Le verbe dissuader est d’origine latine, dissuadere qui signifie persuader. C’est-à-dire amener quelqu’un à renoncer à un projet. Il y a là donc une dimension de calcul et d’évaluation. Il y a aussi actions à mener -ou à ne pas mener-, et des décisions à prendre. La dissuasion, avec son aspect psychologique, est aussi définie comme “prévention par la peur” preventing by fear, selon le Shorter Oxford.( 63 ). En ce qui concerne le domaine nucléaire le Random House Dictionary, souligne l’act of deterring. L’action se définit alors par la capacité ou par la menace de représailles ( 64 ). La dissuasion ne doit pas être liée aux seules armes nucléaires. « Il faut plutôt parler de dissuasion tout court, comme il faut parler de stratégie et non pas de stratégie nucléaire » explique Colin S. Gray (1990, p. 4) 65 . La dissuasion repose principalement sur un facteur psychologique, en s’appuyant sur la finalité et les conséquences d’une action. Théoriquement, le dissuadant, souvent désigné comme étant le fort, est sur ce point persuadé que le fait de prévenir un adversaire qu’il va mettre sa menace à exécution, ôte à cet adversaire toute volonté d’attaque et donc de guerre. Le dissuadant se voit alors épargné de toute action hostile et notamment des actions guerrières. Le principe est donc d'éviter qu’un conflit ne se déclenche. Il s'agit d'une doctrine s'appuyant d'une part sur la détermination politique, d'autre part sur les moyens matériels (têtes nucléaires et leurs vecteurs) Pascal Boniface (1997) 66 . Cela suppose que l’acteur soit calculateur, mesurant ainsi, de façon correcte, les raisons et les conséquences de ses propres actions ainsi que celles du dissuadant. Par sa conception même, la dissuasion agit naturellement sur le registre psychologique. Son but est, de manière essentielle, négatif puisqu'il vise la neutralisation de l'action de l'adversaire avant qu'elle ne soit initiée. C’est tout le problème de la dissuasion, car comment convaincre l'adversaire de l'inutilité voire de la nuisance de son action, avant même que celle-ci ne se produise, n’ait lieu ou ne soit réalisée ? Seul, l'échec de la dissuasion s'inscrit dans la réalité alors que sa nature et sa conception appartiennent au virtuel.
La question est donc la suivante : pourquoi malgré tout, des conflits ont eu lieu et pourquoi certains acteurs ne sont-ils pas dissuadés ? John Moberly, pour répondre à une telle question, prend le cas de Saddam Hussein. Pour Moberly, même avec une politique de sanction imposée par l’ONU, Saddam Hussein ne donne pas de signe montrant qu’il est dissuadé, et poursuit son programme d’armes de destruction massive ; et cela même au prix de deux guerres (1991 et 2003). Dans ce cas, la dissuasion est, pour John Moberly (1999) 67 , déjà une mode ancienne. Sur le plan strictement argumentatif, la dissuasion est une forme rhétorique qui se base sur des éléments dialectiques. De par sa conception, elle opère dans le virtuel pour avoir des répercussions réelles. Or, dans ce sens, cette expression constitue un modèle mental et renvoie à la notion de la rationalité. Mais au fond, comment peut-on définir la rationalité des acteurs ?.
Shorter Oxford English Dictionary, 1973, p. 533.
Act of deterring, especially deterring a nuclear attack by the capacity or threat of retaliating” selon la définition de : The Random House Dictionary of the English Language, 2ème éd., Random, New York, 1987, p. 542.
Colin S. Gray, “The Definitions and Assumptions of Deterrence : Questions of Theory and Practice”, Journal of strategic Studies, vol.13, N.4, décembre 1990.
Pascal Boniface, Penser la dissuasion nucléaire , Paris, éditions de l'Aube, 1997, 214 pages.
John Moberly, “Deterrence: The Last Weapon Iraq”, The World Today, N. 55, Vol.3, Mars, 1999.