Le militaire, un ennemi commun

Si, en apparence, la lutte qui opposait les soldats aux civils rappelle celle des Lyonnais et des agents de police (même type de confrontation aux hommes de l’ordre, violence symbolique comme physique), elle en diffère quelque peu. Il était question d’appropriation et de défense du territoire urbain. Les Lyonnais défendaient leur ville 1644 et la libre utilisation dont ils entendaient en bénéficier. Ils eurent le soutien du pouvoir civil qui entretenait des rapports tendus avec le gouvernement militaire – le premier défendait les habitants alors que le second protégeait ses hommes ; de plus, les policiers étaient fréquemment en butte aux soldats. Les autorités civiles avaient pris l’habitude de se méfier comme de la peste des soldats parcourant la ville ; elles auraient aimé voir rester à la caserne ces militaires qu’elles associaient souvent aux individus les plus dangereux dès qu’ils échappaient à la surveillance de leurs supérieurs – ce qui, à leur goût, arrivait bien trop souvent. En 1819, dans un accès de colère, le préfet écrivit au ministre de l’Intérieur que la légion des Bouches du Rhône devait quitter Lyon ; il est vrai que la population redoutait ce corps dont les hommes, après de multiples désordres graves, finirent par tuer un civil. On ignore les raisons, mais le préfet se ravisa et, sur son brouillon de lettre, biffa sa demande 1645  ; il n’en reste pas moins qu’il dénonça vivement le fanatisme sanguinaire de certains soldats. Partageant avec la population une même aversion pour les permissionnaires, les autorités formèrent parfois des alliances de circonstance avec les Lyonnais 1646 . Les agents prenaient part à une rixe aux côtés du peuple ou ne faisaient pas preuve d’une trop grande sévérité envers ceux qui avaient pris à partie un soldat. Ainsi, en 1833, lors d’une exécution capitale, un militaire, qui avait profité de son statut pour monter sur l’échafaud et toucher la guillotine, fut chassé à coups de pierres par une foule qui défendait ce qu’elle pensait lui appartenir ; les forces de l’ordre laissèrent faire 1647 . Nous devons cependant préciser que les autorités voyaient plutôt d’un mauvais œil ceux qui se frottaient aux militaires : ce ne pouvaient être que des mauvais sujets venus chercher querelle à d’autres mauvais sujets… La solidarité s’exerçait bien en revanche avec les agents (même si on peut retrouver des contre-exemples) : dans le rapport d’une rixe entre militaires et policiers survenue place des Jacobins en 1820, on ne s’étonne guère de lire que la foule prit le parti des seconds 1648 . Le peuple réglait moins par lui-même les échauffourées le mettant aux prises avec des militaires qui ne participaient pas de l’autorégulation. Une fois n’est pas coutume, l’aide policière était appréciée. En effet, les agents étaient souvent la cible des exactions des militaires et ils toléraient difficilement que ceux-ci vinssent leur faire de la concurrence. Ils se considéraient – à raison – comme les seuls hommes destinés à mettre de l’ordre sur le territoire urbain.

Ainsi, l’autre d’hier devenait momentanément le même. Même les prostituées battues par les militaires étaient secourues par ceux qui d’ordinaire les rejetaient. En 1818, la place des Célestins fut le théâtre de nombreuses violences exercées par des soldats sur des filles publiques : ils les poursuivaient dans les immeubles et jusque dans la rue, les fouettant, les frappant de leurs poings et les forçant à coucher avec eux 1649 . Les incidents trouvèrent leur point de départ dans le refus des prostituées d’ouvrir à des soldats avinés venus en grand nombre ; ne pouvant entrer dans les maisons de passe, ils créèrent du scandale au dehors, lancèrent des pierres contre les croisées de l’immeuble, etc. Il est remarquable de constater que les voisins, pourtant importunés, ne demandèrent pas aux filles de leur ouvrir pour que cessèrent le vacarme et les déprédations, mais cherchèrent à faire partir les militaires. La foule, hostile la plupart du temps, faisait donc pression sur les soldats ou alors en appelaient aux agents qui tentaient de s’interposer. En 1821, la foule fut assez nombreuse pour désarmer un militaire et jeter son sabre à l’eau ; une autre fois, une fille poursuivie par deux soldats se réfugia chez une voisine pendant qu’une troisième se chargeait d’avertir la police 1650 . On rapporta même que des filles, arrêtées et menées à l’Antiquaille par des policiers, furent « sauvées » par des soldats ; aucune cependant ne suivit les libérateurs et toutes préférèrent rester auprès des agents à demi assommés 1651 … La solidarité populaire marchait complètement face au danger du soldat, intégrait bel et bien la marginale et s’appuyait au besoin sur les agents. Toutes les classes de la société étaient indisposées par le comportement des militaires ; citons encore les commerçants dont les vitrines étaient une cible facile. La haine du soldat cimentait donc une identité urbaine.

Notes
1644.

Du marchand ambulant à l’artisan, « tous ont le sentiment que l’espace de la ville, espace public, leur appartient ». Jean-Paul BURDY, « Les quartiers… », art. cit., p. 228.

1645.

ADR, 4 M 179, Brouillon de la lettre du préfet du Rhône au ministre de l’Intérieur, 08/01/1820.

1646.

La solidarité peuple/police ne s’exerçait toutefois pas uniquement lors des affrontements avec les militaires ; elle s’exprimait également lors des petits incidents ou des grandes catastrophes qui marquaient la vie citadine (incendies, enneigements, inondations, etc.).

1647.

Le Journal du Commerce n° 1 530, 29/09/1833.

1648.

ADR, 4 M 180, Lettre du lieutenant de police au préfet du Rhône, 11/02/1820.

1649.

ADR, 4 M 176, Rapport du commissaire de police du Port du Temple, 13/10/1818.

1650.

Respectivement ADR, 4 M 182, Lettre du commissaire de police du Palais des Arts au lieutenant général de police, 11/12/1821 et ADR, 4 M 176, Rapport du commissaire de police du Palais des Arts au lieutenant général de police, 13/08/1818.

1651.

ADR, 4 M 180, Lettre du lieutenant de police au préfet du Rhône, 28/08/1820.