Introduction. Bornéo : une évidence non triviale

Saya di sekolah pun kena baca buku cerita juga. Tapi kami semua kena baca buku Inggeris. Bukunya banyak. Kami pilih sajalah. Kata cigku kami, buku Inggeris tinggi mutunya. Kami bacalah; kami baca buku-buku karangan Charles Dickens, Jane Austen, Mark Twain, Joseph Conrad dan banyak lagi.
A. Samad Said, Salina (1975) 1

Le nom de Joseph Conrad, pour la majorité de ses lecteurs, évoque bien autre chose que Bornéo. Même comme auteur « exotique » (classification qu’il redoutait), il se placerait plus généralement, et plus vaguement, dans ce Malay Archipelago qui désignait en son temps toute l’Asie du Sud-Est. De plus, nul n’oublie le marin en lui, ni l’inventeur du Costaguana, ni ces multiples facettes qu’on ne peut jamais à coup sûr énumérer exhaustivement.

Peut-être est-ce là une bonne raison pour étudier chez Conrad la place qu’occupe une île nommée en toutes lettres dans très peu de romans : au moins cette approche n’est-elle pas suspecte de trivialité. Mais encore faudrait-il que l’intérêt d’une telle étude fût « évident », c’est-à-dire visible.

Or, le fait de résider au Sarawak n’est qu’une contingence anecdotique qui ne peut éclairer en rien un travail universitaire 2 . Il faut plus.

Il faut avouer que l’origine et la visée de ce travail, c’est Lord Jim. Non parce que ce roman surpasserait les autres, mais parce qu’il reste l’un des plus énigmatiques. En effet, il entre tout d’abord en relation dialogique avec les deux genres auxquels Conrad craignait le plus de voir son œuvre réduite : les romans « marins » (Lord Jim I), et les romans « exotiques » (Lord Jim II). Ce faisant, il articule deux parties qui constituent des unités presque indépendantes, ce qui pose une question de structure. L’introduction de voix narratives autonomes ajoute à ces difficultés formelles un procédé qui s’apparente à une déconstruction. Enfin, chaque partie pose de sérieux problèmes d’interprétation.

Lord Jim, pour toutes ces raisons, a intrigué plus d’un lecteur. C’est là une motivation « évidente » pour entreprendre de l’étudier encore. Mais, pour limiter le risque de ressasser les gloses antérieures, il s’agit cette fois d’élargir le champ. Lord Jim I est présumé entrer en relation dialogique avec les romans « marins ». Soit : étudions ce que cette catégorisation vague veut vraiment dire chez Conrad. Lord Jim II semble entrer en relation dialogique avec les romans « exotiques ». De quel exotisme s’agit-il ? Cet exotisme apparaît-il ailleurs chez Conrad ? Et dans le cas où il réapparaîtrait, comment oriente-t-il les textes ?

C’est ici que vient s’imposer Bornéo. L’hypothèse est que le groupe nominal « exotisme bornéen » a un sens chez Conrad, sens assez large pour ne pas trop anticiper sur l’exégèse des textes particuliers, bien qu’assez défini pour prévenir toute dispersion 3 .

Or, quand le champ d’étude est ainsi spatialement délimité, entre la mer et Bornéo, il l’est aussi de facto temporellement :les œuvres retenues se concentrent dans les années 1895-1911, à l’exception de The Rescue (1920) (qui cependant s’enracine dans les années 1890) et de The Shadow-Line (1916). C’est dire qu’il s’agit surtout ici du « early Conrad » (T. S. Eliot 4 ), des textes où « la place de la recherche technique » (Monod 1989a, p.xli) est encore centrale 5 .

C’est cette « recherche technique » qui sera ici définie comme une sémiotique pragmatique. Une sémiotique à visée, non pas « scientifique » selon le projet structuraliste (la sémiotique pragmatique conradienne ne doit rien à la sémiologie saussurienne), ni même « philosophique » malgré la définition de Harvey Cox (« semiotics (the branch of philosophy dealing with signs and symbols) » (Cox 2000, p.3)), mais phénoménologique : se donnant une méthode compatible avec les approches de Charles S. Peirce, Mikhaïl Bakhtine et Jacques Lacan 6 .

On le voit, les assises théoriques demandent donc à être explicitées. Elles garderont sans doute contre toute forme de paraphrase, mais affirmer leur pertinence en ce qui concerne Conrad est une thèse en soi.

Aussi nos deux premiers chapitres définiront-ils dans le détail les concepts majeurs appliqués ici à l’œuvre conradienne. Réaffirmant avec insistance, et contre bien des courants critiques, que cette œuvre s’inscrit dans un espace et un temps très finement délimités, le chapitre 1 conduit in fine au concept qui condense au mieux cette problématique : le concept de chronotope élaboré par Mikhaïl Bakhtine. Mais, le mot une fois prononcé, il faudra tout le chapitre 2 pour en cerner le signifié et quelques-uns de ses interprétants : car le chrono-tope ne se limite pas à ses deux composantes, le temps et l’espace. Telle que la notion est développée par Bakhtine, elle implique aussi une problématique du signe (incompatible avec l’approche saussurienne, mais éclairée par l’approche peircéenne), une problématique des voix (une polyphonie, qui ne peut aujourd’hui qu’entrer en relation dialogique, à la fois avec la narratologie et avec la psychanalyse lacanienne dans tout ce qu’elle élabore sur la Spaltung du sujet), et une problématique du devenir humain (d’une émergence, notion également prise désormais dans un réseau dialogique avec les travaux de Jacques Lacan).

Munis de l’appareil théorique que suppose ce chronotope bakhtinien soutenu par Peirce et nuancé par Lacan, nous pouvons alors interroger la fiction conradienne : si l’espace-temps est essentiel à sa structure (et, le chapitre 1 n’ayant fourni qu’une série d’indices à ce sujet, il reste à confirmer cette première hypothèse par une étude systématique), qu’en est-il de la polyphonie et de l’émergence sans lesquelles cet espace-temps échouerait à atteindre au statut de chronotope au sens bakhtinien ?

La mer étant réputée tenir une place importante dans la fiction conradienne, mais aussi une place limitée, et Lord Jim étant toujours en point de mire, il paraissait judicieux de commencer par les textes entrant a priori dans la catégorie des œuvres « marines ». Non seulement verrait-on ainsi si cette catégorie est pertinente, mais de plus augmenterait-on nos chances de cerner la question de l’émergence chez Conrad, tant il est tenu pour acquis que l’expérience de la mer change les hommes.

Pensait-on aussi pouvoir de cette façon réduire la mer à un seul chronotope et passer rapidement aux autres œuvres ? Non seulement le texte conradien résiste à un traitement aussi cavalier, mais un seul chapitre ne saurait suffire, sauf à prendre des proportions effarantes. Aussi s’est-il avéré nécessaire de scinder l’étude des œuvres « marines » en deux sous-catégories, attestées dans l’idiolecte conradien même : les « calm pieces » (chapitre 3) et les « storm pieces » (chapitre 4).

Il va sans dire que Lord Jim I se trouve inclus dans les « calm pieces » et étudié au chapitre 3. Reste donc Lord Jim II et Bornéo.

Mais Bornéo ne se rencontre pas uniquement dans Lord Jim, et de nombreux critiques ont même douté que l’île eût quoi que ce fût à voir avec ce roman. Il fallait donc aborder les œuvres « bornéennes » de Conrad sous un angle moins polémique.

C’est pourquoi le chapitre 5 étudie les chronotopes des deux romans qui se situent sans conteste à Bornéo, dans sa partie aujourd’hui indonésienne appelée Kalimantan, et plus précisément dans cette province baptisée de nos jours Est-Kalimantan (Kalimantan Timur), et qui du temps de Conrad était le district de Berau. Voilà du moins un espace clairement défini où s’ancre le diptyque constitué par Almayer’s Folly et An Outcast of the Islands. C’est un point de départ assez ferme.

Le diptyque s’étend-il à une trilogie ? Le personnage de Lingard réapparaît bien dans The Rescue, et l’(in)action du roman se situe bien explicitement sur la côte bornéenne, mais tout porte à croire que Lingard et ses protégés ont trouvé refuge dans une autre province kalimantanaise. Or, la finesse du découpage chronotopique chez le Conrad « marin » invite à tenir cette différence de lieu pour essentielle. Le chapitre 5 en tout cas ne pouvait se conclure sans examiner de près cette question.

Les questions chronotopiques soulevées par Lord Jim II étant plus débattues, il faut tout un chapitre (chapitre 6) pour établir quelques éléments de réponse. Une thèse consacrée aux chronotopes conradiens ne pouvait laisser le Patusan de Lord Jim II dans le flou géographique où la critique le tient généralement. Mais elle ne pouvait non plus fonder son analyse sur une prémisse aussi contestée que le caractère sarawakien de Patusan. Aussi se fonde-t-elle sur une prémisse tranchée mais non totalitaire : il lui suffit que Patusan ne soit pas sur le Berau. Cela demande bien sûr à être établi, mais du moins le pas suivant qui place Patusan sur le Batang Lupar n’est-il franchi que par souci de cohérence, non pour en tirer de trop catégoriques conclusions. Car ce qu’il importe de remarquer, c’est que le chronotope de Lord Jim II ne recouvre pas celui d’Almayer’s Folly et d’An Outcast of the Islands : il s’y articule (comme il doit, par la composition du roman, s’articuler au chronotope marin de Lord Jim I), mais il ne s’y conforme pas. Or, le but du chapitre 6 est précisément d’aller au-delà de ce que les chapitres précédents ont établi : définir des chronotopes isolés fut nécessaire, et souvent éclairant ; mais comprendre comment ils entrent en relation, structurelle plus encore que dialogique, c’est pénétrer dans une autre dimension et élargir la problématique.

Il faudrait bien plus que le chapitre 7, qui conclut ce travail, pour aborder cette ultime question de la relation chronotopique structurelle. Car il faudrait étudier d’autres textes, qui n’entrent pas dans le cadre, somme toute restreint, d’une thèse doctorale. Du moins ce dernier chapitre tente-t-il d’ouvrir la perspective en donnant l’orientation que semble devoir prendre une étude élargie des chronotopes (plus seulement bornéens) dans l’œuvre de Joseph Conrad.

Notes
1.

« Moi aussi, j’ai lu des livres à l’école. Mais nous ne lisions que des livres anglais. Il y en avait beaucoup. Nous n’avions qu’à choisir. Notre professeur disait que les livres anglais étaient de très bonne qualité. Alors nous avons lu[; nous avons lu] les œuvres de Charles Dickens, Jane Austen, Mark Twain, Joseph Conrad et beaucoup d’autres » (A. Said 1975, p.284. Traduction française par Laurent Metzger, Paris, L’Harmattan, 1997, p. 220-221).

2.

Et peut encore moins le faciliter. Non seulement nombre de documents sont de facto inaccessibles (et notamment les textes originaux de Bakhtine, en russe), mais les logiciels disponibles posent aussi quelques problèmes. C’est ainsi que les citations grecques prennent curieuse allure, notamment dans le chapitre 1. Une indifférence superbe inspirée de Paul-Louis Courier eût à coup sûr évacué ces questions techniques. Mais pour un esprit plus préoccupé, les oxytons seuls ne sauraient suffire. Or, même les barytons restent introuvables. Quant aux esprits, ils ne peuvent apparaître que déplacés avant la voyelle (ce qui est encore supportable : l’esprit doux de’εποίησαν , ou l’esprit rude de‘όλην ainsi disposés ne surprennent encore point trop), voire avant la diphtongue (ce qui cette fois étonnera : normalement indiqué sur l’iota, l’esprit doux de εικòs’écrit ici ’εικò!). Comment dans ces conditions songer à insérer les iota souscrits ? C’est donc un grec mutilé qui s’inscrira ici. Mais il doit s’inscrire : c’est un principe fondamental que de laisser une traduction du grec, comme du latin, de l’italien, de l’allemand ou du néerlandais (traduction qui n’est jamais au mieux qu’un interprétant) confronter le texte original, du moins quand celui-ci n’est pas réduit à la portion congrue d’une note en bas de page, mais commenté dans le corps du chapitre  : le cas du russe doit rester une exception.

3.

Que Lord Jim II soit bornéen ne semble pas aller de soi, si l’on en juge par l’abondance des commentaires sur le sujet. Le chapitre 6 du présent travail reviendra sur ce point.

4.

Cité par Claude Maisonnat (Maisonnat 1991a, p.26).

5.

En 1916, sous la poussée de circonstances exceptionnelles (une guerre, et la mobilisation d’un fils), la « recherche technique » se réactive.

6.

La possibilité d’une sémiotique phénoménologique intégrant ces trois noms sera établie dans le chapitre 2, section 2.3.3.