Un succès demande une confirmation

Quelles sont les raisons de cette défiance critique envers le succès ? Les reproches qui lui sont adressés ? Cela est assez simple et pourrait se résumer au dicton populaire : l’argent (le fruit du succès) pervertit tout ce qu’il touche. Nous passerons rapidement sur le fait que ce dernier puisse effectivement ôter à certains artistes une large part de leur inspiration. C’est notamment la critique la plus entendue dans le rap, surtout lorsque ses représentants se sont faits une réputation de dénonciateur des conditions de vie difficiles en cité puis se retrouvent, succès aidant, dotés d’une assise financière qui les coupe de cette réalité. On retrouve ici le problème de la crédibilité de l’artiste 836 , décuplé lorsque ce dernier est censé être porte-parole d’un milieu sans rapport avec celui de la musique populaire.

Mais même hors de cette question du bouleversement social qu’amène le succès aux individus se pose le problème de la gestion de la chose. La réussite commerciale impose aux artistes de répondre à de nouvelles exigences. Il y a tout d’abord un changement de rythme de travail qui peut devenir perturbant. L’augmentation des ventes de disques entraîne une demande de promotion plus importante, que celle-ci prenne la forme de rencontres accélérées avec les médias 837 ou de concerts plus importants et plus fréquents. 838 Se pose alors la question de savoir si l’emballement de la machine commerciale (ventes, opération de promotion et concerts s’accélérant) ne risque pas de changer les individus – et par conséquent de leur ôter leur faculté créatrice – 839 , voire de les broyer. Nous rappellerons ici l’exemple de Jeff Buckley, chanteur guitariste américain dont le premier album, Grace, représente une des pierres angulaires de la décennie. Doté d’un charisme indéniable, il rencontre un succès immédiat en France et dans d’autres pays. Sa maison de disques pousse pour qu’il se fasse connaître en son pays natal et dans le reste du monde en enchaînant les concerts. La tournée promotionnelle de Grace dure deux ans, ‘«’ ‘ un des plus scandaleux pressage de citron jamais vu de l'histoire de la musique récente ’ ‘»’. Il semble alors perdre plaisir et motivation pour sa musique, et surtout ne trouve pas le temps de composer des nouveautés. 840 Un accident malheureux met brutalement fin à ses jours et ‘«’ ‘ l’un des plus prometteurs chanteurs de sa génération ’ ‘»’ ‘ 841 ’, disparaît sans avoir pu confirmer les espoirs mis en lui parce que « ‘scandaleusement gâché à faire le VRP de ses chansons’ » par sa maison de disque 842 . On conçoit mieux les réticences de la critique face l’obligation de succès pour les artistes qu’elle apprécie, et ses remises en cause ouvertes du fonctionnement du marché du rock 843 .

La réussite commerciale est envisagée avec méfiance à cause des exigences qu’elle a sur les artistes. Elle leur impose de répondre à la demande sans prendre soin de vérifier s’ils sont capables de fournir l’offre 844  : l’identité du groupe n’est pas importante, il suffit qu’il puisse satisfaire un marché 845 . Ceci au risque de les étouffer dans une position qui n’est pas la leur 846 , et de briser leur évolution future. La presse aime à démontrer que l’industrie du disque ne semble pas s’encombrer de telles considérations éthiques envers ses protégés : la logique commerciale ne fait pas de sentiments et peut par exemple, malgré l’émoi des chroniqueurs sur cette pratique, sortir un disque posthume de Nirvana six mois après le suicide de son leader 847 . En s’indignant de tous ces faits face à son lectorat, la presse spécialisée offre une raison à sa défiance vis-à-vis du succès commercial dans ses chroniques : en ne la souhaitant pas aux artistes qu’elle encense, elle peut prétendre vouloir les protéger contre ces conséquences néfastes.

Les avis de la presse rock semblent peu efficaces en terme de chiffres de ventes. Les journalistes en donnent plusieurs justifications à leurs lecteurs, principalement une distinction entre succès artistique et succès commercial. Ces propos sont fondées sur une logique élitiste qui confirme au lecteur qu’il a fait le bon choix en lisant ce magazine qui l’aidera à se distinguer de la masse. Le problème d’une telle logique élitiste est qu’elle se fonde invariablement sur une sorte de mépris de classe (culturelle en ce cas précis), ce que les propos de la première moitié de la décennie vont confirmer.

Notes
836.

Développé au cours de la Partie II, Chapitre 4, Point c.

837.

Les artistes qui démarrent peuvent passer des journées entières avec les journalistes pour parler de leur musique. Ceux qui connaissent le succès auprès du grand public concentre les entretiens en une journée : tous les journalistes passent à la chaîne et ont droit à un temps limité.

838.

Ce qui pose problème selon les normes critiques, puisqu’un bon concert ne semble pouvoir avoir lieu que dans une petite salle, où une certaine proximité entre l’artiste et le public peut avoir lieu.

839.

Face à la tournée mondiale de REM, Les Inrockuptibles se demandent si le groupe peut rester fidèle à ce qu’il est et représente jusque-là – à savoir un groupe indépendant (des grandes maisons de disques à l’origine, mais aussi des clichés du rock). Kaganski, Serge, "Gold fingers", Les Inrockuptibles 59, octobre 1994, p46-57.

840.

Il explique aux Inrockuptibles : « ‘Depuis un an, je n’ai pas été capable d'écrire une chanson. Toujours en tournée, pas moyen de prendre la moindre distance. Mes muscles se sont atrophiés, la frustration devient physique. (…) Je me sens cheap et inutile. Il faut que je me remette à écrire. Quand je me vois, j’ai honte : je ne suis qu'un pantin traîné de salle en salle.’ »

841.

Assayas, Michka, Dictionnaire du rock, 2000, s.v. "Buckley, Jeff," p234-236.

842.

Beauvallet, JD, "Hallelujah," Les Inrockuptibles 108, 11 juin 1997, p22-25.

843.

Un article consacré au groupe Pavement pose ainsi expressément la question : « ‘comment continuer à faire de la bonne musique dans le monde impitoyable du rock business ?’ ». Deschamps, Stéphane, "Caoutshoot," Les Inrockuptibles 203, 16 juin 1999, p26-29.

844.

En 1997, Oasis est sommé de faire des concerts « ‘à hauteur de leur portée commerciale’ », c’est-à-dire donnés dans des stades immenses. Manœuvre, Philippe, "Oasis, A mort l'arbitre," Rock&Folk 363, novembre 1997, p34-35.

845.

Le même Oasis s’est en effet retrouvé face à ce problème : « ‘devenir le nouveau U2’ ‘ ou s’écrouler’ ». Ce qui démontre que la valeur artistique et les différences esthétiques existantes entre les deux groupes n’importent pas : l’important c’est que les chiffres de vente de l’un puissent remplacer ceux de l’autre. Cf. Tellier, Emmanuel, "La bataille d'Angleterre," Les Inrockuptibles 26, 4 octobre 1995, p22-24.

846.

Radiohead a ainsi failli n’être le groupe que d’un seul morceau, Creep, au début de sa carrière, puisque celui-ci seul était demandé par le public – et par conséquent par sa maison de disques. Il a su se départir de cette limite en expérimentant et en devenant le groupe incontournable qu’il est depuis 1996. Cf. Tellier, Emmanuel, "L'amer hic," Les Inrockuptibles 31, 8 novembre 1995, p36-37.

847.

Triquet, "Débranché," Les Inrockuptibles 60, novembre 1994, p40-41.