1.1.3.4 Conrad & Descartes

A l’évidence, la vision de Conrad ne peut pas embrasser une ligne temporelle ininterrompue : tout ce qu’il peut en saisir, ce sont des segments de diverses longueurs.

Est-ce à dire que sa perception, dans ce domaine, est plus proche de celle de Descartes ?

Dans sa troisième Méditation en effet, le philosophe français doute qu’il puisse prendre la possibilité d’avoir « toujours été » en considération,

‘Car tout le temps de ma vie peut être divisé en une infinité de parties, chacune desquelles ne dépend en aucune façon des autres ; et ainsi, de ce qu’un peu auparavant j’ai été, il ne s’ensuit pas que je doive maintenant être, si ce n’est qu’en ce moment quelque cause me produise et me crée, pour ainsi dire, derechef, c’est-à-dire me conserve. (Descartes 1645, p.123) 15

Cette discontinuité du temps, cette vision de la vie comme « a set of time slices » (Kenny 1993, p.144) fait singulièrement écho aux vues de Conrad. Même l’idée que l’instant suivant « ne dépend en aucune façon » de l’instant précédent (ce qui peut se comprendre comme une négation de causalité entre une phase et l’autre, comme une affirmation d’imprévisibilité de l’avenir, quelque proche qu’il paraisse) semble reprise par Conrad quand il ne cesse d’observer que « l’imprévu » arrive toujours : « A quoi bon projeter puisque c’est toujours l’imprévu qui arrive. » (Conrad 1891a, p.83) ; « Mais faire des plans est une occupation bien ingrate. C’est toujours l’imprévu qui arrive. » (Conrad 1892b, p.112). Complainte qui reviendra à maintes occasions sous sa plume 16 .

Simplement, il y a aussi des divergences entre Conrad et Descartes. Tout d’abord, le raisonnement du philosophe du XVIIe siècle le conduit à réaffirmer l’existence de Dieu, puisqu’une substance, pour être conservée dans un temps discontinu, a besoin du « même pouvoir et de la même action qui serait nécessaire pour la produire et la créer tout de nouveau, si elle n’était point encore » (Descartes 1645, p.123) 17  : être conservé, c’est être re-créé (d’où la non pertinence de la question de savoir si l’on a « toujours été » ou pas, puisque dans tous les cas on a dû être créé de nouveau dans la fraction de seconde qui précède). On remarquera sans peine que tout ceci n’est pas la préoccupation immédiate de Conrad.

De plus, et de façon plus significative quand on pense aux phases, les « time slices » de Descartes, ainsi que les nomme Anthony Kenny, sont des moments infinitésimaux, plus proches de « pointillés » temporels que de « tranches » ; tandis que les phases de Conrad sont souvent des périodes couvrant plusieurs mois, sinon plusieurs années.

Mais surtout, puisque les « tranches de temps » de Conrad ont une durée mesurable, plusieurs événements peuvent avoir lieu dans chacune d’elles, reliés entre eux par un lien de causalité, ou d’extrapolation. Une phase du point de vue de Conrad est significative en tant que séquence d’événements cohérents, une notion étrangère à la troisième Méditation de Descartes.

Enfin, plus globalement, alors que Descartes est résolument dualiste et sépare la forme de la substance, Conrad, en tant qu’artiste, est fermement moniste : « It is only through complete, unswerving devotion to the perfect blending of form and substance […] that an approach can be made to plasticity, to colour » (Conrad 1897b, p.146) 18 .

Notes
15.

Quoniam enim omne tempus vitæ in partes innumeras dividi potest, quarum singulæ a reliquis nullo modo dependent, ex eo quod paulo ante fuerim, non sequitur me nunc debere esse, nisi aliqua causa me quasi rursus creet ad hoc momentum, hoc est me conservet. (Descartes 1642, p.122)

16.

Il a été noté supra que le respect de Conrad pour Maupassant n’est pas seulement déclamatoire. Ses rapports avec l’imprévu ne sont pas non plus purement verbaux : il traitait les événements inattendus comme on traite des données de base. « His complete calm and apparent air of detachment in face of any sudden and unexpected happening, in contrast to his excessive agitation over trivialities, always fascinated me », avoue son fils Borys (Conrad 1970, p.75-76).

17.

eadam plane vi & actione […] qua opus esset ad eandem de novo creandam, si nondum existeret. (Descartes 1642, p.122)

18.

Est-ce à cause de ces différences que Descartes n’est pas une seule fois cité par Yves Hervouet parmi les auteurs marquants de la French Face of Joseph Conrad (Hervouet 1985) ?