5.3.5.2 La force vitale

Ce qui échappe au sujet du Mercantilisme et de l’Extrapolation autant qu’au sujet de la Tradition et du Sideshadowing, c’est la nature de la force qui peut maintenir des dés en l’air. Or, s’il faut en croire Willems, cette force a un nom : les principes.

Celui qui s’est fait un temps si pleinement sujet du Sujet 1 Mercantile (« Business is business, and I never was an ass. I have never respected fools. They had to suffer for their folly when they dealt with me » (p.266)), celui qui s’est pour un temps assujetti au Sujet 2 Traditionnel (« I was ready to do anything » (p.269)), se pense en réalité comme sujet d’un Sujet 3 : la Vertu. « I have always led a virtuous life » (p.266) ; « I had principles from a boy. Yes, principles » (Ibid.).

C’est cette Vertu qu’il conserve même dans les négociations d’affaires les plus féroces : « The evil was in them [= the fools], not in me » (p.266). Ce sont ces principes qui le tiennent séparés d’Aïssa : « She […] was the victim of her heart [whereas] he was the victim of his strange principles » (p.334). Peut-être sont-ce ces principes qui lui font refuser le meurtre, quoi qu’il arrive ?

Cependant, si l’on en croit Willems, si l’on accepte la constance de « his principles », aussi « strange » soient-ils, alors on retrace avec lui une ligne continue, qui nie toute émergence au sens lacanien.

En réalité, pour que des dés, ou d’autres objets, restent suspendus, il faut la combinaison de deux forces : sans une force centrifuge, ils retomberaient certes au sol, mais sans la gravitation, ils s’éloigneraient à l’infini. Or, ce qui retient Willems sur le sol de Sambir, c’est une force (une pulsion) de vie, mais ce qui l’en repousse, c’est l’ennui mortel (« the deadly dullness of his life » (Conrad 1896a, p.64)) que cette vie sans perspective lui impose. Entre la vie sans but et la mort sans appel, Willems ne peut que suspendre le cours de son existence.

Au début, face à la « cruel consciousness of his superfluity, of his uselessness » (p.65) dans le monde d’Almayer, sa pulsion de vie lui fait chercher un autre but, une perspective, n’importe laquelle. D’où l’ouverture au sideshadowing : « I wanted to pass the time – to do something – to have something to think about » (p.269). Mais la perspective ouverte par Aïssa débouche sur un Sujet 2 où Willems n’a guère de place. Non seulement son ancien moi s’insurge : « I, a civilized European ! » (p.269), mais il se sait à jamais exclu du Pouvoir Traditionnel dont Abdulla et Patalolo le tiendront soigneusement éloigné. Une fois le chenal balisé, Willems, de ce côté de la rivière aussi, devient superflu. Par conséquent, brûler les bâtiments de la Lingard & Co et tuer Almayer, c’est-à-dire couper les ponts qui permettraient à Willems de retraverser éventuellement, c’est l’erreur à ne pas commettre. La dernière solution que Willems peut souhaiter, c’est d’avoir à disparaître (« clear out » (p.202)), parce qu’alors sa vie s’enracinerait aux environs de Sambir, et « I don’t want to die here » (p.270).

En ne brûlant rien et en ne tuant personne, Willems garde donc encore un espoir, « l’espoir d’espérer » un changement ultime, une perspective nouvelle : « I expected . . . anything. Something to expect ». Nommément, il espère « something to take me out of this », quelque chose qui le sorte de cette situation sans issue d’aucun côté et, dans l’immédiat, qui le place « out of her sight » (p.274).

A tout prendre, la haine de Lingard remplirait au moins sa vie (« Hate is better than being alone » (p.274)), et ce serait déjà un résultat positif, une victoire sur l’ennui, contre lequel la mort serait encore un dernier recours (« Death is better » (Ibid.)).

Autrement dit Willems place devant Lingard un delta véritable et le charge de faire retomber les dés : sortez-moi d’ici, ou haïssez-moi, ou tuez-moi. Cependant, cet assoiffé de vie a pris soin de rendre la troisième voie, la plus tentante pour Lingard, moins justifiable : « The obvious, the right thing to do, was to shoot Willems. Yet how could he ? Had the fellow resisted, showed fight, or ran away ; had he shown any consciousness of harm done, it would have been more possible, more natural. But no ! » (p.203). Willems ne fait rien pour faciliter la punition la plus radicale, ne commet pas l’ultime « something that would have given [Lingard] a free hand in the work of retribution » (Ibid.).

Pourtant, l’espoir que Lingard le sorte de Sambir, l’espoir d’un pardon, est peu fondé. Willems cependant s’y accroche, suggère un pardon point trop indulgent : « Captain Lingard . . . anything . . . a deserted island . . . anywhere . . . I promise . . . » (p.274). Si cela, contre toute probabilité, convainc Lingard, tant mieux. Mais si cela échoue, le refus du pardon étant pour chacun synonyme de colère prolongée (« To forgive you must have been angry and become contemptuous » (p.275)), alors se profile la haine que Willems appelle de ses vœux comme ultime rempart contre son intolérable solitude. Il y gagnerait encore, échappant à la mort et remplissant sa vie à la fois.

Mais c’est sous-estimer Lingard. Le champion de l’extrapolation qui efface deltas temporels et fluviaux ne laissera pas si aisément Willems lui poser un dilemme. Car ne pas tuer Willems est aisé. Il suffit de le prendre à son propre mot : « You said you didn’t want to die here – well, you must live » (p.276). Mais ne pas sortir Willems de Sambir est encore plus aisé : il suffit de l’y laisser. Le problème est d’échapper à la fois à la haine et au pardon. Lingard y parvient rhétoriquement en égalant le pardon au mépris, puis en niant qu’il y eût chez lui un tel mépris, sans pour autant qu’il y eût de haine non plus : « To forgive one must have been angry and become contemptuous, and there is nothing in me now – no anger, no contempt, no disappointment » (p.275). Cette absence de sentiment, même relativement léger comme la déception, ne s’obtient qu’en déniant à Willems toute humanité : « You are not a human being that may be destroyed of forgiven. You are a bitter thought » (Ibid.).

Cependant, cette rhétorique serait sans portée si Lingard n’échappait pas pratiquement aussi à l’alternative proposée par Willems entre haine et pardon. Car en le laissant moisir dans les fourrés, Lingard accomplit un acte de vengeance particulièrement cruel maintenant que Willems a avoué que c’était ce qu’il ne supportait pas. Il échappe donc à toute clémence, à tout pardon. Mais en même temps, il prévient toute haine en l’assouvissant d’avance, en passant sa colère par cet acte de sadisme ingénieux. Willems ne peut s’y tromper (et ne peut donc que donner enfin un signe de désespoir : « Willems […] suddenly caught his hair » (p.276)), ses dés ne peuvent que continuer de tourner dans le vide que Lingard maintient autour de lui (« You are alone » (p.276)). Willems est maintenu en état d’émergence permanente, ce qui est sans doute la torture la plus raffinée que l’on puisse inventer.