II.3. Structures de la mobilité en cours de carrière depuis l'institutorat

Nous modifions cette typologie pour l’adapter à notre recherche en élargissant son troisième critère ("appartenance organisationnelle") pour prendre en compte les sorties de la fonction publique et en excluant le dernier critère ("lieu de travail") qui relève plutôt du déroulement de carrière que de notre problématique. Ce qui débouche sur le tableau suivant :

Tableau 5 : Les formes de mobilité professionnelle des instituteurs
dimension du changement intensité du changement formes de mobilité
1. Statut pas de promotion
ou maintien dans la PCS 4
mobilité HORIZONTALE
hiérarchique promotion dans la fonction publique
ou accès aux PCS 2 ou 3
mobilité VERTICALE
2. Nature du changement d’activité dans le même
domaine professionnel
mobilité THÉMATIQUE
travail effectué changement d’activité correspondant à un changement de fonctions mobilité FONCTIONNELLE
  changement de poste de travail ou d’activité au sein l’Éducation nationale mobilité INTERNE
3. Appartenance organisationnelle changement de poste de travail ou d’activité dans une autre administration mobilité
INTER ADMINISTRATION
  sortie de la fonction publique mobilité EXTERNE
Source : tableau précédent remanié.

Il convient de noter que, comme la typologie de Marie-Paule Mucchielli-Marius, ce tableau n’envisage que les mobilités horizontales et les mobilités verticales ascendantes, en excluant les mobilités descendantes. Nous aurons l’occasion de voir que notre objet relève presque exclusivement de la "promotion sociale" au sens large, car les caractéristiques structurelles de la position de départ font que la plupart des départs constituent en quelque sorte des "sorties par le haut".

D’autre part, la typologie proposée par l’auteur est vue depuis la position de l’employeur, elle correspond à la perception du gestionnaire et du responsable hiérarchique. Comme le montrent de nombreux éléments de nos investigations empiriques, nous devons affiner le modèle proposé en envisageant les changements vus du côté des acteurs et en prenant en compte la façon dont ils ont vécu leur propre mobilité professionnelle. Il ne s’agit pas de céder à une sorte de subjectivisme, mais de repérer les points de rupture qui marquent des inflexions nettes des itinéraires professionnels. Il nous faut en effet prendre en compte dès à présent le fait que la plupart des biographies observées ne se limitent pas au passage d’une position professionnelle à une autre, mais concernent plusieurs positions qui s’enchaînent. Si l’on ne se limite pas aux comparaisons terme à terme, mais que l’on s’intéresse aux dynamiques de changement, on doit pointer les caractéristiques structurelles des positions professionnelles, c'est-à-dire les relations que l’on peut établir entre elles.

Enfin, la typologie de Marie-Paule Mucchielli-Marius est de portée très générale et nous devons l’adapter aux particularités de notre objet qui ne concerne qu’une seule position de départ, le métier d’instituteur.

Prenons un exemple, qui nous permettra d’illustrer cette série de remarques. Le passage du statut d’instituteur à celui de PEGC (professeur d’enseignement général de collège) peut être vu de l’extérieur comme une mobilité professionnelle limitée, catégorisée dans la typologie précédente comme une mobilité "verticale" de faible ampleur, "thématique" et "interne". Malgré le changement de corps administratif, le statut hiérarchique est peu modifié et les nomenclatures officielles (comme les PCS de l’INSEE) rangent les positions d’instituteur et de PEGC dans la même catégorie socioprofessionnelle ( 46 ). Les fonctions professionnelles restent définies par l’enseignement, et dans le cadre de l’Éducation nationale. Mais les témoignages que nous avons recueillis, tout en indiquant les analogies des deux positions professionnelles, mettent en avant une rupture biographique importante.

En effet, pour un individu, passer du statut d’instituteur à celui de PEGC modifie l’environnement de travail, le groupe d’appartenance, les systèmes de valeurs dominants, bref, cela se solde par une modification sensible des conditions de travail et la nécessité d’une recomposition de l’identité professionnelle. Quitter "sa" classe de l’école primaire pour enseigner en collège, c’est non seulement passer de la polyvalence exercée dans une seule classe constituée d’enfants à la bivalence d’enseignement face à plusieurs classes d’adolescents ; mais c’est aussi –malgré les apparences– changer de monde professionnel.

Cela nous conduit à remanier la définition de la mobilité interne du modèle, afin de pouvoir distinguer les mobilités professionnelles internes au premier degré, des autres mobilités internes à l’Éducation nationale. Il s’agit en quelque sorte de ne pas éluder trop hâtivement ce que certains nomment la "clôture du primaire" et que nous reprendrons en détail dans le chapitre six ( 47 ).

Reprenons la structuration de notre objet de recherche par un tableau combinant les éléments de la typologie de Marie-Paule Mucchielli-Marius modifiée selon les remarques précédentes et les positions professionnelles concernées :

Tableau 6 : Formes de mobilité professionnelle accessibles aux instituteurs
  MOBILITÉ horizontale   MOBILITÉ verticale
  thématique fonctionnelle   thématique fonctionnelle

interne

dans le
premier degré
enseignant spécialisé (ais)
directeur
maître formateur
directeur d’école de formation
psychologue scolaire
  professeur
des écoles
– 1 –
IEN
conseiller pédagogique
directeur d’un établissement spécialisé
           

interne

hors

premier degré
enseignant
en segpa
– 2 –
détaché
mis à disposition
  – 3 –
enseignant
du secondaire
enseignant
du supérieur
– 4 –
CPE
principal
proviseur
           

inter administration
X – 5 –
fonctionnaire
(cadre B de la fonction publique)
  X(*) – 6 –
fonctionnaire
cadre A de la fonction publique)
           

externe
X – 7 –
secteur privé
PCS 4 (professions intermédiaires)
  X – 8 –
secteur privé
PCS 2 et 3 (cadres et professions supérieures)
Lecture : Les cases grisées correspondent à notre objet de recherche.
Notes : Les listes ne sont pas exhaustives, elles indiquent simplement quelques exemples de positions professionnelles correspondant à une combinaison de critères de changement.
(*) : On pourrait distinguer les enseignants des lycées agricoles, relevant du ministère de l’agriculture, des autres enseignants du secondaire et les placer dans cette case. Nous n’avons pas pris en considération cette différence qui ne nous semble pas pertinente dans le cadre de notre recherche.

Les cases marquées d’une croix signalent les possibilités virtuelles issues de la démarche déductive mise en œuvre pour construire le tableau mais jamais rencontrées dans nos investigations, voire irréalisables dans la pratique. On peut donc noter à la lecture de ce tableau que la mobilité thématique est une forme restrictive de mobilité professionnelle car elle n’est envisageable que dans le cadre de l'Éducation nationale. En effet, aucune position professionnelle réelle ne permet à un enseignant de premier degré d’accéder à « une simple évolution des thèmes de travail » en dehors de l'Éducation nationale (si l’on exclut la distinction entre lycées agricoles et établissements relevant de l’Éducation nationale). Cela correspond aux quatre cases marquées d’une croix dans notre tableau, qui montrent l’absence de mobilité thématique –qu’elle soit horizontale ou verticale– vers une autre administration ou le secteur privé. On peut ainsi assimiler notre objet aux cases grisées et non-vides de notre tableau.

Nous pouvons donc retenir huit formes de mobilité professionnelle accessibles aux enseignants du premier degré et ordonner ces formes selon la "distance socioprofessionnelle" qui les sépare de la position de départ. Cette notion de distance socioprofessionnelle recouvre l’ensemble des critères permettant de distinguer des positions professionnelles. On retrouve sous ce terme, d’une part des éléments descriptifs facilement objectivables (comme les conditions d’accès, le niveau de salaire, le statut administratif pour les positions de la fonction publique, les tâches assignées…) et, d’autre part, des aspects nettement moins explicites comme le prestige ou l’image sociale du métier. Cela correspond globalement à la perception spontanée que l’on peut avoir d’une trajectoire professionnelle. Sans qu’il soit indispensable pour l’instant de détailler davantage, on conçoit facilement tout ce qui sépare, d’une part, une mobilité professionnelle conduisant du métier d’instituteur à celui d’enseignant du secondaire et, d’autre part, une reconversion vers l’artisanat ou une profession libérale.

Une lecture ligne à ligne et de gauche à droite des cases grisées de notre tableau permet donc de hiérarchiser huit formes de mobilité professionnelle envisageables :

  1. La mobilité interne au premier degré, verticale et fonctionnelle, dont la seule réalisation possible est la position d’IEN.
  2. La mobilité interne au premier degré, horizontale et fonctionnelle, c’est-à-dire ce que nous nommons "filières internes de l’institutorat", avec, par exemple, la position de détaché dans une association complémentaire de l’École.
  3. La mobilité interne à l'Éducation nationale, verticale et thématique, qui concerne les enseignants du secondaire et du supérieur.
  4. La mobilité interne à l'Éducation nationale, verticale et fonctionnelle, qui concerne les cadres de l'Éducation nationale.
  5. La mobilité inter administration, horizontale et fonctionnelle, qui concerne la fonction publique hors Éducation nationale de même niveau hiérarchique que les instituteurs.
  6. La mobilité inter administration, verticale et fonctionnelle, qui concerne la fonction publique hors Éducation nationale de niveau hiérarchique supérieur à celui des instituteurs.
  7. La mobilité externe, horizontale et fonctionnelle, qui concerne les emplois du secteur privé de niveau socioprofessionnel comparable à celui des instituteurs.
  8. La mobilité externe, verticale et fonctionnelle qui concerne les emplois du secteur privé de niveau socioprofessionnel supérieur à celui des instituteurs.

La distinction entre les mobilités horizontale et verticale ne trouve tout son sens que dans le cadre de la fonction publique à l’intérieur de laquelle elle a été définie, et elle n’est pas adaptée à la mobilité externe. Cela nous conduit donc à modifier une dernière fois cette structuration pour définir notre typologie.

Notes
46.

 Les nomenclatures officielles de catégories socioprofessionnelles seront examinées au chapitre sept.

47.

 Issue d’un état antérieur du système éducatif français, cette série de différences entre le monde du primaire et celui du secondaire prend parfois des allures d’opposition relevant d’un travail de distinction, de part et d’autre d’une frontière symbolique encore vive.