3.1. La liberté individuelle comme « idéal »

3.1.1. « Souveraineté du consommateur » et activité entrepreneuriale

Outre les raisons évoquées lors du débat sur la possibilité de réaliser un calcul économique rationnel dans une économie socialiste, Mises montre que la liberté d’action des individus est la condition nécessaire au bon fonctionnement de l’économie de marché. Il écrit ainsi : ‘« ce qui, dans le marché, oblige chaque individu à faire vraiment tous ses efforts pour servir ses congénères, et qui réprime les tendances innées à l’arbitraire et à la méchanceté, ce n’est pas la contrainte et répression des gendarmes, les bourreaux et les juridictions pénales ; c’est l’intérêt personnel »’ (1949b, p. 299). On retrouve ici sous forme simplifiée l’idée, chère à Adam Smith, de la « main invisible » du marché qui permet à des individus poursuivant des fins différentes de servir leur propre intérêt et en même temps celui des autres participants au marché.

La liberté telle que définie par Mises, n’est cependant pas incompatible avec certaines missions de l’État. Au contraire, Mises (1949b, p. 297) considère que l’État est le garant de la liberté : il est « l’appareil de contrainte et de répression » qui a le pouvoir de recourir à la violence, dans la mesure où « il s’agit de réprimer et prévenir un agissement antisocial ». Dans ce cas, et uniquement dans ce cas, la levée d’impôts est justifiée puisqu’elle permet de prévenir la désintégration de la coopération sociale, que cette menace provienne de l’extérieur ou de l’intérieur. Son pouvoir doit toutefois être limité par une constitution, une déclaration de droits ou des lois afin que ce pouvoir ne conduise pas à « un socialisme totalitaire complet » (1949b, p. 300). Pour Mises (1949b, p. 303), l’économie de marché est seule à pouvoir garantir la liberté de l’individu et lui permettre ainsi d’exprimer et de réaliser sa volonté puisque, encore une fois, ‘« la substitution de la planification économique à l’économie de marché écarte toute liberté et ne laisse à l’individu que le droit d’obéir »’. Plus encore, Mises (1949b, p. 303) affirme qu’une fois la liberté économique disparue, ‘« toutes les libertés politiques et toutes les déclarations de droits deviennent balivernes »’.

Toutefois, ainsi que l’explique très bien K. Polanyi (1947b, p. 10), en s’appuyant sur l’exemple de l’expérience de planification que connue la Grande-Bretagne dans les années 1940-1943, il apparaît que ‘« les garanties institutionnelles de la liberté personnelle sont compatibles avec tout système économique »’ 323 .

Puisque la liberté individuelle est au cœur de l’économie de marché, il n’est pas possible de la condamner parce qu’elle permet l’existence d’activités jugées immorales comme la vente d’armes 324 . De même, la liberté de faire de la publicité appartient à l’économie de marché au même titre que la liberté du commerce, dans la mesure où elle permet d’informer les consommateurs en possession de connaissances imparfaites. Le rôle de la publicité 325 est en ce sens d’informer les consommateurs : ‘« c’est son but que d’attirer l’attention des gens à l’esprit lent, d’éveiller les désirs latents, de persuader les gens de remplacer par du nouveau les routines traditionnelles auxquelles on tient par inertie »’ ainsi que l’écrit Mises (1949b, pp. 337-338). Son action appartenant aux opérations productives, les dépenses entrent dans le coût de production et donc dans le prix de vente, dans la mesure où elles ont pour objectif d’accroître la demande. La publicité est ainsi comprise comme une activité entrepreneuriale puisqu’elle permet à l’entrepreneur de satisfaire au mieux le consommateur en lui permettant de choisir entre les différents produits et services disponibles. Elle n’est donc pas une contrainte exercée sur la liberté individuelle et elle ne remet pas en cause la « souveraineté du consommateur ».

Le seul cas, selon Mises (1949b, p. 287), où la classe possédante n’est pas assujettie à la « souveraineté des consommateurs » est l’existence de prix de monopole qui ne sont autres que des privilèges accordés par l’État. Les prix de monopole sont ‘« de conséquence seulement parce qu’ils résultent d’une conduite des affaires qui défie la suprématie des consommateurs, et substituent les intérêts privés du monopoliste à ceux du public »’ (1949b, p. 390). Ils sont ainsi décriés par Mises en ce qu’ils résultent d’un rationnement de l’offre. Une telle situation se rencontre seulement lorsque la politique gouvernementale l’établit, comme par exemple lorsque sont mises en place des barrières douanières. Mais un prix de monopole peut aussi apparaître lorsque plusieurs propriétaires d’un même bien se réunissent et forment un cartel. Celui-ci ne sera cependant considéré comme restrictif pour les consommateurs que dans la mesure où il ne peut être contesté par l’entrée d’autres entrepreneurs. L’entrée sur le marché étant possible, le monopole ne peut être accusé d’entraver le bon fonctionnement du marché. Aussi, selon Mises (1949b, p. 390), ‘« devant chaque cas de prix de monopole, il faut avant tout se demander quels obstacles empêchent les gens de défier les monopolistes. En répondant à cette question, l’on découvre le rôle joué dans l’apparition de prix de monopole par les facteurs institutionnels »’. C’est pourquoi il est nécessaire de distinguer le profit d’entrepreneur du gain de monopole lequel est simplement le résultat du fait qu’un seul et même individu détienne un bien ou un droit.

Finalement, l’entrepreneur apparaît être au cœur du fonctionnement de l’économie de marché. Ainsi, toute entrave à l’action entrepreneuriale a des conséquences sur l’économie de marché et inversement toute mesure à l’encontre de celle-ci agit comme un frein sur le développement de celle-là.

Notes
323.

Notons que la critique de K. Polanyi évoquée ici est dirigée contre The road to serfdom d’Hayek. Toutefois, son message s’applique parfaitement ici à Mises.

324.

L’individu étant seul à choisir ses fins, celui qui ne souhaite pas entrer dans une telle activité n’y est pas contraint selon Mises, si ce n’est par le fait qu’il reçoit une rémunération plus importante. Certes, ce raisonnement vaut pour les capitalistes qui peuvent employer leurs capitaux dans l’activité qu’ils souhaitent. Mais, le choix n’est pas le même pour le salarié qui, en période de chômage par exemple, est contraint de choisir entre travailler dans une activité qui va à l’encontre de ses convictions et le chômage. Ajoutons que dans l’idéal misesien, l’existence d’allocations-chômage constitue une rigidité à l’origine du phénomène de chômage lui-même. Dès lors, si le choix reste présent, l’étendue de ce choix demeure cependant limité pour le travailleur. Toutefois, cet argument est refusé puisque, selon Mises, l’économie de marché libre permet à tous les individus qui le souhaitent d’accéder à la propriété dans la mesure où chacun peut devenir entrepreneur. Il suffit pour ce faire de mettre en place une activité qui satisfasse au mieux les consommateurs.

325.

Cette idée sera reprise et développée par Kirzner comme nous le verrons dans la Partie 3, chapitre 1.