que le projet même semblait dévolu à celle-ci 575 . Springsteen sait se différencier des groupes à visée nostalgiques par sa capacité ‘«’ ‘ à transformer le genre galvaudé du revival tour en quelque chose de sincère, d'authentique, moderne, contemporain et tourné vers l'avenir ’ ‘»’.Crédibilité, sincérité dans la démarche et foi dans la force du rock ; à travers ces notions fondamentales dans l’évaluation de la pratique rock il est demandé aux adultes du rock, à ses stars vieillissantes, de faire preuve de la même motivation (inconscience, insouciance, immaturité ?) que les jeunes.

Pour Springsteen, le rock a encore un sens, il n’est pas un simple objet à consommer et à jeter après usage, mais l’expression d’une attitude face au monde. Ses chansons qui étaient porteuses de sens à une époque le sont toujours dans l’actualité par son interprétation 576 , alors que les chansons des Rolling Stones, importantes idéologiquement dans les années 60, ne sont désormais plus que de la musique. L’un lit son répertoire conjugué au présent, et s’accorde du coup lui aussi avec son temps, tandis que les seconds ne font que célébrer le passé. Springsteen reste jeune dans son approche du rock, en croyant encore à son sens, tandis que les Rolling Stones le pratiquent en adultes, en le dénuant de toute portée idéologique : il a ainsi su démontrer ‘«’ ‘ qu'une tournée de retrouvailles pouvait être autre chose que de la nostalgie. ’ ‘»’ Que les artistes aient l’âge requis ou non pour s’exprimer par le rock n’importe plus : le seul critère désormais retenu est la croyance en l’importance de la musique. On reconnaît aux adultes le droit de partager (mais pas de monopoliser) une passion que l’on croyait réservée à la jeunesse, à partager une jeunesse d’esprit, d’attitude, que certains appellent esprit rock.

Il y aurait donc un rock susceptible de plaire aux anciennes générations, et un autre aux nouvelles. Le problème d’une telle situation est qu’elle est source de conflit, qui prend forme dans les pages des magazines via les pages courrier, quant à la définition du terme de jeunesse. Les uns la lient classiquement à l’âge des artères, tandis que les autres (ceux qui ne répondent plus au critère précédent) l’expliquent par un certain état d’esprit, par le partage d’une culture rock. Ces confrontations nous prouvent que le problème du rock comme médiation de la jeunesse rebelle n’est pas qu’un débat de spécialistes : les amateurs eux-mêmes se posent la question, en cherchant non pas à définir le rock par son rapport à la jeunesse mais à définir la jeunesse par son rapport au rock. Les années 90 sont ainsi marquées par un appel très présent aux lecteurs lors des débats qui agitent les rédactions.

Notes
575.

Ceci grâce à « ‘des shows de trois heures toujours différents, avec plus de 120 chansons jouées en plus d'un an (entre 25 et 30 par soir, on imagine le taux de rotation) ’», soit un refus de la routine propre aux opérations commerciales. Ce retour de « vieilles gloires » ne présente « ‘rien de nécrophile, rien de pathétique ’», est au contraire la marque d’une renaissance (« M‘ême à 50 balais, les musiciens jouent encore mieux qu'avant - atteignant une nouvelle maturité et s'ouvrant de nouveaux horizons.’ »). (et suivants) Saurat, Thierry, "Springsteen Renaissance in the USA", Rock&Folk 397, septembre 2000, p52-56.

576.

« ‘Springsteen’ ‘ et ses boys (and girl) y croient dur comme fer, au rock. Pas de cynisme dans leur attitude mais le sentiment que cette musique d'un autre âge, qui a changé leur vie (et sauvé pas mal d'autres) peut être encore utile et chargée de sens. Comme un prêcheur ou un croisé, Springsteen a donc sillonné le globe pour le sens du rock, parce qu'il a des choses à dire, parce qu'il pense que sa musique, toute fun qu'elle soit, peut servir à quelque chose et à quelques-uns. Pas sous la forme d'un prêchi-prêcha... mais en posant des questions plus qu'en apportant des réponses. L'agencement magistral et le télescopage de ses anciennes chansons (trouvant ainsi une nouvelle jeunesse) ont donné un sens nouveau à son répertoire’. »