Les combats syndicaux évoqués témoignent de la libération des potentialités du savoir, et d’une parole s’autorisant à déborder son milieu pour s’adresser à une société et au politique. La psychanalyse, et même parfois encore la phénoménologie, qui ont pu constituer une ressource pour retrouver ce qui avait été négligé, continue à en être un moyen de questionnements, de révisions et de réformes des pratiques et des représentations. Puisque situer d’emblée les dits et les écrits des psychiatres sur un terrain théorique et doctrinal (psychanalyse, phénoménologie, courants de psychologie...) produit des illusions, ou à tout le moins des visions très partielles de la construction d’une culture professionnelle, puisque des références fortement présentes sont très souvent locales et liées à la personnalité d’un individu éminent925, nous avons cherché à connaître comment s'est formée une culture professionnelle. Il ne s’agissait pas de nier l’efficacité de ces éléments et de ces circonstances mais de poser les conditions de cette efficacité. C’est pourquoi, afin de ne pas faire une pure histoire des idées, nous avons recherché ces conditions du côté de la place occupée par les psychiatres dans un ensemble socio-politique. Les travaux de Hugues926 sur la fabrication d’un médecin avaient déjà pointé cet écueil : dans sa conception, l’existence d’une culture médicale n’est pas faite d’abord de connaissances techniques et médicales, mais d’une conception de la maladie et de la santé. La formation médicale y contribue mais c’est une imprégnation culturelle, condition de la construction d’une identité qui est considérée comme décisive dans la socialisation professionnelle.
Notre effort de ne pas demeurer en deçà ou au-delà d’une compréhension véritablement socio-anthropologique de la notion de culture nous a conduit à découvrir que la culture psychiatrique de secteur n’était pas réductible au savoir savant. Nous avons découvert sa demande de juridicité à travers une exigence spécifique : celle d’un droit commun pour le malade et son psychiatre, droit commun générant son propre milieu, le secteur. Mais la psychiatrie publique s’est risquée, à partir de sa théorie de la pratique, à faire "jouer ses catégories de compréhension non plus dans son champ propre, mais dans l’espace des normes sociales"927. Dès lors, l’inscription dans le droit positif d’exigences thérapeutiques a débouché sur l’hétéronomie de la psychiatrie publique par rapport à d’autres champs non médicaux. Un tiraillement identitaire a dès lors été mis à jour : lorsque la psychiatrie se risque à formuler ses attentes dans un langage juridique porteur d’un discours sur le social, elle renâcle à fonctionner comme une simple technique ; lorsque son savoir est requis pour une gestion du social, elle replie son discours sur sa spécificité médicale. Ce que l’on peut retenir à ce stade de notre développement, c’est que ces tiraillements manifestent une volonté de se situer dans l’intention du législateur chaque fois que des propositions juridiques risqueraient de figer le malade ou le secteur dans une définition prosaïque. L’exigence institutionnelle impose en quelque sorte de se demander "qu’est-ce qu’on institue chez le malade ?" et cette interrogation débouche sur le refus de réduire l’individu malade à un handicapé et le secteur à un territoire. Conserver une signification politique à la pratique psychiatrique de secteur, c’est donc maintenir une intention médicale en instituant une promesse de guérison, et assigner un sens politique au secteur en instituant son caractère public.
Aujourd’hui, des modifications, des ajustements, sont proposés par les pouvoirs publics sous la forme d’un contrat encadré, contrat entre le patient et l’équipe soignante d’une part, contrat entre l’institution psychiatrique et d’autres acteurs d'autre part. Face à de nouveaux modèles de soin, l’inquiétude professionnelle est palpable. A première vue, on pourrait croire au passage d’une culture vécue dans sa construction et son dynamisme à une culture simplement pensée et restituée sur le mode de la nostalgie et de l’amertume, d’autant que "cette culture est d’autant mieux énonçable qu’elle s’objective comme un fait passé (pour l’histoire)" 928. Ce qui pose problème quant à la caractérisation de cette culture, c’est qu’elle apparaît sur fond et sur motif de contraste avec une situation actuelle perçue comme angoissante. La conscience du monde psychiatrique se présente "comme une conscience malheureuse, conscience de ce qu’on n’est pas ou de que l’on n’est plus"929. Il nous a donc semblé nécessaire de ne pas nous fier d’emblée au caractère éminemment dichotomique d’une présentation, qui tend à produire une série de contraires, certainement simplificatrice de l’histoire de la psychiatrie publique. Loin d’affirmer la mort d’une culture spécifique, nous avons pu constater que ce n’est pas le désir d’un retour au passé qui ressort des témoignages des psychiatres mais plutôt une volonté de maintien de la possibilité d’une histoire qui ne serait pas la simple histoire d’un savoir, comme simple histoire des sciences, mais bien celle d’une profession et de sa culture, celle de "l’esprit de secteur". La question que nous posons maintenant s’énonce comme suit : y a-t-il contradiction entre la culture professionnelle de secteur et l’actualité juridico-politique ou s’agit-il d’une "crisis" signalant une mutation culturelle et permettant de dévoiler une représentation idéalisée de la profession ?
le cas de la phénoménologie est ici remarquable avec le Professeur Tatossian à Marseille.
Everett Hugues, “The making of a physician” (1955), in Everett Hugues, Le regard sociologique. Essais choisis, op. cit., page 116 et suivantes.
Jacques Michel, "Par delà la loi du 30 juin 1838 : la rationalité juridique", L’information psychiatrique, volume 64, n°6, juin 1988, pp. 783-792.
Jacques Michel et Pauline Rhenter, "L’identité de la psychiatrie publique française à l’épreuve", article à paraître dans l’ouvrage collectif diridé par Claude Louzoun et Michel Joubert, "Savoirs de la souffrance sociale, praticiens de la souffrance psychique", Erès, 2005.
Ibid. 2005.